UN BRULOT ANTI TRUMP ET VANCE

Timothy Snyder

Comment un pays peut-il s’effondrer ? Pour répondre à cette question, il est utile de voir les choses du point de vue du président et du vice-président : de l’intérieur d’une bulle de corruption.

Au cours de mes déplacements à travers les États-Unis ces dernières semaines — Columbus, Cincinnati, Los Angeles, Seattle, Portland, Washington DC, Boston, Chicago —, j’ai essayé d’expliquer que je m’inquiète davantage de la désintégration des États-Unis que d’un changement de régime où Donald Trump exercerait un pouvoir autocratique d’un océan à l’autre.

La tentative d’instaurer un régime autoritaire risque davantage de conduire à l’éclatement de l’État qu’à un changement de régime total.

Cette fin des États-Unis est possible, en partie, parce que notre président et notre vice-président la croient impossible. Enfermés dans une bulle de corruption, ils prônent l’autoritarisme pour servir leurs propres intérêts, sans se soucier des conséquences désastreuses que leurs actions peuvent avoir sur le pays. À leurs yeux, l’Amérique est une ressource passive inépuisable.

Votre point de vue est probablement différent de leur. Pour mieux comprendre ce risque, il est utile d’essayer de voir le monde de l’intérieur, au cœur d’une escroquerie.

Imaginez que vous soyez un escroc de première classe : le président des États-Unis, par exemple. Votre arnaque consiste à vous faire passer pour un homme d’affaires prospère et à utiliser cette prétendue expertise pour briguer la présidence, fonction que vous exploitez ensuite pour vous enrichir.

Ou imaginez plutôt que vous soyez le vice-président. Votre arnaque consiste à prétendre comprendre les pauvres, dont les problèmes, selon vous, sont imputés aux homosexuels, aux immigrés et aux milliardaires et vous obtenez ainsi du pouvoir grâce à l’argent et au soutien d’un milliardaire homosexuel immigré.

Étant donné que ce sont leurs tactiques habituelles, et qu’elles ont fonctionné, on comprend comment Trump et Vance pourraient en conclure que les Américains sont crédules et que tout est possible.

L’affirmation initiale, le mensonge éhonté, est comme l’air qui gonfle un ballon : Trump est riche ; Vance se soucie des pauvres. Les gros mensonges fonctionnent ! Et puis, ce sont d’autres mensonges, encore plus de paroles en l’air, un espace grandiose, un sentiment de confort, un refuge pour l’oligarchie fasciste.

Tu continues à arnaquer, encore et encore, et la bulle ne fait que grossir. Tu as l’impression de tout savoir, que l’arnaque, la corruption et les manières grossières peuvent durer éternellement. Quand on vit longtemps dans cette bulle d’arnaque, on croit avoir tout vu, mais ce n’est pas le cas. De l’intérieur de cette bulle, on ne voit rien de l’extérieur.

Vous ne comprenez pas que votre escroquerie repose en réalité sur quelque chose de plus grand, de meilleur, qu’elle sape, affaiblit et détruit.

Vous avez dupé le monde, et vous croyez donc le comprendre. En tant qu’escroc, vous méprisez la façon dont les autres gagnent leur vie et vivent. Pourtant, votre savoir est en réalité limité. Vous savez des choses que ceux qui sont en dehors de ce milieu ignorants ; mais eux aussi savent des choses que vous ignorez.

On peut s’approprier ce qui appartient à autrui sans savoir comment il l’a acquis. Celui qui escroque le fermier à la foire agricole ne sait pas cultiver la terre. Celui qui profite d’arnaques aux cryptomonnaies soigneusement orchestrées ne comprend rien à l’économie mondiale.

Trump et Vance s’imaginent, puisque cela a fonctionné jusqu’ici, qu’ils peuvent escroquer indéfiniment. Ils ne comprennent pas que leur escroquerie repose sur ce que j’appellerai sans ambassader le travail honnête et les convictions légitimes de millions d’Américains. S’il n’y avait pas d’Américains qui travaillent, se soucient des autres et essayaient de vivre honnêtement, il n’y aurait rien ni personne à escroquer.

Dans un article instructif paru en 1990, le romancier américain David Foster Wallace affirmait que le cynisme est une forme de naïveté. Lorsqu’on rejette tout, on se croit tout permis  ; mais alors, on ne croit plus en certaines réalités : l’amour, la loi, le patriotisme. À nos yeux, ce ne sont que des outils, des leviers manipulables, de simples moyens d’étendre son entreprise. Qu’ils possèdent un autre sens, qu’ils constituent les fondements d’une autre réalité, cela nous échappe. Et c’est en cela que l’on est naïf.

