Le solipsisme de Trump est une hypothèse souvent évoquée par des psychologues, des journalistes et des observateurs pour décrire sa vision du monde extrêmement centrée sur lui-même.
C’est une notion qui va au-delà du simple narcissisme.
Qu’est-ce que le solipsisme ?En philosophie, le solipsisme est l’idée que seul son propre esprit est certain d’exister. Le reste du monde, les autres personnes, les faits objectifs, pourrait n’être qu’une construction ou une illusion de sa propre conscience.
Appliqué à la psychologie politique, cela désigne une personne qui :
- Ne perçoit la réalité qu’à travers le prisme de ses propres besoins, émotions et intérêts.
- A du mal à reconnaître l’existence indépendante des autres (leurs expériences, leurs souffrances, leurs vérités).
- Crée sa propre « réalité » et attend que le monde s’y conforme.
- je soutiens que globalement les Etats Unis sont solipsistes et que Trump en est la caricature.
Le psychiatre Robert Jay Lifton (connu pour ses travaux sur les sectes et le totalitarisme) est l’un des premiers à avoir popularisé cette analyse. Il parle de « solipsistic reality » (réalité solipsiste) chez Trump : tout ce qui arrive n’a de sens que par rapport à lui. Les faits qui ne correspondent pas à son récit sont ignoré, inversés ou réécrits.
Exemples concrets souvent cités :
- Sa réaction à presque tous les événements (Brexit, pandémie, élections, etc.) ramenée à « comment cela m’affecte-t-il, moi ? » ou « qu’est-ce que ça dit de ma grandeur ? ».
- Son incapacité (ou refus) à montrer de l’empathie réelle pour les victimes d’une catastrophe, sauf si cela peut être utilisé pour vanter ses propres actions.
- Les mensonges répétés non pas comme de simples tactiques, mais comme une réécriture constante de la réalité pour qu’elle colle à son ego.
Un article du Guardian (2025) résume bien : Trump n’est pas tant narcissique (quelqu’un qui a besoin de l’admiration des autres) que solipsiste : il ne voit littéralement pas les autres comme des êtres à part entière, car son seul point de référence est lui-même. Il n’essaie même pas de feindre de l’intérêt pour autrui.
Différence avec le narcissisme
- Narcissiste : il s’admire et cherche constamment la validation des autres.
- Solipsiste (selon Lifton et d’autres) : les autres n’existent pas vraiment en dehors de leur utilité ou de leur nuisance pour lui. C’est plus radical et plus dangereux en politique, car cela rend impossible toute gouvernance basée sur des faits partagés ou un bien commun. dissentmagazine.org
Beaucoup d’analystes estiment que cette posture explique :
- Son rapport aux « fake news » (tout ce qui le contredit est faux par définition).
- Sa fidélité à ses supporters : il leur offre une réalité alternative cohérente avec son propre monde.
- Les difficultés de ses entourages successifs : ceux qui ne valident pas sa réalité sont écartés.
EN PRIME
LE SOLIPSISME RADICAL DE L’EVEQUE BERKELEY
Le solipsisme radical et l’évêque George Berkeley (1685-1753)
Berkeley, évêque anglican irlandais, est l’un des grands philosophes du XVIIIe siècle. Il est célèbre pour son idéalisme subjectif (ou immatérialisme), résumé par la formule latine « Esse est percipi » : « Être, c’est être perçu » (ou parfois « être perçu ou percevoir »).
En quoi consiste sa philosophie ou sa névrose?
- Il n’existe pas de matière indépendante de l’esprit. Les objets (une table, un arbre, une pomme) ne sont pas des substances matérielles extérieures, mais des idées ou des perceptions dans un esprit.
- Si personne ne perçoit un objet, il n’existe tout simplement pas… sauf que Berkeley évite le chaos total grâce à Dieu : Dieu perçoit tout en permanence, ce qui maintient la cohérence et la continuité du monde (l’arbre dans la cour continue d’exister même quand tu dors, car Dieu lui le perçoit).
- Tout ce que nous connaissons, ce sont des idées produites directement par Dieu dans nos esprits. Il n’y a pas de « monde matériel » intermédiaire.
C’est une forme d’empirisme radical : tout vient de la perception, et rien n’existe en dehors d’elle.
Vous reconnaissez là la névrose américaine qui declare: « perception is all! »
Est-ce du solipsisme radical ?Le solipsisme (du latin solus ipse = « soi seul ») est la thèse extrême selon laquelle seul mon esprit existe avec certitude, et tout le reste (les autres personnes, le monde) pourrait n’être qu’une illusion ou une projection de mon esprit.
