LES LEÇONS DE LA DERNIÈRE CRISE PRODUIRONT LA PROCHAINE !

Rédigé par 

Bruno Bertez 21 juillet 2023

Le système repose sur la croyance que la prochaine crise ne se produira pas, car les bonnes leçons ont été retenues de la crise précédente.

C’est le fameux « plus jamais cela » de Ben Bernanke, lors de la réunion pour honorer l’anniversaire de Milton Friedman.

La crise de surproduction, de surendettement et d’excès spéculatifs de 1929 a été analysée par les historiens et les théoriciens comme ayant été produite par la politique malencontreuse de la Reserve Fédérale américaine. Elle a fermé les robinets monétaires alors qu’il eut fallu les ouvrir.

Depuis la popularisation de cette analyse fausse et idéologique, les banques centrales répugnent a resserrer les conditions monétaires. Mieux, elles garantissent que jamais elles ne le feront et qu’elles maintiendront toujours une bonne aisance des liquidités.

Credit disponible et liquidités abondantes semblent etre le remède miracle. On y ajoute une pincée de réglementation prudentielle et des interventions ponctuelles généreuses pour éteindre les sinistres quand il y en a . Et il y en a souvent et ils sont de plus en plus gros.

Encore maintenant alors que l’inflation n’est plus cantonnée aux marchés boursiers, qu’elle est sortie des marches financiers et s’est répandue sur les prix des biens et des servcies, les autorités ont peur de commettre une erreur et de retirer le proverbial bol de punch. Elles sont très en deça de ce qu’elles devraient faire.

Nous approchons peut-être des limites de ce que l’économie et les bourses peuvent supporter sans risque de récession ou de révulsion. Certains pensent qu’ilest dangereux d’aller plus loin et suggèrent come El Erian de remonter la cible d’inflation et de tolérer une dérive des prix de 3% au lieu de 2%.

Ceux là pensent que peut être on est deja allé trop loin.

Eux aussi invoquent Milton Friedman.

Ils parlent des « décalages longs et variables », qui affectent les politiques monétaires.

C’est une expression utilisée par Milton: « Il existe de nombreuses preuves que les changements monétaires n’ont leur effet qu’après un décalage considérable et sur une longue période et que le décalage est plutôt variable. »

On aurait en quelque sorte peut être engrangé des risques tout au long de ces derniers mois et ces risques se concrétiseront ou pourraient se concrétiser avec un certain retard et avec des conséquences variables.

Ce qui est ici visé c’est la question de la Transmission.

La Transmission c’est la grande inconnue car elle n’est pas mécanique, pas modelisée: elle dépend du tissus, de l’état du système auquel l’action monétaire est appliquée; or ce système s’est consdérablement modifié, complexifié, opacifié depuis la dernière grande crise .

Les marchés et les opérateurs ont appris, ils ont compris que la Fed ne pourrait jamais vraiment serrer les vannes et ils ont des positions et des ratios de leverage considérables, insoupçonnés, cachés dans les recoins les plus opaques et et intégrés dans les ingenieries les plus sophitiquées.

Souvenez vous du sinistre des institutions britanniques en septembre 2022, qui l’eut cru? Et celui des banques régionales qu’il a fallu sauver en catastrophe?

Sous cet aspect on peut d’ores et deja dire que l’histoire et les enseignements du passé sont … dépassés; c’est comme l’avait souligné Greenspan au moment de son départ « un territoire inexploré sans carte et sans boussole.

Beaucoup de choses ont changé au cours des soixante années qui se sont écoulées depuis la publication du « Programme pour la stabilité monétaire » de Friedman. 

Je ne vais pas les lister car j’en parle régulièrement. Juste un survol.

Il y a eu des changements importants dans l’administration de la politique monétaire.

 Les actifs de la Réserve fédérale ont été multipliés par 153, passant de 54 milliards de dollars à près de 8,3 trillions de dollars. 

La structure économique a évolué et la structure du système financier actuel serait méconnaissable pour Friedman. 

La speculation est omniprésente avec des capacités de mobilisation et de réaction inimaginable à l’époque de Friedman.

Le plus ironique c’est que l’on vient de connaitre six décennies d’instabilité monétaire, avec un désordre monétaire croissant mais et c’est là l’essentiel quasi sans douleur!

