Jean-Pierre Robin: «L’économie est bien plus vulnérable aujourd’hui qu’elle ne l’était en mai 1981 à l’arrivée de la gauche»

Le Figaro

Par Jean-Pierre Robin

En 25 ans d’existence de l’euro, la France n’a respecté que six fois le plafond des 3 % du PIB pour le déficit public et la dette atteint 110,6 % du PIB.

Les alternances politiques ont des cycles très longs sous la Ve République. La gauche avait dû attendre 23 ans pour renouer avec le pouvoir, propulsant François Mitterrand à l’Élysée en mai 1981. Il se sera écoulé 22 ans entre l’émergence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle d’avril 2002 et la victoire de Jordan Bardella aux élections européennes du 9 juin, plaçant le Rassemblement national aux portes de Matignon.

D’un séisme politique à l’autre, de l’union de la gauche du printemps 1981 avec l’arrivée de quatre ministres communistes à Paris en plein milieu de la guerre froide, à la conquête du pouvoir par l’extrême droite, le choc est également socioéconomique. À plus de quarante ans de distance et sous des appellations opposées, les deux mouvements revendiquent leur électorat populaire. Au printemps 1981, la courte victoire de François Mitterrand sur Valéry Giscard d’Estaing (51,76 % des suffrages) s’expliquait par le vote des ouvriers dont les trois-quarts avaient plébiscité l’Union de la gauche. De même Jordan Bardella lors du scrutin des Européennes du week-end dernier, tout comme Marine Le Pen à la présidentielle d’avril 2022, font leurs meilleurs scores chez les catégories sociales les moins favorisées.

Au-delà de leurs différences idéologiques et du changement d’époque – au début des années 1980 l’immigration n’était pas encore un sujet – les programmes expriment des préoccupations similaires. Le plan de relance «de la consommation populaire» de Pierre Mauroy, premier ministre de François Mitterrand, répondait aux vœux de son électorat. Relèvement de 10 % du smic, revalorisation de 20 % à 25 % des allocations familiales et au logement, et peu après, l’abaissement de 65 à 60 ans de l’âge de départ à la retraite: autant de mesures populaires motivées par une stratégie de relance de la consommation censée enrayer la montée du chômage.

Le Rassemblement national et le couple Bardella-Le Pen jouent dans le même registre du pouvoir d’achat: baisses de la TVA, notamment sur l’électricité, exonération de l’impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans, réduction des cotisations salariales patronales de façon à augmenter les salaires de 10 %, abandon de la réforme de la retraite à 64 ans dont le seuil serait ramené à 62 voire 60 ans…

À ce stade les mesures économiques du RN restent assez floues et les chiffrages se fondent sur le programme de Marine Le Pen de l’élection présidentielle de 2022. L’Institut Montaigne avait alors estimé son coût à 100 milliards d’euros pour les finances publiques. C’est ce chiffre qu’Emmanuel Macron a repris lors de sa conférence de presse du 12 juin pour le discréditer. Une telle enveloppe est en effet gigantesque ne représentant pas moins de 3,5 % du PIB. C’est plus du double de la relance Mauroy de 1981-1982, évaluée à 1, 5 % par l’institut de conjoncture OFCE. Rappelons que la grande erreur de cette relance fut son timing totalement à contretemps: nos partenaires occidentaux étaient de leur côté en récession à la suite des États-Unis qui voulaient tordre le cou à l’inflation (les taux d’intérêt ont grimpé jusqu’à 20 %). Ce décalage de conjonctures s’est heurté à «la contrainte extérieure», nous obligeant à trois dévaluations du franc entre octobre 1981 et mars 1982.

