« Il n’y a pas d’occupation pacifique et démocratique, cela n’existe pas »
Professeur au Collège de France, spécialiste du Proche-Orient l’historien Henry Laurens explique
pourquoi l’attaque perpétrée par le Hamas le 7octobre s’inscrit dans l’histoire longue du conflit
israélo-palestinien, tout en marquant une rupture sans précédent.
Historien, auteur de cinq volumes de référence sur la Question de Palestine (1), Henry Laurens livre son analyse sur le conflit en
cours. Depuis 2003, il occupe au Collège de France la chaire d’histoire contemporaine du monde
arabe. Bien loin de la lecture clivante du conflit qui inonde en ce moment les débats dans les médias
dominants et sur les réseaux sociaux, le spécialiste du Proche-Orient prend la distance nécessaire
pour porter une analyse d’une limpidité déconcertante sur les conséquences de cet événement pour
Israël et sur les positions des pays occidentaux. L’historien depuis longtemps se dit pessimiste sur
l’issue du conflit israélo-palestinien ; il explique pourquoi.
Comment analysez-vous les événements qui se déroulent au Proche-Orient depuis le 7 octobre ?
Les hommes du Hamas qui ont attaqué les villes limitrophes de la bande de Gaza et les kibboutz sont
dans leur grande majorité les descendants des Palestiniens qui ont été chassés de ces zones en 1948-1949.
Ce moment est connu dans I ‘histoire sous le nom de la Nakba («catastrophe» NDLR). Quand
l’armée israélienne a conquis cette partie de la Palestine, elle a ordonné des expulsions massives.
D’autre part, le conflit en cours renvoie à l’échec, et non pas à la victoire, d’Israël lors de la guerre des
Six-Jours (1967). Pour Israël, c’était censé être la dernière des guerres, celle dernière des guerres,
celle qui lui donnerait la sécurité et en même temps les acquisitions de territoires. Dans les faits,
1967 a conditionné l’occupation et par là- même, une violence permanente. Il n’y a pas d’occupation
pacifique et démocratique, cela n’existe pas.
Assistons-nous à une rupture dans histoire d’Israël ?
L’attaque du 7 octobre marque en un certain sens l’échec du projet sioniste. La garantie de sécurité
des juifs vole en éclats. Le discours était de dire : si nous avions eu durant la Seconde Guerre
mondiale l’armée d’aujourd’hui, la Shoah ne se serait pas produite. Or, la dimension du choc vient
justement rappeler l’extermination des juifs pour les intéressés. L’attaque meurtrière du Hamas
montre qu’Israël n’est pas en sécurité et que son insécurité se répercute en Occident sur l’ensemble
des communautés de la diaspora.
D’autre part, depuis les années 1960, Israël était perçu comme un atout pour I ‘Occident dans le
Moyen -Orient. Cette idée s’écroule aujourd’hui. Les pays occidentaux sont obligés de lui apporter
une aide économique et militaire. Il devient une charge. Son conflit avec la Palestine menace les
intérêts occidentaux dans l’espace du Moyen-Orient. Donc, là aussi, il y a un échec de la politique israélienne sur plusieurs décennies.
À quel moment apparaît finalement le Hamas dans l’histoire palestinienne ?
Israël à la fin des années 1960 et au début des années 1970 a brutalement éliminé la résistance
menée dans la bande de Gaza par les marxistes-léninistes du Front populaire de libération de la
Palestine (FPLP). Pour contrer le Fatah, il a encouragé le développement des activités des
Frères musulmans.
A sa grande surprise, les islamistes se sont retournés contre lui et le Hamas a été
créé à partir des Frères musulmans au moment de la première Intifada (1987-1993). En 1988, celui-
ci se lance dans l’action politique avec le projet de restaurer la Palestine dans sa totalité.
Selon vous, quels étaient les objectifs du Hamas en perpétrant cette attaque ?
Il y a plusieurs hypothèses. La première pourrait être une fuite en avant du Hamas. Une enquête
réalisée juste avant le 7octobre montre une forte montée du mécontentement de la population de la
bande de Gaza. D’abord pour des raisons matérielles, puisque la misère y est terrible, mais aussi
contre la politique même du Hamas. La majorité de la population se dit pour la solution à deux États
et veut en finir avec la guerre.
Autre hypothèse : se saisir d’otages pour négocier la libération des prisonniers palestiniens. Dans
toute la société palestinienne, à Gaza comme en Cisjordanie, il n’y a pas une famille qui n’ait pas un
proche dans les prisons israéliennes. Si le Hamas obtenait la libération de prisonniers, ce serait un
grand succès.
Enfin, l’attaque pourrait avoir pour objectif de casser la mécanique qui était en cours
avec les accords d’Abraham, c’est- à-dire le rapprochement d’Israël avec les pays arabes.
Mais le Hamas s’attendait-il à perpétrer une attaque aussi meurtrière ?
