Un terrible éditorial: La part des salariés se réduit de façon continue, ce n’est pas accidentel, c’est un régime historique; la part du capital doit monter c’est une nécessité de ce régime.

Ce graphique suggère que l’économie dysfonctionne.

Ce serait une erreur de le croire; ce nest pas un dysfonctionnement temporaire , c’est un régime, un régime lié à une période historique, un régime qui s’est etabli au fil du temps sous la pression de l’excès de capital.

L’excès de capital exige un taux d’exploitaTion de la main d’oeuvre plus elevé, un assouplissement des échines, une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, une plus grande part du surproduit allant aux apporteurs de capitaux.

Il y a une logique qui est à l’œuvre cette logique est objective et non pas subjective: c’est l’intensification des besoins de capital, la hausse de la composition organique dans l’économie et le tout complété par la financiarisation qui crée du capital fictif lequel exige sa part , une part d ‘Ogre.

Les marchés financiers, le rôle maintenant central de la Bourse, le besoin de soutenir les niveaux de cours et les valorisations bullaires, d’assurer la progression des bénéfices , de soutenir la stabilité financière, tout cela transfère, transmet et généralise la contrainte de rentabilité maximum. La concurrence des capitaux entre eux accomplit sa mission systémique, elle force à générer et capter le profit.

C’est un régime, un système, pas un accident.

Le graphique ci dessus ne reflète pas une mauvaise passe. Il illustre une transformation structurelle de longue durée.

Pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, les travailleurs ont capté de manière constante un peu plus de 60 % des richesses.

C’était le temps du Fordisme ou on croyait qu’il fallait « bien payer » les salariés afin d’assurer des débouchés satisfaisants aux productions; c’était le temps ou le système fonctionnait avec une certaine harmonie , une certaine proportion entre le travail et le capital; le temps ou l’épargne et le crédit étaient liés.

Les salaires sont, dans une économie, le cout de production … le cout de production de la demande, sans salaire pas de pouvoir d’achat, pas de demande, pas de débouchés; mais cela c’était avant! Car ensuite, on a découvert un autre système ou plutot trois autres composantes ;

-la demande peut être créée par le crédit et le crédit à partir de rien par création bancaire

-la demande peut venir de l’étranger si on exporte, si on pille; si on pille celle des autres comme le faisaient les Allemands et le font les Chinois

-la demande peut venir des classes riches, qui tirent leur pouvoir d’achat non de salaires mais du capital, de gains sur le capital et de redistribution/ruissellement de la plus value comme en bénéficient les managers au service du grand capital

Rien n’est le fruit du hasard.

Le besoin objectif de rentabiliser et de faire baisser la part du travail pour augmenter celle du capital s’est transmis à l’ordre social car l’ordre social est produit par les rapports de production , par les rapports entre le capital et le travail. Transmission par l’idéologie, par les structures, par les institutions et bien sur par les pouvoirs politiques et leur état.

La puissance des syndicats a décru, le libéralisme les a sapé, la publicité et l’individualisation ont tué les consciences de classe, la transgression a détruit la société fondée sur la morale et l’ordre du travail, un assouplissement de la réglementation et du code du travail, une mondialisation à tout crin, une immigration forcenée, tout cela a contribué à la transmission des besoins de rentabilité du capital productif et de ceux insatiable de son parasite le fictif. Le salariat a perdu la guerre.

Le plancher a commencé à se fissurer dans les années 1980. Mais les conditions de développement du phénomène ont pris naissance au millieu des années 70. La defaite du socialisme réel avec la chute de l’Union Sovietique a accéléré le phénomène de paupérisation des salaries car le Capital perdu tout scrupule; il a cru, à juste titre, que le champ de l’exploitation renforcée était grand ouvert.

Au cours des vingt dernières années, surtout après 2000, le déclin a cessé d’être conjoncturel pour devenir structurel. Il s’est enraciné, incrusté dans les structures, les textes, les pensées, le vocabulaire, les lois etc

Il ne s’agit pas d’une baisse soudaine de la productivité des travailleurs mais d’une confiscation de ces gains de productivité, Nos sociétés ont considéré que ces gains étaient produits par le capital et qu’il était normal qu’il se les attribue; ceci sans penser un seul instant que toute richesse produite dans le monde économique est forcément le fruit, le résultat d’un travail; que le capital n’est d’abord qu’un travail non payé, accumulé et réinvesti. Le capital que va constituer l’Intelligence Artificielle va être colossal, mais il aura été constitué non par le Pognon mais par les hommes, les salariés et leur intelligence et leur savoir. Le capital vient toujours du facteur travail même si la fonction de l’Entrepreneur au plan social est indispensable et incontournable.

Les gains de productivité ne se traduisent plus par une augmentation des salaires, mais par une réduction de ceux ci et du chômage ou une déqualification!

