Macron universaliste à la Habermas, l’imposture mal digérée

Macron s’est vanté à plusieurs reprises de connaitre et d’être un Habermassien. On sait que c’est un imposteur dans la plupart des domaines mais faisons lui crédit de connaitre au moins les grandes lignes des positions Habermassiennes.

Foreign Policy

Il est difficile de faire comprendre aux gens qui ne sont pas en Allemagne le rôle extraordinaire que Jürgen Habermas a joué dans le pays. Certes, son nom apparaît inévitablement sur les listes plus ou moins ridicules des philosophes les plus influents du monde. Mais il n’existe pas d’autre exemple d’un intellectuel public qui ait joué un rôle important dans tous les grands débats – en fait, qui ait souvent été à l’origine de tels débats au cours de ces six décennies écrit Foreign Policy dans un envoi récent. Foreign Policy va très loin puisqu’il affirme: « le monde a toujours besoin d’Habermas » le 30 Juin 2024.

Dans la mesure ou Macron s’est réclamé d’Habermas et que celui ci l’a adoubé, il est intéressant de se pencher sur les idées dudit Habermas.

Je ne vous propose pas un texte structuré et rédigé mais quelques textes qui peuvent éclairer votre réflexion.

La démocratie sans territoire ? Habermas, Rawls et l’universalisme démocratique via Persée

 Philippe Chanial

https://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_1991_num_13_1_1929

Emmanuel Macron adoubé par Jurgen Habermas à Berlin

Samuel Lacroix publié le 24 mars 2017 

Emmanuel Macron a rencontré le philosophe Jürgen Habermas à Berlin, le 16 mars 2017. Entre l’homme politique et le penseur de l’espace public, le dialogue s’est noué autour des enjeux européens.

Emmanuel Macron se pique de philosophie, on le sait. 

Lui qui revendique d’avoir été l’assistant de Paul Ricœur  peut aujourd’hui se féliciter du soutien du philosophe allemand Jürgen Habermas.

Lors d’un débat sur l’Europe organisé le 16 mars à Berlin à l’initiative de la Hertie School of Governance, le théoricien de la démocratie et penseur de l’éthique de la discussion a dit tout le bien qu’il pensait de celui qui franchirait « la sacro-sainte ligne rouge héritée de 1789 ».

Le philosophe a pris la parole le premier pour témoigner de sa curiosité : comment le spectre politique français se reconstituera-t-il si Emmanuel Macron venait à remporter l’élection ? Une chose est sûre, « Emmanuel Macron incarne l’antithèse même du quiétisme de ceux qui sont habilités à agir », ayant le mérite de poser des problèmes qui ne peuvent être résolus qu’à l’échelle européenne. Pour le philosophe, auteur de La Constitution de l’Europe (Gallimard, 2012), dans une conjoncture de blocage général, seules les coopérations au sein de la zone euro permettent un nouvelle marge de manœuvre. Il a développé sa vision de l’Europe. Elle repose sur deux piliers : la solidarité et l’unification.

L’idéal de solidarité ne relève pas du pur désintéressement. Elle devrait, selon lui, se traduire par des retombées positives pour celui qui la pratique. « Depuis la Révolution française et les premiers mouvements socialistes, précise-t-il, ce concept a acquis une portée politique plutôt que morale. » Autrement dit, « solidarité ne signifie pas charité ».

Ensuite, alors que « l’unification européenne a jusqu’à présent été un projet élitiste », le théoricien de l’espace public déplore que les leaders politiques n’osent pas impliquer les citoyens dans un débat éclairé sur les différents scénarios de futurs alternatifs, les populations n’étant appelées qu’à s’exprimer sur leurs intérêts nationaux.

Or, la reconstruction de l’Europe semble vouée à se faire malgré l’entêtement des élites. Sans même parler du Brexit, l’Europe, menacée à ses portes par des régimes autoritaires en Turquie et en Russie, se trouve aujourd’hui propulsée dans une situation essentiellement défensive, devant faire face à la guerre en Syrie, à la menace terroriste et aux provocations de Donald Trump aux États-Unis. Parce que l’Europe est désormais mise en demeure de défendre son intégrité et ses principes libéraux, Jürgen Habermas plaide en faveur d’une Europe de la défense et d’une coopération renouvelée.

