Une politique étrangère americaine « déinstitutionnalisée » et irrationnelle- Jeffrey Sachs

Jeffrey Sachs : « La politique étrangère américaine est un chaos délirant » –

Dans une interview récente accordée à Glenn Diesen (professeur et spécialiste de la géopolitique eurasiatique), l’économiste américain Jeffrey Sachs, directeur du Center for Sustainable Development à l’université Columbia, livre une critique virulente et sans concession de la gestion de la crise américano-iranienne par l’administration Trump.

La vidéo porte sur l’imposition par les États-Unis d’un blocus naval dans le détroit d’Ormuz, alors même que les négociations avec Téhéran semblent avoir échoué.

Un enchaînement d’événements « qui n’a aucun sens »

Dès le début de l’entretien, Sachs décrit la situation comme incompréhensible et chaotique :


« Il y a quelques jours, Trump menaçait de détruire une civilisation. Le soir même, on annonce un cessez-le-feu.

Puis Israël bombarde Beyrouth, le détroit ne s’ouvre pas, le vice-président américain mène des négociations marathon… Tout cela est complètement incohérent. »

Il rappelle que les États-Unis ont posé des conditions équivalant à une capitulation pure et simple de l’Iran. Téhéran a répondu par un contre-projet en dix points (qui n’a jamais été sérieusement discuté ensuite). Résultat : échec des pourparlers et imposition immédiate d’un blocus naval américain, avant même l’expiration du cessez-le-feu.

Sachs ironise : « Nous objectons au blocus… donc nous vous bloquons. »

Selon lui, cette logique absurde révèle non pas une stratégie subtile, mais un pur chaos.

IL’économiste pointe du doigt le rôle central d’Israël, qui, selon lui, ne veut ni cessez-le-feu ni négociation, mais « la destruction totale de l’Iran ».

Dès l’annonce du cessez-le-feu, Israël passe en mode escalade au Liban, tandis que les États-Unis, le Pakistan et l’Iran débattent confusément de savoir si le Liban était inclus dans l’accord. Washington « hésite et bafouille », incapable d’imposer une ligne claire.Trump est un « homme seul, délirant et incompétent »

Sachs refuse de voir dans cette politique une « profonde intelligence cachée ». Il y voit au contraire la marque d’une décision personnalisée à l’extrême :

« Ce n’est pas le gouvernement américain qui agit de manière institutionnelle. C’est le spectacle d’un seul homme : Donald Trump. »Il décrit Trump comme convaincu qu’il peut « bluffer, bombarder ou menacer » pour obtenir gain de cause :
« Il croit qu’il a toutes les cartes en main. Les Iraniens, eux, pensent en avoir beaucoup aussi. »Sachs évoque même un possible « décalage culturel » : la politesse iranienne serait interprétée par Trump comme de la faiblesse. Il qualifie l’ensemble de « délirant » et « incompétent », soulignant les déclarations pour le moins étranges du président américain (« Ouvrez ce putain de détroit, bande de fous » ou « Votre civilisation va disparaître pour toujours »).Une politique étrangère « déinstitutionnalisée » et irrationnelleAu-delà de Trump, Sachs dénonce un problème structurel plus profond aux États-Unis :

Fin de la délibération institutionnelle : plus de processus bureaucratique, de mémos, de consultations interministérielles ou de débats au Congrès comme lors de la crise des missiles de Cuba.

Les postes clés sont occupés par des proches ou des donateurs, sans expérience ni formation (il cite notamment Peter Navarro ou Howard Lutnick).

Déclin relatif de l’hégémonie américaine : Washington refuse d’accepter le monde multipolaire et continue de croire qu’il peut « imposer sa volonté par la force » face à l’Iran, la Russie ou la Chine.

« Nous sommes dans un processus déinstitutionnalisé, mené par des amateurs, avec un objectif impossible : maintenir l’hégémonie américaine à tout prix. »

Sachs compare la situation à d’autres échecs récents (guerre en Ukraine, guerre commerciale avec la Chine) où les mêmes illusions ont conduit à des résultats catastrophiques.

Pour Jeffrey Sachs, l’épisode du blocus du détroit d’Ormuz n’est pas une simple crise conjoncturelle. C’est le symptôme d’un empire en déclin relatif qui, face à des adversaires qu’il ne peut plus vaincre militairement, réagit par la panique, la personnalisation extrême du pouvoir et l’absence totale de rationalité stratégique.

L’interview se termine sur une note sombre : même si Trump n’était pas « dérangé », le système américain actuel – corrompu, polarisé et dénué de véritables garde-fous institutionnels – semble incapable de conduire une politique étrangère cohérente.

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