On ne sait pas. D’après des sources libanaises, la date a été décalée à deux reprises. Il est possible
que le Hamas n’était même pas au courant qu’il y avait une rave party.
Avez-vous recours au qualificatif de terroriste pour parler du Hamas ?
Avec des juristes, j’ai codirigé l’ouvrage Terrorismes. Histoire et droit (CNRS, 2010), sur l’emploi de ce
terme en général. La question est de savoir s’il s’agit d’une méthode ou d’une essence. Souvent les
terroristes justifient leurs actes comme un dernier recours. L’usage du terme permet de mettre hors
la loi ceux qui ont commis ces actes, mais aussi les causes qu’ils défendent. L’antiterrorisme
généralement tue beaucoup plus que le terrorisme. La différence dans l’usage de la violence entre un
Etat et un mouvement terroriste réside dans le fait suivant : le mouvement terroriste tue au
maximum de sa puissance de feu. Tandis qu’un État tue plus qu’un mouvement terroriste mais pas au
maximum de sa puissance de feu. Ainsi, dans la mesure où l’État ne fait pas autant de morts qu’il en
serait capable, il s’estime moral. Par ailleurs, maintenant, tout le monde se revendique antiterroriste
: Bachar Al Assad est antiterroriste, Abdel Fattah A1 Sissi est antiterroriste, Benyamin Netanyahou est
antiterroriste. Gérald Darmanin aussi, cela en dit long sur la question.
Quels sont les objectifs de l’armée israélienne et comment qualifierez-vous sa stratégie militaire ?
Les objectifs sont officiellement revendiqués. Ils doivent répondre selon le gouvernement israélien
au tragique choc traumatique du 7 octobre. Il y a d’une part la volonté de se venger, d’autre part
celle d’éradiquer le Hamas. Pour y parvenir, l’armée israélienne perpétue l’héritage de Golda Meir.
Dès 1947, cette figure sioniste du Parti travailliste posait ce principe : pour dissuader les Arabes
d’attaquer, s’ils nous I font du mal, il faut leur faire beaucoup plus de mal. Le concept appliqué, c’est
donc celui de la dissuasion fondée sur la disproportion. Un exemple : lors de l’attentat de Munich
(1972), alors que Golda Meir était première ministre, 11 Israéliens sont tués ; en réaction elle or-
donne des bombardements au Liban qui tuent plus de 500 Palestiniens. Cette stratégie de la
dissuasion par la disproportion couplée à l’objectif d’éradiquer le Hamas, peut mener à la destruction
totale de Gaza.
Quel regard portez-vous sur ces débats qui relèvent du pire cynisme sur la question du prix des vies
israéliennes et palestiniennes ?
Elle relève des jeux mémoriels de résonance, qui prennent toujours des dimensions terrifiantes.
Cette situation est connue depuis la seconde Intifada. L’image de l’enfant du ghetto de Varsovie a été
annulée par celle de l’enfant arabe tué en 2001. Donc, si vous prenez le discours d’aujourd’hui, il y a
d’un côté ceux qui accusent Israël d’avoir déjà tué plusieurs milliers d’enfants, de l’autre ceux qui leur
répondent : antisémitisme. Au-delà de ce jeu de renvoi, il y a l’effacement du paradigme du
combattant au profit du paradigme de la victime. De fait, nous assistons aujourd’hui à une guerre de
propagande qui se passe notamment sur les réseaux sociaux. Des cadavres d ‘enfants israéliens et
palestiniens sont en permanence exposés. Ce changement de modèle amène au concept terrible de
la concurrence des victimes entre différents groupes humains qui voudraient avoir la primauté du
discours victimaire.
Comment expliquer que la question palestinienne était en sourdine dans les pays occidentaux ces
dernières décennies ?
Ces pays redécouvrent brusquement qu’il y a un problème parce qu’ils l’avaient mis sous le tapis par
impuissance. Ils se contentaient parfois de rappeler la solution à deux États. Henri Queuille, qui était
président du Conseil sous la IVe République, avait cette formule qui résume la situation : « Il n’est pas
de problème qu’une absence de solution ne finisse par résoudre. » Alors aujourd’hui Emmanuel
Macron, Joe Biden et un certain nombre d’autres dirigeants clament qu’il faut rouvrir les
négociations.
Mais, dans le même temps, ils n’utilisent pas deux mots-clés : occupation et colonisation.-
Or, tant qu’ils n’utilisent pas ces termes, nous pouvons très largement douter, non pas de leur
sincérité, ils savent que c’est nécessaire, mais de leur efficacité. Elle sera inopérante s’ils n’abordent
pas ces deux questions fondamentales.
Pourquoi ne mentionnent-ils jamais ces questions d’occupation et de colonisation ?
