Editorial pour comprendre pourquoi il n’y a jamais eu de vraie crise susceptible de briser le système malgré les déséquilibres croissants

Aux Etats Unis, il y a eu de nombreuses crises financières ou bancaires. aucune n’a mise en péril le système.

Aucune n’avait vocation à détruire le régime du capitalisme financier américain.

Pourquoi?

Pour comprendre il faut introduire la dialectique de la Périphérie et du Centre.

Le Centre est constitué par le couple Banque Centrale-Trésor.

C’est sur le Centre que tous les problèmes ont été transférés depuis les années 80..

Toutes les difficultés ont été surmontées, parce que toujours, jusqu’à présent le Centre du système américain est resté resilient.

Il est faux de dire que l’économie américaine est résiliente, non elle est totalement fragile, vulnérable, elle ne tient que par des béquilles budgétaires et monétaires. Et elle repose sur du vent. Ce qui est résilient c’est le Centre, le couple Banque Centrale/Trésor. .

Toutes les fragilités remontent régulièrement au niveau de ce Centre et je soutiens l’idée que ce Centre s’épuise, se fissure , il se pollue. Le Centre, le Cœur financier et monétaire américain est comme son Centre Militaire surexposé, sur étendu, il repose sur un bluff colossal qui peut un jour être mis en question.

Mis pas mis en question par les agents économiques ou financiers , ou par les opérateurs Rogues, non , non par LA REALITE. Le Centre produit ses propres forces endogènes de destruction.

Le Centre du système américain c’est le couple formé par la Fed et le Trésor.

Ce couple a toujours pu sauver Wall Street, le Système bancaire, le Shadow parce qu’il a la possibilité d’émettre de la monnaie gouvernementale ou quasi gouvernementales par les Agences -et peut être aussi par les satellites comme la BOJ- lorsque la monnaie Wall Street, bancaire ou quasi bancaire est contestée.

Le couple assure la liquidité et la sécurité du système, il prend peu à peu tout à sa charge, et il fait ainsi face à tout problème de solvabilité en polluant son propre bilan. En tordant ses règles de bon fonctionnement. Par exemple, en s’installant dans les artifices. Il le fait parce que ses poches sont profondes et que sa monnaie, la monnaie gouvernementale se situe au dessus des autres monnaies dans l’échelle de la confiance mondiale .

La structure de toutes les crises est répétitive; a un moment donné sur le marché , on cesse d ‘accepter le papier d’une institution ou de reconnaitre la valeur de ses promesses/de son crédit , on vend , on fuit et il s’ensuit un effondrement, une fuite devant la monnaie privée qui est celle d’Enron, de Wall Street, du Nasdaq, des Banques et des quasi banques. Quand il y a eu un run, une liquidation de ces monnaies alors la Fed et le Trésor sont intervenus et ils ont stoppé le run, la ruée. Ils l’ont fait toujours avec la même méthode:

-émission de monnaie du couple Central, la monnaie gouvernementale

-baisse des taux

-promesses et assurances d’en fournir plus pour faire baisser le cout du risque .

-relance de la spéculation et instauration d’un momentum haussier.

-promesse que l’on corrigera tout cela plus tard

Il y a pour simplifier deux finances , la finance de Wall Street et la finance Gouvernementale.

Si vous ne comprenez pas cela vous passez à coté de toute possibilité d’analyse de la situation américaine.

Le mode d’apparaitre de ces deux finances c’est le paradigme du risk-on/risk-off.

Quand la confiance en Wall Street domine alors on achète les papiers de Wall Street on est dans le risk-on c’est à dire que l’on préfère la monnaie de Wall Street , actions obligations, titres divers , instruments de quasi monnaie, dont la liquidité est assurée. On joue, on a de l’appétit pour le jeu.

Quand la confiance disparait et que la peur s’installe alors on se met en risk-off et on recherche la monnaie gouvernementale , les fonds d’états, les valeurs du Trésor.

La monnaie risk-on est couplée à la monnaie risk-off, c’est une monnaie risk-off sur laquelle est branchée une loterie, ce qui la rend attrayante et séduisante. Mais quand le tirage à la loterie ne dégage plus que des pertes alors c’est le reflux, on vend la monnaie et les billets de loterie correspondants.

C’est un couple qui constitue la pierre angulaire de la financiarisation puisqu »il permet de faire en sorte que l’argent reste dans les marchés des « choses en papier » et ne se dirige pas vers l’or ou les biens et richesses physiques.