Au niveau des apparences , on peut croire que l’enjeu sous-jacent est celui du pouvoir de négociation. C’est une inversion : ce qui est objectif c’est le besoin, la nécessité du système de se maintenir, de rentabiliser toujours plus de capital et donc de laminer le salariat.

La mondialisation, l’automatisation, l’affaiblissement des institutions syndicales, l’immigration, et la concentration croissante des firmes désavantagent les travailleurs mais tout cela, ce sont des produits, des résultantes, des effets, pas des causes.

Le système est mu par des forces objectives qui vous dépassent et ces forces produisent les théories, les idéologies, les pensées qui vous mystifient. Le système produit ses propres justifications, ses rationalisations et maintenant même avec l’ingénierie sociale il produit les sujets qui conviennent à sa marche en avant .. vers la catastrophe; mais cela c’est une autre histoire.

Je sais c’est dur a avaler mais c’est ainsi!

Les grandes entreprises peuvent se développer sans embaucher et cela va accélérer. Les emplois dans les services, les petits boulots, les plateformes, les soins etc augmentent les effectifs, mais ne modifient pas le pouvoir de négociation des salaires à l’échelle de l’économie. On vous fait descendre l’échelle de la valeur ajoutée; la valeur ajoutée , elle est ailleurs dans le travail qui a été fait avant, non payé et cristallisé sous forme de capital.

L’emploi peut maintenant croître tandis que la part du travail dans le revenu national diminue. Les politiques publiques vont dans ce sens!

Les politiques de soutien lors des crises de 2008 et de 2019 ont contribué à stabiliser l’économie après les crises, mais elles ont également fait grimper la valeur du capital beaucoup plus rapidement que les salaires. Cela a encore accru la masse de capital qui prétend à sa rentabilité. L’ augmentation du besoin de profit produit une faible dynamique d’embauche, une augmentation des cumul d’emplois, un ralentissement de la croissance des salaires réels et c’est nécessaire pour la bonne tenue des profits.

Tout va dans le sens d’une pression à la baisse de la part du travail dans le revenu national. Et ceci nous ramène à mon développement liminaire: la croissance dépend de plus en plus fortement de celle du crédit, des aides budgétaires, des redistributions , des deficits, et des effets de richesse à la John Law.

4 réflexions sur “Un terrible éditorial: La part des salariés se réduit de façon continue, ce n’est pas accidentel, c’est un régime historique; la part du capital doit monter c’est une nécessité de ce régime.

  1. Bonjour M. Bertez

    Donc, la dette publique de la France- essentiellement due aux dépenses « sociales »- la part de dépenses propres de l’Etat dans le PIB n’ayant pas varié depuis longtemps- manifeste en fait son adaptation au système et signifie qu’en réalité il n’y a pas de crise de la dette mais intégration profonde au système en cours d’évolution, quelle qu’en soit l’issue à long terme.

    La part de l’industrie dans le PIB France est tombée à 18.8%, celle des services à 79%, celle de l’agriculture à 2% ( les culturés pré-soixantehuitards, qui se souviennent encore du « labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France  » de Sully s’en désolent, surtout quand quelques tracteurs bloquent l’accès aux stations de sports d’hiver où l’on peut se distraire du spectacle des riches ukrainiens dépensant joyeusement et sans compter, ce qui nous console d’avoir à bientôt payer les intérêts des prêts qu’on leur consent).

    Cordialement

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  2. le dégoût anticipé du travail…

    … De plus en plus de jeunes ingénieurs ont eu largement le temps de cogiter et de rechigner très fortement à aller bosser « ad majorem gloriam Dei »…

    Je ne parle pas des autres formations, car cela y ressemble… Ma formule précédente souligne le phénomène de « perte de foi ».

    C’est comme si la jeunesse commençait à intégrer la nécessaire et annoncée disparition du travail! On peut y voir une naturelle adaptation à la situation économique nouvelle, ou bien le résultat d’une habile ingénierie sociale (mais j’en doute, comme vous dite monsieur Bertez, c’est surdéterminé par la structure)…

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  3. Le système repose sur trois crédits interdépendants – Capital, État, Travail. Chacun ne tient que par les deux autres. La rupture d’un seul entraîne la chute des trois. Si Capital ou État cède, la crise peut être contenue et le système recomposé. Si Travail cède, la chute est irréversible: légitimité sociale, endettement et futur s’effondrent ensemble. Le régime ne survit que tant que le Travail consent; sa rupture est celle du monde lui-même.

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  4. Le système tend-il à la Romanisation ?

    L’esclave était nourrit et logé. Le smicard est aujourd’hui libre de consacrer l’intégralité de son salaire à satisfaire tant bien que mal ces deux besoins.

    Bon j’avoue avoir exagéré, le smicard parvient généralement à se payer un abonnement Netflix pour rester tranquille chez lui et ne pas se rebeller donc « du pain et des jeux » constitue une expression adaptée à notre époque.

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