Trump ouvre la boite de Pandore de la prédation stratégique; son absence de retenue va peser lourd sur l’ordre international à venir.

Ce texte constitue l’aboutissement d’un triptyque analytique inspiré par l’actualité du jour et par les débats qu’elle a suscités. -DIRK

Après une lecture juridique, puis une relecture en realpolitik, il propose une synthèse plus profonde, intégrant l’économie politique et la responsabilité des puissances.

Loin des réactions à chaud, il interroge ce que révèle l’affaire vénézuélienne sur l’état réel de l’ordre international. Il ne s’agit ni de juger des intentions, ni d’absoudre des transgressions, mais de comprendre les logiques à l’œuvre.

À ce titre, il invite à dépasser l’alternative stérile entre morale et cynisme.

Le débat suscité par l’opération américaine menée au Venezuela révèle moins une controverse circonstancielle qu’un point de cristallisation des tensions constitutives de l’ordre international contemporain.

Derrière l’affrontement rhétorique entre défense du droit international et apologie de l’efficacité stratégique se superposent, sans toujours être explicitement distingués, trois registres analytiques: le normatif, le moral et le matériel. C’est précisément l’oubli du troisième qui appauvrit nombre de lectures critiques, alors même que la tradition réaliste a toujours insisté sur la centralité des intérêts économiques et énergétiques dans la structuration des décisions de puissance.

Dans une perspective réaliste classique, telle qu’élaborée par Hans Morgenthau, la politique internationale est d’abord une lutte pour la puissance, définie non abstraitement mais à travers des intérêts concrets, territoriaux, économiques et stratégiques.

Le Venezuela ne saurait dès lors être réduit à la figure d’un régime autoritaire isolé: il constitue un espace géopolitique doté de ressources énergétiques majeures, historiquement inscrit dans la sphère d’influence américaine et progressivement transformé en nœud de criminalité transnationale, de flux financiers illicites et d’instabilité régionale.

L’effondrement de l’État vénézuélien n’est pas seulement une tragédie sociale; il représente, du point de vue de Washington, une anomalie stratégique durable au cœur de l’hémisphère occidental. Dans cette configuration, l’indignation morale et la référence aux violations des droits humains fonctionnent moins comme moteurs que comme récits de légitimation d’une décision fondamentalement structurée par des intérêts matériels.

Cette primauté du calcul stratégique est encore plus explicitement assumée dans le réalisme offensif de John Mearsheimer, pour lequel les grandes puissances cherchent avant tout à neutraliser les foyers potentiels de menace dans leur environnement immédiat. À cette aune, la question centrale n’est pas la nature du régime vénézuélien, mais sa capacité à devenir un point d’appui pour des rivaux systémiques, à perturber les équilibres énergétiques ou à nourrir des dynamiques criminelles affectant directement la sécurité intérieure américaine. L’intervention apparaît alors comme une opération de stabilisation coercitive, inscrite dans une logique de maximisation de la sécurité, bien plus que comme une croisade idéologique.

Pourtant, réduire l’analyse à ce seul registre serait céder à une forme de cynisme analytique que le réalisme lui-même n’a jamais pleinement revendiquée. Comme l’avait déjà souligné Max Weber, l’éthique de la responsabilité n’abolit pas la question de la légitimité; elle la déplace. Une politique fondée exclusivement sur l’efficacité matérielle tend à dissoudre les cadres symboliques et normatifs qui rendent cette efficacité durable. L’usage répété de l’exception, justifié par l’intérêt stratégique ou énergétique, finit par se normaliser et par produire un environnement international où la prévisibilité, pourtant indispensable aux échanges économiques et à la stabilité des marchés, se trouve affaiblie.

C’est ici que le droit international, souvent disqualifié comme naïveté morale, retrouve sa fonction propre. Il ne constitue ni un rempart absolu contre la force ni un substitut aux rapports de puissance, mais un dispositif de retenue destiné à contenir leur expression la plus destructrice.

Hannah Arendt avait mis en garde contre la banalisation de l’exception, lorsque la violence cesse d’être perçue comme un échec tragique pour devenir une technique ordinaire de gouvernement. Une puissance qui agit sans reconnaître le caractère problématique de ses propres transgressions prépare un monde où ses adversaires pourront invoquer les mêmes justifications avec une égale cohérence.

Cette responsabilité est d’autant plus lourde que la puissance est grande.

John Rawls, dans sa réflexion sur le droit des peuples, insistait sur l’asymétrie fondamentale des obligations internationales: les États dominants ne peuvent se comporter comme les autres, précisément parce que leurs décisions créent des précédents systémiques.

Une intervention économiquement rationnelle à court terme peut se révéler politiquement corrosive à long terme si elle fragilise les normes minimales de prévisibilité dont dépendent, paradoxalement, les intérêts matériels qu’elle prétend défendre.

En définitive, l’opération américaine au Venezuela ne saurait être comprise comme un simple arbitrage entre droit et morale, ni comme l’expression brute d’un impératif énergétique ou géopolitique.

Elle se situe à l’intersection instable de ces logiques, révélant une vérité plus inconfortable: les grandes puissances n’agissent jamais sans intérêts, mais elles choisissent encore, dans une certaine mesure, les limites qu’elles s’imposent dans la poursuite de ces intérêts.

C’est dans cette auto-limitation, ou son abandon, que se joue aujourd’hui la possibilité d’un ordre international qui ne soit ni un pur artefact juridique, ni un champ ouvert de prédation stratégique.

2 réflexions sur “Trump ouvre la boite de Pandore de la prédation stratégique; son absence de retenue va peser lourd sur l’ordre international à venir.

  1. Je n’ai pas lu, pour l’instant, le détail de l’opération qui a permit la saisie du président Maduro et de sa femme, sains et saufs. De tels personnages sont habituellement largement entourés de gardes armés.

    TRUMP décrochera à coup sûr le Prix Nobel de la Paix

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  2. Voilà qui va ouvrir aux russes un boulevard pour achever l’Ukraine et tourner définitivement la page des « discussions » avec les yankees. D’ailleurs, ils l’ont bien compris, ils font juste semblant de négocier ; Minsk 1 et 2 leur ont appris la leçon. Berletic a clairement exposé ce qu’on peut attendre des USA partout dans le monde : une prédation sanguinaire poussée par la nécessité de maintenir le taux de profit et tenter de masquer la faillite financière inéluctable qui se profile. J’ai toujours dit que les yankees feront péter la planète plutôt que de gérer la fin de leur domination sans partage. Je voudrais bien me tromper.

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