Le philosophe a achevé son intervention en louant une nouvelle fois le candidat français à la présidentielle. Il soutient qu’il est l’homme qui « se démarque du rang des hommes politiques européens » dans la mesure où il a le courage de dire ce que la France peut faire aujourd’hui à l’intérieur de son pays pour faire avancer le débat européen. Pensant au rôle du partenaire allemand, il a conclu en soulignant combien « être le principal bénéficiaire de l’Europe est aussi une malédiction » et quelle responsabilité lui revient.

Une logique de désir

« L’Europe a arrêté de fonctionner comme elle le devrait depuis à mes yeux dix ans », a poursuivi Emmanuel Macron à la tribune. Il a d’emblée appuyé l’idée d’un « immobilisme destructeur » dont il incarnerait l’antithèse. À ses yeux, le problème majeur de l’Europe est qu’« on ne propose plus » et qu’une crise de confiance s’y est durablement installée depuis que les Néerlandais et les Français ont signifié leur refus au Traité constitutionnel de 2005. « On ne parle plus que d’histoires de séparation » alors que l’aventure européenne est par essence « mue par une logique de désir ». Et le fondateur du mouvement En Marche ! d’ajouter : « Si vous êtes un Européen timide, vous êtes déjà un Européen défait, donc je ne recommande pas cette option. »

Partant du principe que « la France n’a pas vécu l’austérité », Macron esquisse un projet pour l’Europe dans lequel le pays prendrait une part déterminante. Par où commencer ? Pour lui, l’essentiel est de réconcilier la logique de la justice sociale et celle de la « responsabilité » ; celle-ci est double, puisqu’elle concerne à la fois les jeunes qui n’ont connu que le chômage de masse et les partenaires européens envers lesquels la France n’a pas engagé les réformes auxquelles elle s’était engagée. Aussi, précise-t-il, « la France doit restaurer sa crédibilité sur le plan économique et budgétaire comme un préalable à [la] discussion », tout en étant capable de déclencher un mouvement plus favorable à l’investissement et, suivant en ceci Jürgen Habermas, à une plus grande solidarité du côté allemand.

Pour l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande, il n’existe qu’un moyen de concilier ces deux exigences : la création d’un « tiers de confiance » en Europe, qui se matérialiserait par la mise en place d’une nouvelle institution de croissance et de solidarité. Concrètement, cela signifierait le renforcement de la coopération franco-allemande beaucoup plus structurée sur les questions d’investissement, de sécurité commune aux frontières et de défense au Proche-Orient et en Afrique.

Double adoubement

Adoubement philosophique, mais pas seulement. Car sur l’estrade, un troisième invité était présent : Sigmar Gabriel qu’Emmanuel Macron connaît bien pour avoir été son homologue au ministère de l’Économie, et parce qu’ils représentent tous deux un virage de la gauche en Europe. Pour cette figure de proue du Parti social-démocrate allemand (SPD), changer les choses commence par une modification des « récits » politiques que l’on propose et qui nous forment. L’ancien assistant de Paul Ricœur, qui l’a accompagné dans la rédaction de La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli (Seuil, 2000), ne peut qu’acquiescer à cette thèse, tandis qu’au terme d’un long échange les applaudissements éclatent, comme saluant ce double signe de confiance de la gauche allemande : philosophique et politique. Le candidat en tirera-t-il profit en France ? Les futurs élections le diront.

L’euphorie et l’enthousiasme manifesté par l’auteur de la Théorie de l’agir communicationnel et du Discours philosophique de la modernité, à propos du président Emmanuel Macron et de son discours très « européen » du 26 septembre dernier à la Sorbonne, peut surprendre. Elle ne peut être que le résultat d’une fascination – temporaire – du grand philosophe critique allemand par un homme politique de 39 ans, plus jeune que lui-même, dont la descente dans les sondages montre pratiquement tous les jours à quel point il est toujours controversé.

Arno Munster est philosophe et essayiste, maître de conférences honoraire de philosophie à l’université de Picardie-Jules Verne d’Amiens. Auteur (entre beaucoup d’autres) du livre Habermas ou le tournant langagier et communicationnel de la Théorie critique, Kimé, Paris, 1997 ; son dernier livre publié en allemand, Angst vor Deutschland… (K&N, Wurzbourg, 2017), comporte – en annexe – un chapitre spécialement consacré à Macron (« Was will Macron ? »).