Si l’argent reste dans les choses en papier et en fait monter les prix c’est à dire baisser les coûts , alors on peut doper l’économie, sur-dépenser, et faire rouler la bicyclette. C’est la fonction systémique objective de gens comme Citadel et Ken Griffin que de faire tourner tout cela en faisant du levier de 50 à 100 X pour réduire les coûts d’emprunt en Amérique. Et lui fournir un taux de croissance et de profit supérieurs à ce qui serait réalisé spontanément sans ces mécanismes.

La possibilité de passer de l’un à l’autre, du risqué au non-risqué est la clef de la longévité du système. Et cette possibilité de passer de l’un à l’autre, que l’on appelle la « monnaietude » des actifs financiers. La monnaieitude des actifs financiers c’est la possibilité de les échanger quasi sans perte contre de la monnaie. Cette monnaieitude , a été assurée par ce que l’on appelle le PUT Greenspan. Qu’est ce que le PUT? C’est la certitude que l’on trouvera un acquéreur pour son papier Wall Street quand il y aura un gros pépin.

Le PUT n’a pas forcement besoin d’être exercé à chaque crise, il suffit que l’on y croit, le PUT est une croyance qui peut se formuler par exemple façon soft à la Bernanke: « nous ne laisserons jamais les conditions financières se resserrer ». Mais la croyance peut se formuler autrement, par exemple dans l’affirmation qui a cours actuellement que les taux vont rebaisser en 2024 etc

Le PUT avec ses formulations plus ou moins déguisées et sophistiquées est du ressort de la croyance, de l’arc reflexe pavlovien. Tout comme ces autres arcs reflexes que la pratique a crée: « les QE font monter les Bourses », « les baisses de taux sont bonnes pour les actions » etc; il n’y a pas de mécanisme de transmission organique de tout ceci mais la croyance se charge d ‘opérer les transmissions; les modèles font le reste! Les modèles qu’utilisent les économistes et les financiers reproduisent/incorporent la croyance!

Avec cette croyance, les agents économiques deviennent peu à peu incapables de découvrir le prix du risque: le risque devient implicitement externalisé sur le couple central. On n’incorpore pas les ruptures dans les prix car on sait que les ruptures ne seront pas tolérées.

Face à l’activisme du Centre, la Périphérie perd ses fonction d’adaptation, de régulation interne , ses capacités de prévision, ses facultés de correction endogènes de ses déséquilibres, c’est un canard sans tête; un canard qui a délocalisé sa tête et donc la conscience de ses limites. La disparition des sanctions des erreurs autorise la reproduction/aggravation des erreurs! Il y a effet de désapprentissage/réapprentissage désadaptatif!

Dans pareil système il est normal que les primes de risque, peu à peu se laminent, elles le font au fur et à mesure que l’expérience de la délocalisation des risques et de leur transfert sur le couple central s’opère. Le VIX ne monte plus jamais.

C’est peu à peu tout un nouveau système qui se met en place, au fil du temps et au fil de la répétition des situations. Un système dont la logique est modifiée structurellement. Il perd son lien avec le Réel et renforce sans cesse son lien avec la Croyance.

Tout devient auto-réferentiel, auto-réalisateur; ainsi les excès passés servent à repousser les limites!

Les multiples cours bénéfices montent sans cesse et comme les multiples passés servent de référence pour les valorisations présentes, on les considère comme justifiées. Dans le passé long les multiples moyens étaient de 12X par exemple, mais comme depuis 2008 ils sont de 20X alors on trouve que 18X ce n’est pas cher! Les excès de 2000 et 2008 par exemple deviennent les bornes supérieures que l’on se fixe allègrement comme objectifs!

Quand le système souffre d’un effondrement de la « finance de Wall Street » contemporaine comme ce fut le cas en 2008 et 2019 la finance gouvernementale intervient et fait la contrepartie, elle offre un filet de sécurité, une assurance et alors , rassurés par ce filet de sécurité, les intervenants boursiers arrêtent de vendre et au contraire rachètent.. Ce processus récurent dans la finance contemporaine doit être différencié de l’effondrement financier pur et simple. Voila ce que je veux vous faire comprendre.

La confiance dans « l’argent » de Wall Street (leurs titres/instruments auparavant perçus comme sûrs et liquides) peut être brisée. Mais il est important de noter que la confiance dans « l’argent » du système en général s’est maintenue.