Trump et Vance sont en effet naïfs, et ce, précisément parce qu’ils sont cyniques. Ils croient que les États-Unis continueront d’exister, pour leur propre bien, quoi qu’ils fassent. Prisonniers de leur bulle de corruption, ils ne voient que la corruption et s’imaginent voir le pays tout entier. À mesure que cette bulle grossit, ils confondent leur propre profit avec le bien commun.

Le fait que Trump et Vance ne croient pas à des valeurs fondamentales comme l’amour, la loi et le patriotisme les rendent forts d’une certaine manière, mais faibles d’une autre. Ils sont incapables d’anticiper les conséquences à long terme, car ils ignorent tout du fonctionnement du monde et de la construction d’un pays. Et tandis qu’ils sèment la pagaille, leur naïveté les empêche de voir ce qui se passe et les pousse même à s’en prendre encore plus violemment. Je soupçonne que c’est précisément pour cette raison que, sur les réseaux sociaux, le vice-président s’en est pris à moi sur ce point.

Et nous et voilà. Plus la bulle de la corruption est grossière, moins il reste de ressources saines. Elle aspire ce qui est productif. Lorsque les relations personnelles deviennent le fondement des affaires, l’économie ralentit. Elle aspire ce qui est éthique. Lorsque la corruption se banalise, les citoyens perdent confiance les uns envers les autres. Lorsque les institutions fondamentales sont méprisées et détruites, les gens cessent de croire en la loi. Les fondements mêmes d’une nation – moraux, institutionnels, économiques – commencent à s’effriter.

Je suis également inquiet de la désintégration de la république pour d’autres raisons, bien sûr.

L’objectif de cette administration semble être de démontrer l’inefficacité du gouvernement. La nomination d’incompétents notoires à des postes de haute responsabilité, le licenciement de fonctionnaires qualifiés et la suppression d’agences essentielles risquent fort de provoquer des épidémies, des attentats terroristes et autres catastrophes. Face à ce dysfonctionnement fédéral, les États assumeront inévitablement davantage de responsabilité. Mais pourquoi leurs citoyens devraient-ils alors payer des impôts à un gouvernement fédéral inefficace, voire oppressif ? L’ICE provoque les citadins ; cela ne signifie pas pour autant que les villes se soumettront. La menace d’utiliser l’armée contre les villes risque de créer des divisions au sein des forces armées et, plus largement, du gouvernement fédéral. Je crains que nous ne soyons pas loin d’une éventuelle opposition entre certaines branches du gouvernement fédéral.

Trump semble également envisager une guerre contre le Venezuela (ou n’importe qui d’autre) pour détourner l’attention de ses activités illégales. Mais toute guerre terrestre, nécessaire pour créer une telle diversion, serait difficile et imprévisible. Lui et le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, font preuve d’une ignorance abyssale en matière de guerre moderne. Une telle initiative pourrait non seulement entraîner un nombre considérable de morts inutiles, mais aussi un chaos imprévisible.

Tous ces facteurs sont liés à la prolifération des malversations. Ils en prouvent même l’existence. Certaines de ces actions, comme la destruction d’agences gouvernementales, visent à faciliter les malversations. D’autres sont conçus pour dissimuler les profits industriels et la corruption. Aucune de ces politiques, absolument aucune, n’a été élaborée en tenant compte de l’extérieur de cette prolifération. De telles actions n’ont de sens que pour ceux qui y participent et qui confondent leur propre situation avec la réalité.

Le président et le vice-président ignorent tout de l’histoire des gens comme eux, et de celle des autres républiques inutilement renversées par des hommes de leur espèce. Ils croient que la magie des mots les sauvera toujours, qu’il y aura toujours une nouvelle escroquerie, qu’aucune crise n’est si grave qu’elle ne puisse être exploitée à leur profit. C’est vrai jusqu’au moment où cela ne l’est plus.

La république peut s’effondrer, mais ce n’est pas une fatalité. Ceux qui luttent contre les profiteurs, qui s’efforcent de rétablir la réalité au-delà des illusions, agissent avec justesse. Non seulement ils freinent l’autoritarisme, mais ils donnent une chance à la république. Ils agissent peut-être par amour, ou par devoir légal, car ils savent que ces réalités existent. Et c’est pourquoi, en agissant ainsi, ils doivent savoir qu’ils sont de véritables patriotes.

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