Et pourtant en mai 1981 la Maison France avait les reins bien plus solides qu’aujourd’hui. Dans l’état des lieux dressé le 20 mai 1981, lors du dernier Conseil des ministres, Raymond Barre note que la dette publique représente 16,7 % du PIB, que le déficit budgétaire a été de 1,1 % du PIB en 1980 et la balance commerciale déficitaire de 1,3 % du PIB. Les deux points noirs sont alors l’inflation, 12,5 % sur les douze derniers mois, et le 1,724 million de chômeurs (taux de chômage de 7,1 %). Ce tableau de bord sera certes amené à se dégrader, sans jamais que le déficit public ne dépasse 3,2 % durant le premier septennat Mitterrand.

Autres temps, autres mœurs. Par la grâce de la monnaie européenne, nous n’avons plus à craindre les dévaluations. Mais paradoxalement le bouclier de l’euro constitue un pousse-au-crime. En 25 ans d’existence de l’euro, la France n’a respecté que six fois le plafond des 3 % du PIB pour le déficit public et la dette atteint 110,6 % du PIB. Nous sommes «des rentiers de l’euro» selon l’expression d’Alain Minc.

Or c’est un leurre. L’incertitude politique dans laquelle nous a plongés la dissolution de l’Assemblée nationale a fait grimper les taux d’intérêt sur la dette de l’État. Le meilleur indicateur à cet égard est le différentiel de taux sur les emprunts à 10 ans comparé à l’Allemagne: il est passé de 47 à 67 points de base (0,67 %) en quelques jours. Et ce n’est pas fini: ce spread avait atteint 1,5 % en 2012, lorsque les marchés redoutaient un éclatement de l’euro.

C’est une mauvaise nouvelle pour les crédits immobiliers dont les taux sont indexés sur les emprunts d’État. Emmanuel Macron n’a pas manqué de le souligner dans sa conférence de presse, oubliant qu’il en est à l’origine avec son coup de dés de la dissolution. «Un coup de dés jamais n’abolira le hasard», dit-on. Tous vulnérables au chaos.

5 réflexions sur “Jean-Pierre Robin: «L’économie est bien plus vulnérable aujourd’hui qu’elle ne l’était en mai 1981 à l’arrivée de la gauche»

  1. Bruno Lumíere et mini-moi (Attal) s’inquiétent des 100 M du RN alors qu’ils ont augmenté la dette de 1000 M en 7 ans

    leur làcheté politique n’a pas d’égal sous la Veme.

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  2. Bonjour M. Bertez

    Ceux qui ont surnommé Macron « le Mozart de la finance » savaient-ils que W.A. Mozart vivait bien au-dessus de ses moyens et très endetté ? Au point qu’il ne resta pas grand chose à Constance quand elle eût payé leurs dettes après sa mort?

    Que nous restera t’il après lui ? Orléans ? Beaugency? Notre Dame de Cléry? Vendôme?

    Cordialement

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  3. En initiant la débâcle à l’arrivée de la gauche au pouvoir, on laisse entendre que ce serait la faute de celles-ci. Hors la débâcle est commune à tous les pays développés de la sphère occidentale de l’UE ou pas. Quelque soit la couleur des partis partout dans cette sphère, et il me semble que c’est le seul dénominateur commun, on a appliqué avec enthousiasme une même politique néolibérale à la Hayek et conforme aux poncifs de l’école de Chicago. C’est donc bien dans cette idéologie que réside le moteur de l’effondrement occidental et nulle part ailleurs.

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    1. 🙂 🙂 🙂

      Vous devriez relire ou sans doute simplement faire l’effort de vraiment lire ces fameux « poncifs » de Hayek ou de l’Ecole de Chicago. Vous verriez qu’ils n’ont jamais été appliqués dans les pays occidentaux en déroute économique comme la France et qq autres. Quant aux rares pays qui en ont appliqués qq éléments, ils se portent bcp mieux que les autres…

      Cela fait 50 ans que la France fait dans le constructivisme, l’étatisme et le keynésianisme avec du socialisme surajouté depuis 40ans. Rien de libéral. On en voit d’ailleurs le résultat. 🙂

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