Monde matériel, problematiques de la valeur et de la rareté. Limites de l’économique.

Sable, sel, fer, cuivre, pétrole et lithium. Ils ont construit notre monde et transformeront notre avenir.

Ce sont les six substances les plus cruciales de l’histoire de l’humanité. Elles nous ont emmenés de l’âge des ténèbres jusqu’à nos jours. Elles alimentent nos ordinateurs et nos téléphones, construisent nos maisons et nos bureaux et créent des médicaments qui sauvent des vies. 

Mais pour la plupart d’entre nous, nous les prenons complètement pour acquis.

Dans Material World , Ed Conway parcourt le monde – des profondeurs étouffantes de la mine la plus profonde d’Europe aux usines de puces de silicium impeccables à Taiwan, en passant par les étranges piscines vertes d’où provient le lithium – pour découvrir un monde secret que nous voyons rarement. 

Révélant la véritable merveille de ces substances, il suit les voyages ahurissants, les processus miraculeux et les entreprises méconnues qui transforment les matières premières dont nous avons tous besoin en produits d’une étonnante complexité.

Alors que nous luttons contre le changement climatique, les crises énergétiques et la menace d’un nouveau conflit mondial, Conway montre pourquoi ces substances sont plus importantes que jamais et comment la bataille cachée pour les contrôler façonnera notre avenir géopolitique. Ceci débouche bien entendu sur la problematiuqe de la guerre en cours en Ukraine.

C’est l’histoire de la civilisation – de nos ambitions et de notre gloire, de nos innovations et de nos appétits – depuis une nouvelle perspective : littéralement à partir de la base.

« Malgré tout ce qu’on nous dit, nous vivons dans un monde de plus en plus dématérialisé où la valeur réside de plus en plus dans des éléments intangibles – applications, réseaux et services en ligne – mais le monde physique continue de sous-tendre tout le reste. »   Ainsi commence Ed Conway, rédacteur économique chez Sky TV, dans son fascinant petit livre, Material World.

« Quand on regarde les bilans de nos économies, ils montrent que, par exemple, quatre dollars sur cinq générés aux États-Unis peuvent être attribués au secteur des services; une fraction « en voie de disparition » est attribuée à l’énergie, aux mines et à la fabrication. 

Mais presque tout, des réseaux sociaux au commerce de détail en passant par les services financiers, dépend entièrement de l’infrastructure physique qui le permet et de l’énergie qui l’alimente. Sans béton, sans cuivre et sans fibre optique, il n’y aurait pas de centres de données, pas d’électricité, pas d’internet. 

Le monde, oserais-je dire, ne s’arrêterait pas si Twitter ou Instagram cessaient soudainement d’exister ; Mais si nous manquions soudainement d’acier ou de gaz naturel, ce serait une tout autre histoire.»

L’ideologie dominante post moderniste, libérale, marquée/polluée par le capitalismse financier à la sauce technologique veut nous faire croire que ce qui est important maintenant, ce sont les services, l’intelligence, l’immateriel. L’air du temps escamote tout ce qui est concret, réel, « hard » au profit du « soft », des idées,des signes, des images, des mots, de la pensée symbolique ou imaginaire.

Ce qui est important dans nos systèmes serait abstrait. Sous entendu, les actifs incorporels, la matière grise sont désormais la forme d ‘investissement la plus importante des capitalistes, et bien sur ceci justife:

-les valorisations des Apple, Microsoft, Nvidia etc, c’est à dire les valorisatiosn des fers de lance américains et leur pouvoir de prelevement sur le suproduit mondial par effet de monople

.-les partages spoliateurs de la valeur ajoutée entre les salariés de moins en moins utiles et respectés puisque remplaçables et le Capital

-les inégalités criantes entre les rémunérations des travailleurs dits manuels et les soi disant travailleurs intellectuels

-l’épée de Damoclès au dessus des salariés que l’on forge au dessus de leur tête en montant en épingle la fameuse Intelligence Artificielle qui va les rendre inutiles

-la spoliation des producteurs de ressources matérielles concrètes comme les matières premieres, les produits agricoles, l’énergie etc, bref cela justifie l’Echange Inégal généralisé.

-l’exploitation de ceux qui là bas , très loin fabriquent les vraies choses, les biens, et les échangent contre des fausses valeurs « soft » comme des morceaux de papier en dollars.