La Fed a toujours sauvé tout le monde, en tous cas elle a sauvé tout ce qui était important. Ce faisant elle a détruit les mécanismes auto correcteurs endogênes: le risque a été externalisé sur elle, sur son bilan!

L’écart entre la sphère réelle et la sphère financiere n’a jamais été aussi grand avec tous les risques de reconciliation que cela présente, mais le prix du risque n’a jamais été aussi bas… ce qui pousse au crime de la spéculation, on lui a retiré les panonceaux « DANGER!

« Plus jamais cela » a produit les conditions nouvelles d’un autre type de crise avec d’autres formes. . L’effet final de cette future crise est connu d ‘avance, ce sera une crise de destruction de tout ce qui est fictif, mais en raison des mutations systémiques, cette fois nous serons incapabales de la reconnaitre quand elle se presentera.

« En définitive, c’est toujours la société qui se paie elle-même de la fausse monnaie de son rêve. »
Marcel Mauss, Esquisse d’une théorie générale de la magie

A force de la répéter et de l’illustrer je crois que vous avez assimilé ma thèse : il n’y a jamais eu de resserrement des conditions monétaires et encore moins financières.

Il y a eu une tentative, mais elle a dû être interrompue très rapidement en octobre 2022, lorsque le Royaume-Uni, symbole et archétype de la grosse baleine malade, a failli précipiter le monde financier dans la révulsion.

Par cet assouplissement concerté et en panique, le monde occidental a confirmé le propos de Schwarzenegger : « La musculation, cela fait du bien quand cela fait mal. » Traduction : pour que cela fasse du bien, le retour à la rigueur doit faire mal et, si cela ne fait pas mal, cela signifie qu’il n’y a pas de retour à la rigueur. Il n’y a que du simulacre, de la rigueur Canada dry.

Je vais risquer une affirmation forte mais paradoxale : les conditions financières sont devenues extrêmement souples !

La politique de la Fed n’a jamais « commencé à mordre fort ». Il n’y a jamais eu resserrement des conditions de liquidité du marché, resserrement ou contraction des prêts, croissance plus lente du crédit et même une demande affaiblie.

Les marchés sont restés haussiers, gratifiants, la mine d’or a continué à produire des dollars et du pouvoir d’achat tous azimuts ; aussi bien pour consommer que pour acheter des actifs.

Escroquerie monétaire

A quoi sert d’utiliser un agrégat monétaire qui ne mesure pas la monnaie réelle, celle qui est effective dans le système ? A rien, sauf à tromper les gens et à leur faire prendre les vessies pour des lanternes. Cela sert à leur faire croire que l’on est rigoureux, à influencer leurs perceptions et donc leurs anticipations. Cela sert à neutraliser la partie de l’inflation qui est psychologique, cela ne sert pas à lutter contre l’inflation objective, celle qui résulte de forces objectives.

Greenspan était intelligent, et ce n’est pas pour rien qu’on l’a appelé le Maestro.

J’ai toujours respecté son intelligence, même s’il n’était pas respectable sous d’autres aspects.

Nous sommes selon moi au cœur de l’escroquerie que constitue la politique monétaire et ses compléments modernes de la fausse transparence et des fausses guidances.

Ce n’est pas facile à expliquer ; je vais prendre une comparaison.

Les banquiers centraux vous proposent des interprétations de ce qu’ils font en vertu de théories qu’ils savent être complètement dépassées. Ils vous font juger des mouvements de la Terre, comme si elle était plate ou au centre de l’univers. Or eux savent qu’elle n’est pas plate ; ils continuent de faire semblant de le croire pour, à la faveur de l’ignorance ainsi entretenue, faire ce qu’ils veulent ou du moins ce qu’ils peuvent.

On continue de vous faire croire que la monnaie est une création exogène, qu’elle est créée à partir des réserves, que le crédit est accordé à partir de l’épargne et autres imbécilités. Par exemple, on vous cache que la monnaie est créée par les banques et surtout maintenant par les marchés !

La structure actuelle du marché est moderne, c’est-à-dire totalement désancrée. Ce n’est pas le système financier de Volcker.

Les limites de l’alchimie

A notre époque, on peut accumuler les déficits, créer du crédit sans limite et sans faire monter les taux ! Les Etats-Unis peuent enregistrer des déficits massifs de près de 1 500 Mds$ sur neuf mois sans impact sur les rendements du Trésor. Il n’y a plus de rareté, plus d’effet d’éviction !