Mais les free lunchs n’existent pas, c’est notre dur destin de ne pouvoir rien avoir gratuitement, tout a un cout!

Et ici le cout en l’occurrence c’est l’usure de ce que j’appelle « la banquecentralité », l’usure du statut supérieur de banque au dessus des autres, l’usure en profondeur du couple central et de ses fonctionnalités. Il perd sa liberté de manœuvre, il devient de plus en plus dépendant du passé qu’il a toléré, de conditions qui lui échappent, enserré dans les contradictions et les dilemmes.. ce que l’on voit précisément en ce moment. Il s’enferme dans des dilemmes et même des trilemmes! Il perd ses pouvoirs divins, magiques , il devient un opérateur comme les autres!

Prenez un parfum Guerlain, mettez le en vente dans 20 points de vente ultra sélectionnés vous faites un chiffre d’affaires modeste mais avec de très grosses marges et vous êtes éternel; mettez votre Guerlain en vente chez Carrefour, vous ferez pendant quelque temps un chiffre colossal , puis peu a peu il s’érodera, vous baisserez vos prix, vos marges, vous aurez usé le capital confiance et prestige qui était contenu dans votre Guerlain.

La « banquecentralité », c’est cela ! Vous pouvez choisir de la préserver, vous pouvez aussi choisir de la détruire doucement, puis de plus en plus vite en en extrayant/libérant la richesse potentielle qui y est enfermée.

Compte tenu du fait que dans les dernières années, les crises de Walls Street ont toutes été stoppées par l’argent gouvernemental, j’ai toujours affirmé que la crise finale n’était pas proche ou même pour demain; , tant que l’on accepte l’argent du gouvernement, c’est à dire tant que l’on accepte des fonds d’état et des dollars en échange de ses ventes de « papier Wall Street » il n’y a pas problème systémique insoluble, c’est gérable.. mais il faut avoir conscience du fait que cela a un cout .

Je vais tenter de vous montrer un autre aspect de ce cout.

Le système est bien rodé depuis Greenspan et 1987, et on a l’impression qu’il peut durer toujours.

Durer toujours cela signifie que toujours ont peut ajouter des zéros dans les livres qui comptabilisent la masse de dettes du gouvernement, des zéros dans la masse d ‘argent gouvernemental. A chaque pépin on ajoute de la monnaie gouvernementale et cette monnaie s’accumule; la dette grossit sans arrêt, ne se résorbe jamais et la masse de fonds d’état et d’Agences ne cesse croitre. C’est à sens unique il n’y a jamais de retour en arrière.

C’est pour cette raison que l’une de mes principales affirmations paradoxale consiste à dire que la vraie bulle, celle qui est bulle-mère qui autorise toutes les autres c’est la bulle de la finance gouvernementale, la bulle des fonds d’état et des Agences du gouvernement. Comme elle croît toujours elle gonfle et devient sans rapport avec la réalité économique sous jacente.

Le bilan de la Fed est passé de moins de 900 milliards de dollars au début de 2008 a 2,2 trillions de dollars en février 2009, puis à 9,0 trillions de dollars en 2020. Les engagements du Trésor ont plus que triplé, passant de 9,5 trillions de dollars à 30,4 trillions de dollars pour augmenter encore de 50 % à 12,0 trillions!. 

Ce qui fait bulle, comprenez-le, ce ne sont pas d’abord les actifs financiers de Walls Street, mais la finance gouvernementale. La bulle primaire, c’est la bulle de la monnaie gouvernementale. La bulle du papier d’état. Et c’est parce que les élites savent que cette bulle elle aussi éclatera qu’elles préparent un nouveau système dans lequel la monnaie cessera d’être produite par l’émission de dettes mais sera purement un jeton numérique…. contrôlé par elles, dans lequel vous serez aliéné, pisté, dépossédé.

La dette des gouvernements , c’est elle qui gonfle les autres bulles avec l’effet multiplicateur du levier, c’est elle qui les autorise, c’est elle qui les assure!

L’effondrement d’une bulle qu’elle soit technologique, du logement ou autre n’est pas une crise, non tant que le renflouement par la finance gouvernementale reste possible, tant que l’on peut émettre des fonds d’état , tant que l’on ne bute pas sur des taux d’intérêt des Treasuries trop élevé, sur un marché trop désordonné des Treasuries longues, sur une accélération de l’inflation ou encore sur une chute de la valeur externe du dollar.