Pour moi cet ouvrage pose la question centrale du système dans lequel nous vivons, c’est à dire la question centrale de la Valeur. Ce n’est pas le projet de l’auteur; lui en écrivant, ce qu’il veut revaloriser c’est le matériel, les substances, les ressources, le « stuff ». Et pour moi qui pose la question de la Valeur, pose la question de l’ordre social, la question de l’exploitation, la question de la hierarchie et de la domination.

Implicitement on s’achemine ou tente de s’acheminer vers des sociétés ou le « top » serait l’intellectuel et le « bottom », le fond , presque « bas fond » serait le manuel et le matériel.

Il y a dans la culture occidentale un mépris, une volonté d’escamoter le matériel, le pesant, une volonté de s’elever vers toujours plus d’abstraction, d’irréalité, de virtualité. S’élever vers les ombres et oublier ou faire oublier les proies. Cette volonté est utile dans le cadre du maintien d ‘un certain ordre social, mais elle est dangereuse, contreproductive si on se pose la question de la sauvegarde des ressources matérielles, puisqu’elles ne sont pas valorisées à un niveau qui assure leur utilisation optimale et raisonnable à long terme.

La division de Conway entre matériel et immatériel n’est évidemment pas correcte en matière économique . Les ressources naturelles existent mais n’ont aucune valeur sans que le travail humain ne leur soit appliqué. « Sans travail, l’énergie est un cadavre et le capital est une sculpture »; .Il n’y a pas de coupure entre les deux, dans tous les cas, ce qui fait la Valeur; c’est le travail humain qui permet de les exploiter. Le travail intellectuel est objectivement un travail. La distinction entre travail mental et travail manuel ne sert qu’à diviser la classe des salariés, on veut faire croire aux travailleurs intellectuels qu’ils ont différents et donc que leur rapport au capital d ‘une part et aux manuels d’autre part doit être différent. La réalité objective est que, travailleur manuel ou intellectuel, celui qui vend son temps de travail n’empoche qu’une partie de la valeur de sa production, sous forme de salaires , le reste étant attribué au capital lequel n’est qu’un travail passé , accumulé .

D’une certaine façon pour moi Conway veut réhabiliter la matière, les substances, par rapport au mental.

En fait Conway veut revaloriser la matiére , montrer qu’elle est toujours nécessaire et determinante , il s’inscrit dans le grand courant malthusien, de la rareté, des rechauffistes, des écolos.

Ce n’est pas un hasard si le livre a été loué par le Financial Times et son gourou Martin Wolf.

Ce n’est pas pour cela qu’il ne pose pas des questions importantes qui doivent être posées comme celles notre rapport à la planète. Revaloriser la matière, les ressources , cela implique un autre système de Valeurs que celles qui découlent de nos marchés: nos marchés, nos valeurs relatives ne prennent pas en compte ce qui est hors marché; les couts externes, les externalités. Peut etre que revaloriser la matière passe par une sortie de l’économique.

Extraits:

« C’est un endroit plutôt charmant, un monde d’idées. Dans le monde éthéré, nous vendons des services, de la gestion et de l’administration ; nous construisons des applications et des sites Web ; nous transférons de l’argent d’une colonne à une autre ; nous échangeons principalement des idées et des conseils, des coupes de cheveux et des livraisons de nourriture. Si des montagnes sont démolies à l’autre bout de la planète, cela ne semble pas particulièrement pertinent ici, dans le monde éthéré. 

Conway souligne qu’en 2019, le monde a extrait plus de matériaux de la surface de la Terre que la somme totale de tout ce que nous avons extrait depuis l’aube de l’humanité jusqu’en 1950.

«  En une seule année nous avons extrait plus de ressources que l’humanité n’en a extrait pendant la grande majorité de son histoire – depuis les premiers jours de l’exploitation minière jusqu’à la révolution industrielle, en passant par les guerres mondiales et tout le reste. 

Alors que la consommation de matériaux est certes en baisse dans les pays postindustriels comme les États-Unis et le Royaume-Uni, à l’autre bout du monde, dans les pays d’où les Américains et les Britanniques ont délocalisé la fabrication de la plupart de leurs produits, elle augmente à un rythme effréné. 

Ces ressources ne sont pas que des matières énergétiques. Le pétrole et les autres combustibles fossiles n’ont jamais représenté qu’une fraction de la masse totale des ressources. Pour chaque tonne de combustibles fossiles, le monde extrait six tonnes d’autres matériaux – principalement du sable et de la pierre, mais aussi des métaux, des sels et des produits chimiques. 