Avant, on était limité par les découvertes de nouveaux filons d’or ; maintenant, on n’est plus limité par quoi que ce soit, nous sommes dans l’alchimie digitale !

Une alchimie qui, je le précise, n’est même pas comprise par les apprentis sorciers ; ils ne se doutent pas des rouages réels d’un système dont une grande partie est opaque. Il les dépasse, eux aussi. Il les dépasse parce que ces mystères constituent un système imaginaire, il flotte. Le grand secret, c’est que ces illusionnistes ne savent pas ce qu’ils font, ils optimisent au jour le jour.

Il existe des centaines de milliers de milliards de produits dérivés qui constituent des assurances… dont on ne sait pas très bien qui les garantit, qui les paiera un jour et avec quels fonds ! Ces dérivés, souvent hors bilan, améliorent les capacités bilancielles des institutions financières. Ces dérivés sont en quelque sorte des leviers cachés, de la monnaie!

Il existe une « communauté spéculative mondiale à effet de levier » de plusieurs dizaines de milliers de milliards. En parallèle, le « secteur financier » américain pèse 130 000 Mds$, le secteur financier mondial peut être 400 000 Mds$, etc.

Le tout constitue une pyramide qui flotte dans les airs pour l’essentiel ou qui repose sur un maigre socle de monnaie de base, qui, en cas de nouvelle crise, devra être multiplié par un nombre inconnu mais considérable, pour assurer la monnaie-itude de tout l’édifice. Le système est religieux, il repose sur la croyance que jamais « cela ne se produira » !

Le point commun à toutes les crises

Les autorités ont appris tout au long des différentes crises depuis les années 1980, mais il suffit d’observer à la fois la fréquence des crises, leur ampleur et les « remèdes » qui y sont apportés pour comprendre qu’elles sont toujours en retard, elles luttent toujours, comme on dit, selon les enseignements de la dernière guerre !

La constance dans le comportement est remarquable ; il s’agit toujours de ne pas répéter les erreurs de la période des années 1920 et 30, il s’agit toujours de ne pas risquer précisément de resserrer les conditions financières : « plus jamais cela » a dit Bernanke, et c’est resté la ligne directrice.

La complaisance de la Fed est la ligne directrice de toute la période.

A ce stade, la Fed et la communauté mondiale des banques centrales croient bien connaître les risques associés à la finance de marché, à ce que j’appelle la finance de Wall Street.

Elles croient qu’en ayant mis le crédit et le financement des déficits sur les marchés, elles ont découvert le Graal de la croissance sans fin, et qu’elles ont échappé aux lois de la gravitation économique. Elles oublient l’essentiel à savoir que tout s’accumule, que tout n’est pas qu’affaire de flux. Mettre le financement sur les marchés et en faire un espace de spéculation, c’est se mettre en position de devoir subir un jour un retournement considérable des esprits animaux, un retournement qui exigera la création de monnaie de base dans de telles proportions que même la crise liée au Covid paraîtra dérisoire.

Un jour, le public peut avoir peur.

En 2008, certains penseurs ont travaillé un peu, ils ne se sont pas contentés de faire de la rhétorique bien-pensante. L’une des questions parmi les plus pertinentes a été celle-ci :

Est-ce que nos modèles fondés sur la linéarité, la dérivabilité, le continu, la répétition, sont capables de rendre compte du réel qui lui, est fractal, discontinu et soumis aux effets de seuil et aux effets « fétu de paille sur le dos du chameau » ?

Ce serait le moment de relancer ces réflexions ; les marchés sont fondés sur le rejet du risque, lequel est pris en charge par les banques centrales, ces prises en charge seront-elles toujours possibles ou même souhaitables ?

Mon opinion, ma réponse personnelle, sont que non.

Les discontinuités existent ; tout n’est pas extrapolable, la perfection n’est pas de ce monde.

Ce qui m’incite à penser ainsi, c’est la colossale rupture qui est intervenue avec la guerre en Ukraine. Une rupture dont le monde ne semble pas avoir apprécié l’importance tant elle est restée, pour lui, pur spectacle.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

5 réflexions sur “LES LEÇONS DE LA DERNIÈRE CRISE PRODUIRONT LA PROCHAINE !