D’une part, parce qu’ils savent que c’est là le problème essentiel et que toutes les négociations ont
échoué sur ces points. D’autre part, la résolution du conflit ne pourrait éventuellement avoir lieu
qu’en exerçant de très fortes pressions sur Israël. Ce qui n’est pas de l’ordre du pensable. Ensuite, ces
occultations relèvent surtout du fait que la question israélienne est une question très largement de
politique intérieure dans le monde occidental. Aux États-Unis, il y a une identification avec Israël. Les
Palestiniens sont en quelque sorte l’équivalent des Peaux- Rouges ou des Mexicains. Et puis, il y a le
côté biblique. Cette culture est très puissante, en particulier dans la « Bible Belt » , c’est-à-dire dans
le sud des États-Unis. Pour ces Américains, il n’y a pas d’Arabes dans la Bible, même si c’est faux.
Qu’en est-il de la position des autorités françaises ?
En France, la question israélienne est aussi une question de politique intérieure. Il y a l’héritage de la
Shoah et le clivage qui se dresse entre sa mémoire et la colonisation. La gauche française est ainsi
dans le clivage de 1956. Avec un Parti socialiste qui s’est inscrit dans la lignée de la SFIO de Guy
Mollet. Et une gauche, du Parti communiste à la France insoumise, qui s’inscrit dans la lignée
historique des partisans de l’indépendance de l’Algérie. À droite, l’héritage gaulliste favorable aux
Palestiniens a été abandonné. Les représentants ne sont plus dans la lignée de Charles de Gaulle,
Georges Pompidou ou encore de Jacques Chirac. Pompidou par exemple affirmait sans détour : Israël
doit abandonner les territoires occupés parce que maintenir l’occupation le conduirait au suicide.
D’autre part, le fait que ce soit une question de politique intérieure basée sur une histoire
traumatique a des conséquences jusqu’au sommet de l’État. Emmanuel Macron condamne ainsi les
bombardements russes sur les villes ukrainiennes comme des crimes de guerre mais ne le fait pas
aujourd’hui au sujet des frappes israéliennes sur Gaza.
Selon vous, est-ce encore possible de critiquer la politique et le gouvernement de Netanyahou sans
être taxé ?
Aujourd’hui, il y a une confusion entretenue autour de l’antisémitisme. La dernière mode, c’est de le
définir comme la haine d’Israël. Alors, soit derrière Israël c’est le peuple juif qui est désigné, et dans
ce cas il n’y a pas de doute sur la nature antisémite du propos. Soit il s’agit de critiquer l’État d’Israël,
donc le mouvement sioniste. Du point de vue du droit, il est tout à fait légal d’être hostile à une force
sioniste. Du point de vue du droit, il est tout à fait légal d’être hostile à une force politique. Au même
titre que certains ont le droit d’être anticommunistes ou anticapitalistes. Et, au-delà de l’Occident, il
faut garder à l’esprit que les Palestiniens subissent l’occupation et la colonisation. S’ils avaient été
colonisés par des Esquimaux, ils seraient anti-Esquimaux. La réalité pour eux est la suivante : il y a
des gens venus de l’extérieur qui les colonisent et les refoulent. Ils ne sont pas spontanément
antisémites, mais ils sont contre ceux qui les mettent dans cette situation, quelles que soient leurs
origines.
Vous revendiquez depuis longtemps une vision très pessimiste par rapport à la résolution du
conflit…
Oui, depuis très longtemps je ne crois plus à la solution à deux États. Pourquoi. Parce que c’est un
jeu à somme nulle. Le progrès de l’un se fait forcément au détriment de l’autre. Celui qui possède
plus n’a aucune raison de céder. Alors, pour compenser, on a entretenu une illusion économique :
payer les Palestiniens pour qu’ils se taisent, et qu’ils acceptent leur perte. Mais apparemment ils
n’ont pas accepté et continuent de perdre du territoire. Or, comme la colonisation s’accroit, Israël
perd aussi la possibilité de nouer un accord de paix. Il est condamné à rester en permanence une
puissance occupante.
Le général de Gaulle le rappelait : l’occupation provoque de la résistance que
d’autres appellent terrorisme.
Et pendant ce temps en France le frangin gastronome Gérard Larcher et notre présidente de l’assemblée athée nous appelle à participer dimanche à un piège à cons de grande ampleur.
Piège dont Marine la soumise est la première victime car si l’axe du bien est identifié en politique extérieure, il vient de lui être rappelé qu’il correspond à l’axe du centre en politique intérieure.
Ceci parce que quelques croix gammées dessinées par des abrutis sur les murs de Paris indignent davantage que quand elles sont tatouées sur les bras du régiment Azov.
Ceci parce que la seule agression physique d’un juif en France survenue depuis le début des tensions au moyen orient s’avère être une auto-mutilation.
Ceci pour toujours victimiser le même belligérant et finalement couvrir le massacre d’enfants par les bombardements israéliens.
Ceci alors que la seule manifestation qui aurait valu aurait dû être celle d’une manifestation pour la paix.
Peut être verra-t-on des panneaux » Je suis Bibi ».
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