 Même s’il affirme, dans son article publié dans L’Obs« ne pas être macroniste », en tant qu’« homme de gauche », l’ambiguïté de la politique de Macron, notamment dans le domaine de sa politique économique et sociale, semble totalement échapper à Jürgen Habermas qui, séduit par le discours européen, par le projet de refondation de l’Europe et la critique des souverainistes (nationalistes et populistes) du président français ainsi que par ses exigences d’une coopération renforcée entre les États de l’UE, et notamment entre la France et l’Allemagne, ne tient apparemment pas du tout compte du fait que Macron a déçu une grande partie de son électorat et surtout de son électorat de gauche, en prenant, dès la rentrée 2017, des mesures impopulaires qui ont terni son image et qui ont aussi permis de lui coller l’étiquette de « président des riches ».

Pas un mot donc, dans l’article de Habermas, sur cette politique « libérale » d’une redistribution du bas vers le haut, des pauvres vers les riches, sur l’adoption (par ordonnances) d’une loi sur le travail facilitant les licenciements, baissant les charges sociales des entreprises et renforçant la position des entrepreneurs et des chefs d’entreprise au détriment des salariés et des syndicats. Pas un mot non plus sur la diminution des aides au logement (dont les APL) pour les étudiants les plus démunis, dans une situation où les étudiants ont de plus en plus de mal à se loger.

C’est l’accumulation de ces mesures antisociales dictées par l’option claire du nouveau Président en faveur du néolibéralisme mondialisé qui est bien à l’origine de la chute de sa popularité. Certes, Habermas n’a pas tout à fait tort d’affirmer que « Macron porte une aspiration qui, jusqu’à présent, dans notre système des partis, entre le néo-libéralisme ordinaire du “centre”, l’anticapitalisme satisfait de lui-même des nationalistes de gauche et l’idéologie identitaire éventée des populistes de droite, n’avait pas été articulée ni représentée ».

Mais il omet de dire que la spécificité et en même temps le dilemme de la politique « macroniste » consiste bien dans le fait que, fort de sa grande majorité à l’Assemblée nationale, Macron, l’homme du « centre », proche de Bayrou, s’efforce d’imposer une politique néolibérale favorisant clairement les classes supérieures et les privilégiés, en sacrifiant les intérêts des sous-privilégiés et des classes inférieures, en niant de plus les antagonismes de classes.

En se félicitant du fait que Macron soit lecteur de Hegel (qu’il vient de citer en effet, dans son discours à la Sorbonne), Habermas oublie de nous rappeler que le vrai philosophe de référence d’Emmanuel Macron n’est pas Hegel (ni Marx, bien entendu) mais Paul Ricœur, un penseur protestant conservateur-libéral, dont l’attitude lors de la révolte de Mai 68, à l’université de Nanterre, avait été très ambiguë et controversée.

En affirmant qu’« on verra » si [Macron] « honore ses promesses socio-libérales » visant à maintenir un « délicat équilibre entre justice sociale et productivité économique », il ignore apparemment que nous avons déjà suffisamment de preuves qu’il n’a pas été en mesure de tenir cet équilibre et qu’en conséquence la balance qu’il s’efforçait de tenir, au sein même de son gouvernement « centriste », entre la droite et la gauche, a clairement penché vers la droite, même s’il lui reste encore un grand « atout » à gauche, dans la personne de Nicolas Hulot comme ministre de la Transition écologique. Ce dernier, par exemple avec son projet de loi sur les hydrocarbures, a bien pris des mesures positives, satisfaisant au moins une partie des exigences écologistes.

Ce n’est donc que sur le volet « européen » que le discours de Macron semble être le plus cohérent et le moins attaquable ; et c’est, incontestablement, malgré toutes les critiques qu’on peut exprimer à l’égard de cet éloge du macronisme par le plus grand philosophe allemand contemporain, issu de l’École de Francfort, le grand mérite de Habermas d’avoir souligné cela, en tant qu’européen, en soulignant que « sa manière de parler de l’Europe fait une différence » ; qu’il « s’efforce de faire comprendre l’idéal des pères fondateurs, qui avaient fondé l’Europe sans la population… » ; qu’« il entend transformer un projet élitaire en un projet porté par les citoyens », en exigeant que « soient accomplies des avancées qui s’imposent, en direction d’une auto-habilitation démocratique de ces citoyens – contre les gouvernements nationaux, qui se paralysent mutuellement au Conseil européen ».