Le monde matériel, comme l’appelle Conway, est toujours en retard sur l’économie mondiale.  « Mélangez du sable et des petites pierres avec du ciment, ajoutez un peu d’eau et vous obtenez du béton, littéralement le matériau de base des villes modernes. Ajoutez-le au gravier et au bitume et vous obtenez l’asphalte, dont sont faites la plupart des routes – celles qui ne sont pas en béton, bien sûr. Sans silicium, nous ne serions pas en mesure de fabriquer les puces informatiques qui soutiennent le monde moderne. Faites fondre le sable à une température suffisamment élevée avec les bons additifs et vous fabriquez du verre. Il s’avère que le verre – du verre ordinaire et simple – est l’un des grands mystères de la science des matériaux ; ni liquide ni solide avec une structure atomique que nous ne comprenons pas encore entièrement. Et le verre que vous avez dans votre pare-brise n’est que le début, car, tissé en brins et accompagné de résine, le verre devient de la fibre de verre : la substance à partir de laquelle sont fabriquées les pales des éoliennes. Raffiné en fils purs, il devient la fibre optique à partir de laquelle Internet est tissé. Ajoutez du lithium au mélange et vous obtenez un verre solide et résistant ; ajoutez du bore et vous obtenez quelque chose appelé verre borosilicate.

Conway cite six matériaux clés qui seront le moteur de l’économie mondiale au 21 ème siècle : le sable, le sel, le fer, le cuivre, le pétrole et le lithium. Ce sont les plus utilisés et les plus difficiles à remplacer. 

Du simple sable, on obtient toutes sortes de produits, du verre à la fibre optique : « il est facile de se convaincre que nous avons dématérialisé l’ère de l’information. Pourtant, rien de tout cela – appels vidéo, recherches sur Internet, courrier électronique, serveurs cloud, coffrets de streaming – ne serait possible sans quelque chose de très physique.  

Du sable vient le ciment.  « Il y a désormais plus de 80 tonnes de béton sur cette planète pour chaque personne vivante, soit environ 650 gigatonnes au total. C’est bien plus que le poids combiné de chaque être vivant sur la planète : chaque vache, chaque arbre, chaque humain, plante, animal, bactérie et organisme unicellulaire. Ensuite, il y a du silicium dans le sable. Il possède des propriétés uniques qui lui permettent de devenir un verre ; non seulement il est suffisamment solide pour soutenir des bâtiments sous forme de béton ; et c’est le matériau clé pour les semi-conducteurs.

Et puis il y a le réchauffement climatique.  « La malédiction du béton, c’est qu’il est l’un des plus gros émetteurs de carbone de la planète. Malgré toute l’attention portée aux autres sources de gaz à effet de serre comme l’aviation ou la déforestation, la production de ciment génère plus de CO2 que ces deux secteurs réunis. La production de ciment représente 7 à 8 pour cent de toutes les émissions de carbone.

Ensuite, il y a le cuivre. « Sans cuivre, nous nous retrouvons littéralement dans le noir. Si l’acier constitue le squelette de notre monde et le béton sa chair, alors le cuivre est le système nerveux de la civilisation, les circuits et les câbles que nous ne voyons jamais mais sans lesquels nous ne pourrions pas fonctionner.  Nous ne pouvons pas produire ou distribuer de l’électricité sans cuivre. . La chaîne de valeur ajoutée, depuis l’extraction du cuivre jusqu’aux produits de consommation moderne passe par le cuivre . « Les iPhones d’aujourd’hui sont bien plus puissants que les ordinateurs embarqués à bord des atterrisseurs Apollo qui ont emmené l’homme sur la Lune, ou que ceux de votre ordinateur portable il y a quelques années, mais le cuivre n’est encore que du cuivre. »

Le lithium, base matérielle de la production phare du 21 ème siècle. Le lithium est essentiel au dans les transports électriques et dans une myriade d’appareils modernes. Une fois de plus, le lithium est au centre d’une bataille pour le pouvoir économique : « les réserves de ce métal sont concentrées dans une poignée de pays, alors que le reste du monde panique à propos de la domination de la Chine sur la chaîne d’approvisionnement des batteries, beaucoup à Pékin paniquent simultanément. sur la dépendance de la Chine vis-à-vis du reste du monde pour ses matières premières.