  1. Petite question pour m’assurer que je comprends bien : je vous cite : « Par exemple, on vous cache que la monnaie est créée par les banques et surtout maintenant par les marchés ! » Ma compréhension est que c’est la valorisation fictive par les marché de la valeur des actions qui permet via le crédit avec ces titres en collatéral de créer encore de la monnaie . Est ce bien cela ? ou il y a t il d’autres choses qui m’échappent merci ?

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    1. C’est une approche valable oui.

      La bourse par sa hausse crée un pouvoir d’achat qui peut être monétisé de différentes façons et démultiplié par le levier.

      C’est plus complexe mais cela suffit.

      Tout ce que l’on peut transformer en argent liquide ou dépot bancaire peut être considéré comme monnaie.

      La hausse perpétuelle des bourses avec la garantie implicite du Put de la banque centrale garantit « la monnaietude » des actifs financiers; la « monnaieitude » étant la propriété de pouvoir être transformé en monnaie rapidement quasi sans perte importante.

      La Fed a conféré la monnaieitude à tout le marché, on l’a vu lors de la crise Covid.

      Il y a donc une sorte de monnaie perçue, perçue comme potentielle, ce qui donne le sentiment de liquidité, accélère les prsies de risque et crée du crédit et de la monnaie.

      Retenez que le leverage fonctionne comme si il créait de la monnaie mais tout cela va beaucoup plus loin.

      Je soutiens que le marché financier avec la dérégulation des années 80 , l’empaquetage du crédit, la desintermediation, et toute l’ingenierie , le marché fonctionne maintenant comme une colossale grande banque qui exerce les mêmes fonctions que els banques , y compris le multiplicateur.

      Exemple de complexité!

      Il faut introduire les dérivés; ce sont des fausses assurances -au niveau du système bien sur-, qui permettent de considérer dans le bilan des banques que le risque sur les actifs qu’ils détiennent est inférieur à ce qu’il est réellement , les dérivés font baisser la value@risk ce qui augmente les capacités bilantielles des banques et leur capacité à créer des crédits/de la monnaie.

      Un marché volatil/risqué augmente les risques sur la valeur des actifs bancaires donc il augmente les value@risk , réduit leur capacité de levier, donc par le bais du calcul des ratios , il réduit les possibilités de production de crédit/de monnaie des banques.

      Les choses deviennent encore plus folles et complexes au niveau de la monnaie « dollar » hors des USA, à un point tel que même les responsables sont paumés comme on l’a vu en 2008 lorsque le LIBOR à Londres a cessé de fonctionner.

      La monnaie création de l’homme, cette créature a échappé à ses « maîtres » .

      La monnaie traditionnellement est reliée à ATHENA/MINERVE.

      La figure de Minerve apparaît dans la préface des Principes de la philosophie du droit, de Hegel :
      « La chouette de Minerve prend son envol au crépuscule. »

      Allégorie de la philosophie, la chouette représente le « retard » pris par la conscience et la pensée sur l’action et l’intelligibilité du réel..

      Les progrès des techniques, c’est-à-dire de l’action, précèdent toujours la conscience humaine. .

      Comme je le dis souvent, Greenspan a eu cet aveu en 2006 je pense ; nous ne savons plus ce qu’est la monnaie, elle nous a échappé.

      La monnaie cela fuit entre les doigts , je soutiens que maintenant c’est intellectuellement que la monnaie est devenu du mercure, le concept même nous a échappé.

      Comme le dit SNIDER que je cite souvent; « les banques centrales ne sont plus centrales »!

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  2. Qu’importe l’objectif de l’inflation, c’est hors de leur contrôle. C’est un système à long temps de réponse, il faut donc prévoir et ajuster les boutons en fonction d’une situation future inconnue et non contrôlable. C’est comme un four à verre, les brûleurs sont à l’entrée du four mais le résultat est à la sortie quelques heures plus tard. La différence est que le four à verre est modélisable et pas l’économie

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    1. Merci.
      Bien sur il y a eu une chaine du bonheur, de la cavalerie, en septembre 2022, c’était gros comme une maison!

      Mais je pense que ce n’est pas isolé.

      Il est vital de defendre les taux longs car ce sont eux qui sont centraux dans le dispositif , les taux longs accreditent l’idée de succès des actions des banques centrales.

      Et comme tout cela est comptabilisé de façon opaque dans les interventions sur les changes .. on ne voit rien.

      Les fonds d’état sont très vulnérables, ils sont « soutenus » par de nombreux dispositifs en plus des QE officiels , c’est pour moi, la fragilité clef.

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