L’euphorie et l’enthousiasme manifesté par l’auteur de la Théorie de l’agir communicationnel et du Discours philosophique de la modernité, à propos du président Emmanuel Macron et de son discours très « européen » du 26 septembre dernier à la Sorbonne, peut surprendre. Elle ne peut être que le résultat d’une fascination – temporaire – du grand philosophe critique allemand par un homme politique de 39 ans, plus jeune que lui-même, dont la descente dans les sondages montre pratiquement tous les jours à quel point il est toujours controversé.

 

Jürgen Habermas : “La philosophie cesserait d’être elle-même si elle perdait des yeux ‘le tout’”

Lisa Friedrich 02 décembre 2021

C’est l’un des philosophes vivants les plus écoutés mais aussi l’un des plus difficiles à lire : à 92 ans, Jürgen Habermas s’est entretenu…

Jürgen Habermas : “La philosophie cesserait d’être elle-même si elle perdait des yeux ‘le tout’”

HABERMAS

L’EUROPE SELON HABERMAS…
Alain de Benoist


Jürgen Habermas s’améliore (un peu). Son texte paru le 1er mai dans la
Frankfurter Allgemeine Zeitung et la Süddeutsche Zeitung, qui a été publié le même
jour dans un certain nombre de grands quotidiens européens (en France dans
Libération, où il a été cosigné par le philosophe Jacques Derrida, en Italie dans La
Repubblica et La Stampa, accompagné de textes d’Umberto Eco et Gianni Vattimo,
en Espagne dans El Pais, avec un texte de Fernando Savater, etc.), constitue à
certains égards une bonne surprise.


N’hésitant pas à dénoncer « l’impudence avec laquelle il a été contrevenu [par la
Maison-Blanche] au droit international » lors de la guerre en Irak — qu’il qualifie
d’« invasion unilatérale de caractère préventif, justifiée de manière mensongère » —
et parlant de « politique hégémonique mise en œuvre par la superpuissance alliée »,
Habermas, tout d’abord, semble avoir compris l’importance historique de cette
guerre qui, bien au-delà des opérations militaires auxquelles on a assisté, a de toute
évidence inauguré une nouvelle page des relations internationales, marquée par une
offensive planétaire américaine sans précédent, dont il résulte un défi essentiel posé
à l’Europe.


Dans les immenses manifestations de protestation contre la guerre qui se sont
déroulées dans la plupart des grandes villes, il voit l’acte de naissance d’un « espace
public européen ».

Il écrit aussi que « la guerre a fait prendre conscience aux
Européens du naufrage depuis longtemps annoncé de leur politique extérieure
commune ». La crise irakienne aurait joué à cet égard un rôle de « catalyseur ».


Cependant, une question fondamentale surgit aussitôt : « La future Constitution
[de l’Europe] nous dotera d’un ministre européen des Affaires étrangères. Mais à
quoi servira cette nouvelle fonction dès lors que les gouvernements ne sont pas
d’accord sur une politique commune ? » Réponse : il faut qu’un « noyau dur » de
pays décidés à aller de l’avant prennent l’initiative de cette politique commune, en
deviennent la « locomotive », en attendant que les autres pays-membres de l’Union
européenne acceptent de monter dans le train.


La phrase-clef est celle-ci : « Il faut que l’Europe jette son poids dans la balance,
au niveau international et dans le cadre des Nations-Unies, et qu’elle fasse pièce à
l’unilatéralisme hégémonique des Etats-Unis ». En d’autres termes, pour employer le
vocabulaire de Carl Schmitt (que Habermas, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a
jamais beaucoup apprécié !), il s’agit d’œuvrer à la mise en place d’un nouveau
Nomos de la Terre.


Habermas pose alors la question de l’« identité européenne », dont il dit très
justement qu’elle est la seule notion qui puisse servir de socle à une conscience
politique unitaire des citoyens européens : « Seule la conscience d’un même destin
politique alliée à la perspective convaincante d’un avenir commun peut empêcher les
pays ou les groupes mis en minorité de vouloir faire obstruction à une volonté
majoritaire ».


Mais en quoi consiste cette identité ? « Existe-t-il des expériences, des traditions
et des acquis communs qui fondent chez tout citoyen européen la conscience d’un
destin politique dont nous ayons fait l’épreuve commune et que nous pourrions à
l’avenir façonner en commun ? » Cette identité préexiste-t-elle à l’effort d’une
politique commune, dont elle serait en quelque sorte l’une des conditions, ou bien
est-elle au contraire censée résulter de la mise en œuvre de cette politique, qui
constituerait alors le processus au travers duquel pourrait s’expliciter l’identité
européenne (Selbstverständigungsprozess).