Comme nous le rappelle Conway, « si l’offre de ces matériaux ne parvient pas à suivre alors même que notre demande augmente, eh bien, vous savez où cela nous mène. En 2022, pour la première fois, le prix des batteries lithium-ion – ces prix qui, grâce à la loi de Wright, n’ont cessé de baisser depuis les années 1990 – a cessé de baisser et a augmenté. L’explication : les inquiétudes concernant l’approvisionnement en matières premières, dont le lithium, ont fait grimper le prix des ingrédients.»

Conway termine son livre sur la grande contradiction du 21 e siècle : le réchauffement climatique et le changement climatique. 

Comment le monde peut-il atteindre le « zéro émission nette » alors qu’il a besoin d’autant de ressources en matières premières ? 

Conway craint que même un passage aux énergies renouvelables n’entraîne encore plus d’exploitation minière de matériaux de base.« Pensez à ce qu’il faudrait pour remplacer une petite turbine à gaz naturel, produisant 100 mégawatts d’électricité, soit suffisamment pour alimenter jusqu’à 100 000 foyers, par de l’énergie éolienne. Il faudrait environ 20 énormes éoliennes. Pour construire ces éoliennes, il faudra près de 30 000 tonnes de fer et près de 50 000 tonnes de béton, ainsi que 900 tonnes de plastique et de fibre de verre pour les pales et 540 tonnes de cuivre (soit trois fois plus que pour un parc éolien offshore). La turbine à gaz, en revanche, nécessiterait environ 300 tonnes de fer, 2 000 tonnes de béton et peut-être 50 tonnes de cuivre dans les enroulements et les transformateurs. Sur la base d’un calcul, nous devrons extraire plus de cuivre au cours des 22 prochaines années que nous ne l’avons fait au cours des 5 000 dernières années de l’histoire de l’humanité.

6 réflexions sur “Monde matériel, problematiques de la valeur et de la rareté. Limites de l’économique.

  1. Sujet capital…

    Il y a bien d’autres matières essentiels causant de graves distorsions, comme l’eau par exemple. EX : Pour éponger une soif en plein désert, il faut mieux avoir un litre d’eau, qu’un kilo d’or…

    Donc oui, les valeurs sont variables en fonction de nos besoins, qui sont eux-mêmes variables en fonction du contexte, de la disponibilité, du travail, de l’offre, de la demande, de la spéculation, de nos moyens, du rapport de force, de la rareté, du moment présent, de notre évolution …/…

    Les mouvements ne sont pas toujours faciles à suivre… surtout quand l’Histoire accélère ces mouvements !

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  2. Je fus pendant plus de 20 ans dans une profession intellectuelle de type Bullshit job parfait : le consulting (et ses extensions training, etc…). En clair, je ne sais rien « faire » malgré mon bac +6, totalement inutile dans le monde réel (dans le monde des idées par contre, très bien…). Et voici 18mois que je vends… du cuivre !
    Quel bonheur d’être au quotidien dans du concret palpable (8000m2 d’entrepôt rempli de cet or-rosé, des camions qui chargent et qui déchargent, des containers à faire partir, des besoins à analyser techniquement, des calculs savant de prix, des calcul savant de résistance aux pressions pour lancer de nouvelles production, etc.).

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  3. Bonjour M. Bertez

    Cette dichotomie nuisible entre abstraction et réalité, entre esprit et matière se trouve déjà chez Platon avec ses « idéens » et s’est renforcée avec le monothéisme qui aliène l’humain à la nature dont il est pourtant un des produits.
    Darwin n’a pas éliminé de nos consciences notre « création » à l’image d’un pur esprit….
    Les anachorètes des débuts de l’érémitisme occidental ont poussé cette dichotomie à la limite, méprisant leur corps perçu comme un exil résultant d’une faute, d’une chute.
    Cette notion d’idéal abstrait aboutit à la proportion chez les grecs: les mesures d’un temple dérivent d’une arithmolsophie de l’univers et non du lieu. tandis que l’Asie est bâtie à l’échelle qui lie l’homme à son lieu sur terre. dans ce monde.
    La dissociation de l’esprit de la matière aboutit chez la plupart des gens au concept de « l’homoncule  » quasi immatériel qui piloterait un véhicule, sac d’humeurs peccantes et glaireuses , assis dans son cockpit crânien et qui, une fois le vecteur H.S, s’envolerait enfin vers on ne sait quel séjour idyllique ou infernal.

    Cette abstraction fondatrice de notre civilisation semble donc avoir un revers de taille à sa médaille .

    Cordialement

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