«Tel un canard sans tête, Macron continue à courir»

Par Jean-Pierre Robin

Le Figaro

ANALYSE – Avec son exécutif bicéphale, le système nerveux de l’État français permet lui aussi de garder une certaine mobilité tout en étant amputé de son gouvernement.

On ne voit et n’entend que lui. Il a le don d’ubiquité et son agenda est rempli comme un œuf. « Je proclame ouverts les Jeux de Paris célébrant les 33es  Olympiades des temps modernes » a-t-il déclaré le 26 juillet au Trocadéro sous une pluie battante. De même Emmanuel Macron a présidé la cérémonie de clôture, le 11 août, au Stade de France, à Saint-Denis.

Les JO ont été l’occasion de multiplier les rencontres avec les chefs d’État venus à Paris, le président argentin, Milei, et son homologue israélien, Herzog, entre autres. « Un déjeuner attractivité » (sic) a été organisé au Palais de l’Élysée, réunissant les grands patrons internationaux présents pour les Jeux.

Ce fut par ailleurs la possibilité de bains de foule savamment planifiés pour accompagner les victoires françaises.

Hors Jeux olympiques, son activité diplomatique officielle n’a jamais été aussi intense. Entretiens téléphoniques quotidiens avec les partenaires étrangers, du premier ministre britannique au président égyptien, communiqué commun avec les chefs d’État ou de gouvernement de l’Union européenne pour dénoncer les tricheries électorales de Nicolas Maduro au Venezuela…

Exécutif décapité

« J’assume mon mandat dans sa plénitude », a-t-il tenu à informer les Français lors d’un entretien radiotélévisé avec Franceinfo et France 2 le 23 juillet. Et de marteler, « la question n’est pas un nom (de premier ou de première ministre, NDLR), la question, c’est quelle majorité pourrait se dégager à l’Assemblée ».

Le gouvernement a démissionné le 16 juillet et ses ministres ne font que « gérer les affaires courantes ». Assignés à résidence dans leurs ministères, ils ne peuvent partir en vacances, alors que, paradoxalement, leur patron – non démissionnaire ! – a pris ses quartiers d’été au fort de Brégançon avec sa famille. Comme si de rien n’était.

L’exécutif est décapité, incapable de remplir ses fonctions, mais, tel un canard sans tête qui continue de courir, Emmanuel Macron déploie une hyperactivité débordante.

« Cou coupé court toujours » pour reprendre le titre d’un roman de Béatrix Beck, qui s’inspire de ce phénomène physiologique avéré pour les canards. « Parce que la locomotion résulte d’une activité rythmique spontanée et autonome de la moelle épinière », selon l’explication donnée au magazine Sciences & vie par le professeur Jean-Pierre Gasc, du Muséum national d’histoire naturelle de Paris : « La locomotion subsiste tant que les neurones de la moelle épinière sont nourris, c’est-à-dire peu de temps après qu’on a coupé la tête à un vertébré. »

Parenthèse enchantée

Avec son exécutif bicéphale, le système nerveux de l’État français permet lui aussi de garder une certaine mobilité tout en étant décapité. Pour combien de temps ? D’un côté le président de la République « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État » (article 5 de la Constitution), « il nomme le premier ministre » (article 8). Et de l’autre « le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation » (article 20).

« Il n’est pas de problème dont l’absence de solution ne finisse par venir à bout », disait Henri Queuille, qui fut trois fois président du Conseil entre 1948 et 1951. Cette forme de procrastination nous guette.

Les constitutionnalistes sont d’autant plus partagés sur la légitimité et la durabilité de la situation qu’elle n’a aucun précédent. La parenthèse enchantée de la trêve olympique, unanimement saluée, a contribué à faire oublier cette anomalie. Non seulement les victoires françaises ont mis du baume au cœur, mais, pendant deux semaines, les 329 épreuves – autant de médailles d’or – ont eu pour dénominateur commun des règles du jeu, certes pas toujours simples à comprendre, mais admises par tous, des compétiteurs comme des spectateurs. Un ordre rassurant.

C’est tout le contraire du chaos politique français qui revient maintenant au premier plan. La confusion découle précisément de l’absence de règles communes acceptées par les protagonistes. Tout semble avoir été fait pour créer un monde loufoque digne des Shadoks, ce feuilleton télévisé légendaire des années 1970, qui ont vu naître Emmanuel Macron.

Repousser les échéances

Trois formules culte des Shadoks nous aident à comprendre les événements des deux derniers mois.

Tout d’abord : « Quand on ne sait pas où l’on va, il faut y aller, et le plus vite possible ! » Telle a été la décision irréfléchie et précipitée de dissoudre l’Assemblée nationale le 9 juin.

Deuxième devise : « On n’est jamais aussi bien battu que par soi-même », et Macron peut la faire sienne.

Quant au troisième aphorisme shadokien : « S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème », aurons-nous la faiblesse d’y succomber ?

Voilà un déni de réalité fort courant dans le monde politique et caractéristique de la IVe République : « Il n’est pas de problème dont l’absence de solution ne finisse par venir à bout », disait Henri Queuille, qui fut trois fois président du Conseil entre 1948 et 1951. Cette forme de procrastination nous guette. À l’évidence, entre la trêve olympique et l’incompatibilité d’humeur des trois blocs, tous minoritaires, le chef de l’État n’a fait que repousser les échéances.

Combien de temps notre canard pourra-t-il continuer de courir, utilisant à son profit les pouvoirs que lui confère la Constitution ? « Je ne me sens pas du tout lame duck (“canard boiteux”, NDLR) », expliquait-il en août 2023 à nos confrères du Point. « Je présiderai jusqu’au dernier quart d’heure. J’ai le suffrage démocratique, les institutions et l’énergie pour cela », affirmait-il, reprenant l’expression américaine de lame duck  désignant aux États-Unis un président dans son second mandat face à un Congrès hostile.

Mais entre « boiter » et « perdre sa tête », la nuance est de taille.

Une réflexion sur “«Tel un canard sans tête, Macron continue à courir»

  1. Bonjour M. Bertez

     » Il n’est pas de problème dont l’absence de solution ne finisse par venir à bout »

    C’est parce que chaque jour apporte un nouveau problème urgent à résoudre qui déplace le premier dans la liste des problèmes urgents à résoudre.

    Au bout d’un certain temps le problème sans solution est passé en bas de liste et disparaît dans l’urgence du temps politique grâce à la mémoire courte du Peuple.

    Ce qui ne l’empêchera pas de ressurgir éventuellement un jour en tête de liste des problèmes à résoudre absolument.

    L’idéal est qu’il ne ressurgisse que lorsque l’opposition a pris le pouvoir; à ce moment là on peut s’en donner à coeur joie sur l’incompétence, l’inertie et l’impéritie des autres….

    Cordialement

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