C’est là que le bât blesse.
Habermas énumère certains traits caractéristiques de l’Europe actuelle :
l’attachement à la « privatisation sociale de la foi », c’est-à-dire une certaine défiance
envers toute confusion de la politique et de la religion, l’importance du modèle de
protection sociale en vigueur, lié à un certain scepticisme vis-à-vis des capacités du
seul marché à réguler la vie économique et sociale (on attend de l’Etat qu’il corrige
les « défaillances du marché »), enfin le refus d’un optimisme sans failles quant aux
conséquences prévisibles du progrès technologique.


Le problème est que nombre des valeurs dans lesquelles l’Europe s’est
longtemps reconnue ont à date plus ou moins récente été exportées dans le monde
entier, en sorte qu’elles ne sont plus aujourd’hui l’apanage de l’Europe. Il est difficile,
dans ces conditions, de fonder une identité européenne sur des valeurs qui n’ont
plus rien de spécifiquement européen.

L’Europe, pourrait-on dire, paie ici le prix de
son universalisme, de sa tendance séculaire à vouloir exporter (ou imposer) à tous
les autres peuples des caractéristiques qui, au départ, lui appartenaient en propre.
Habermas fait par ailleurs preuve de beaucoup d’optimisme quand il écrit que le
système des partis engendre une « compétition qui permet que les pathologies
sociales résultant de la modernisation capitaliste soient soumises à une appréciation
politique permanente » — alors que les partis sont de toute évidence impuissants,
tout comme les gouvernements d’ailleurs, à faire face à l’emprise planétaire de la
globalisation libérale et des marchés financiers.


La contradiction à laquelle se heurte Habermas est en fait celle qui existe entre la
nécessité, qu’il semble reconnaître, de fonder la construction européenne sur des
traditions et des valeurs qui soient spécifiques à l’Europe et une visée
« cosmopolitique » qui ne peut, par définition, que faire bon marché de ces valeurs
et de ces traditions.


En bon représentant de la seconde génération de l’Ecole de Francfort, Jürgen
Habermas reste plus kantien que jamais. A la fin de son article, il réaffirme d’ailleurs
son adhésion à « l’espérance kantienne en une politique intérieure mondiale ». Un
peu plus haut, il écrit que « le désir que s’instaure un ordre international multilatéral
et réglementé juridiquement » va « de pair avec l’espérance en une politique
intérieure mondiale effective ». Cette expression de « politique intérieure mondiale »
est tout à fait révélatrice. Une telle « politique » ne peut en effet être mise en œuvre
que dans le cadre d’un ordre international unilatéral, sous la pression d’une
puissance unique. Mais alors, elle est inconciliable avec cette « reconnaissance des
différences — la reconnaissance mutuelle de l’autre dans son altérité — », dont
Habermas dit explicitement qu’elle pourrait « aussi devenir la marque d’une identité
commune ».


C’est parce qu’il demeure dépendant de la vision « cosmopolitique » héritée des
Lumières que Habermas croit à la nécessité d’une « politique intérieure mondiale ».


Son aversion pour Carl Schmitt l’empêche de comprendre que le monde n’est pas
une unité politique, et ne peut pas en être une. Toute unité politique implique qu’il en
existe au moins une autre, par rapport à laquelle puisse se mettre en œuvre une
action méritant d’être appelée « politique ». En outre, il n’y a pas de politique
intérieure pensable s’il n’existe pas en même temps la possibilité d’une politique
extérieure. Mais que pourrait bien être une « politique extérieure mondiale » ? Le
monde que nous propose Habermas est un monde unidimensionnel, un monde sans
extérieur — à l’image même de la globalisation actuelle.


Ce n’est donc pas la référence à Kant qui permettra à l’Europe de prendre à
nouveau conscience de son identité et de s’affirmer comme une puissance
autonome à l’intérieur d’un monde multipolaire.

4 réflexions sur “Macron universaliste à la Habermas, l’imposture mal digérée

  1. Bonsoir M. Bertez

    Précision: Macron, pendant ses années à Sciences Po fut assistant éditorial * de P. Ricoeur.

    Il est donc juste de croire qu’il devait comprendre, à minima, la pensée de Ricoeur pour faire correctement son boulot.

    Cordialement

    *Pour connaître la mission d’un assistant ou secrétaire éditorial, voir ici:https://www.studyrama.com/formations/fiches-metiers/culture/assistant-ou-secretaire-d-edition-881

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