Tant que le mécanisme du risk-on/risk-off fonctionne, on peut éviter la déflation et l’enchainement de la déflation des dettes et la crise type 1929.

La situation actuelle est intéressante parce que précisément certains paramètres, certaines conditions permissives de l’assurance par la finance gouvernementale se sont gravement détériorés: inflation des prix des biens et des services, chute de confiance liée aux guerres pas très victorieuses, affrontement mondial qui met en danger l’unipolarité et l’hégémon financier, effondrement des consensus sociaux et politiques.

Tout cela au moment ou une sorte de nouvelle bulle technologique se gonfle avec les Magnificent Seven qui pèsent un tiers du S & P 500. Tout cela au moment ou les dettes mondiales approchent les 400 trillions …Avec le risque non négligeable de la finance shadow, surendettée.

Un effondrement de la finance de Wall Street dans la phase actuelle aurait une portée et des conséquences bien plus grandes que l’éclatement de la bulle technologique de l’an 2000 car les conditions de sauvetage par la finance du gouvernement seraient bien moins favorables!

Je crois que vous comprenez pourquoi Powell marche sur des œufs, pourquoi il est obligé mentir et de louvoyer sans cesse. vous comprenez aussi pourquoi , sans le dire il est également obligé de tenir compte du poids et de la solidité de la pyramide financière globale … y compris celle de la Chine et des émergents.

La finance gouvernementale a déjà été très sollicitée avec la ruée sur « l’argent » des dépôts bancaires des petites banques régionales.. Les actifs des fonds du marché monétaire atteignent des niveaux records, c’est une épée de Damoclés qui n’est stabilisée que par les assurances de la Fed et du Trésor.

La bulle financière gouvernementale américaine est énorme et puissante – et surtout elle est sous estimée.

Elle a le potentiel d’engloutir le monde entier à cause de l’opacité du shadow, de l’interconnexion et des produits dérivés . Mais elle a aussi le potentiel d’être engloutie par le monde extérieur !

Ces derniers temps, il est apparu que la confiance dans la dette publique américaine vacillait. La décision de Moody’s attire l’attention sur cette question a un moment vraiment peu opportun. Le pire scénario, ce serait un accident de Wall Street qui obligerait une fois de plus à solliciter la finance gouvernementale, qui obligerait à une inflation massive des créances gouvernementales et qui préparerait le terrain pour un futur effondrement dévastateur.

Le système américain ne peut même plus se payer de récession , de pause Coca Cola qui rafraichit.

Mon idée est que si, confrontées à un évènement négatif à Wall Street, les autorités décidaient que cette fois elles peuvent se permettre de ne pas intervenir et de ne pas utiliser le PUT, alors ce serait la Fin , la communauté financière mondiale comprendrait que le Roi est nu.

Je le dis depuis mars 2009 c’est marche ou crève , nous sommes entrés dans un système à sens unique, il n’est pas possible d’en sortir sauf à accepter des dégâts encore plus colossaux que ceux que l’on a refusés en 2008.

4 réflexions sur “Editorial pour comprendre pourquoi il n’y a jamais eu de vraie crise susceptible de briser le système malgré les déséquilibres croissants

  1. Cher Bruno
    Vous parlez des bulles des pays émergents.
    Est-ce qu’un pays émergent peut « n’avoir que le positif » ? Permettre le gonflement d’une bulle sur ses propres marchés financiers, pour attirer les capitaux américains et européens en quête de profit, mais sans que l’Etat local ne s’endette lui-meme excessivement ?
    Bien sur, sous réserve que cela soit assis sur une économie locale réelle puissante, fortement exportatrice et déjà très profitable (mais encore dopée par la planche à billets uniquement étrangère).

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      1. Merci bcp pour votre réponse
        Totalement, comme le taux de profit finira forcément par baisser.
        Mais si, dans un pays en début de cycle capitaliste (avec matières premières abondantes, main d’œuvre pas chère, marchés vierges à conquérir), ce taux de profit reste longtemps en hausse, accueillir une bulle sans y participer peut être intéressant pendant une bonne période, non ?
        Je comprends qu’elle ne peut pas être taxée (sinon les capitaux partiront) mais est-ce que même en taxation minimale ça peut enrichir suffisamment l’État local et dynamiser suffisamment son économie réelle pour que ça vaille le coup de prendre le risque bullaire ?
        Et est-ce que, si le gouvernement local ne s’endette pas lui-même, ça peut grandement minimiser les conséquences de l’éclatement, quand il arrivera ?

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