- Berkeley n’est pas un solipsiste pur : il affirme explicitement l’existence de Dieu (un esprit infini) et d’autres esprits finis (les autres humains). Le monde est intersubjectif grâce à Dieu.
- Cependant, sa philosophie est très proche du solipsisme ou comme un « solipsisme divin » :
- Sans Dieu, elle conduirait directement au solipsisme : tout ne serait que dans ton esprit.
- Certains critiques (même contemporains) disent que Dieu, dans son système, n’est lui-même qu’une idée dans l’esprit de Berkeley. Donc, au fond, tout reste dans l’esprit du philosophe… ce qui en fait une forme de solipsisme déguisé.
Berkeley lui-même combat l’accusation de solipsisme dans ses Principes de la connaissance humaine (1710) : il dit que les objets existent même quand nous ne les percevons pas, car ils sont perçus par Dieu.
Pourquoi c’est « radical » ?
- Il pousse l’empirisme de Locke jusqu’à l’extrême : Locke croyait encore en une substance matérielle inconnue ; Berkeley la supprime complètement.
- Il vise à combattre le matérialisme, le scepticisme et l’athéisme de son époque. Pour lui, le matérialisme mène au doute sur tout ; son idéalisme rend Dieu nécessaire et la réalité plus sûre (elle repose sur l’esprit divin).
- Influence : il inspire plus tard le phénoménisme, certaines formes d’idéalisme allemand, et même des débats modernes en philosophie de l’esprit ou en physique quantique (le rôle de l’observateur).
EN PRIME
Dans la tradition marxiste, Berkeley est une cible emblématique de l’idéalisme réactionnaire opposé au matérialisme.
La critique directe de Marx se trouve dans Contribution à la critique de l’économie politique, 1859. Marx évoque Berkeley dans le chapitre sur la théorie de la monnaie. Berkeley défendait une théorie « nominaliste » extrême : l’argent n’est qu’un signe, un ticket ou un compteur abstrait, sans valeur intrinsèque (or ou argent n’ont pas d’importance, seul compte le pouvoir d’acheter du travail).
Marx écrit :
« Très opportunément, c’est l’évêque Berkeley, le représentant de l’idéalisme mystique dans la philosophie anglaise, qui a donné à la doctrine du standard nominal de la monnaie un tour théorique que le secrétaire pratique du Trésor avait omis. »
Marx reproche à Berkeley de confondre :
- La mesure de la valeur (le travail abstrait) avec l’étalon des prix.
- L’or/argent comme mesure de valeur et comme moyen de circulation.
Pour Marx, cette conception fait de l’argent une pure abstraction (« rien »), ce qui est une erreur idéaliste typique : Berkeley dissout la réalité matérielle (la marchandise, le travail) dans des idées ou des signes.
Berkeley vu par la tradition marxiste : c’est l’ennemi philosophique par excellence C’est surtout Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme (1908) qui développe la critique systématique de Berkeley. Lénine le présente comme le prototype de l’idéalisme subjectif qui nie l’existence de la matière indépendante de la conscience :
- Berkeley affirme que les choses ne sont que des « collections d’idées » ou de sensations dans l’esprit (humain ou divin).
- Pour les matérialistes , il existe une réalité matérielle objective, indépendante de notre perception.
- Berkeley est vu comme un réactionnaire qui combattait le matérialisme et la science de son époque pour défendre la religion et l’Église.
Lénine cite longuement Berkeley pour montrer que les « nouveaux » empiristes (Mach, Avenarius, etc.) ne font que répéter ses arguments idéalistes du XVIIIe siècle.
Dans le marxisme, Berkeley symbolise :
- L’idéalisme subjectif poussé à l’extrême (tout est dans l’esprit → solipsisme possible).
- Une arme théologique contre le matérialisme (Dieu perçoit tout, donc le monde existe même quand on ne le regarde pas).
- Le refus de la réalité objective, qui mène au scepticisme ou au fidéisme (foi religieuse).
Beaucoup de marxistes (Politzer, etc.) commencent leurs manuels de philosophie par Berkeley parce qu’il est l’adversaire le plus clair et le plus honnête de la position matérialiste.
Pourquoi Berkeley est si important pour les materialistes ?
- Marx et Engels défendent un matérialisme dialectique : la matière est première, la conscience est un produit du cerveau et de l’histoire sociale.
- Berkeley représente l’inverse parfait : la conscience (ou l’esprit) est première, la matière n’existe pas.
- Critiquer Berkeley permet de clarifier la ligne de démarcation entre matérialisme et idéalisme, un combat central dans la philosophie marxiste (surtout contre les tendances « idéalistes » au sein du mouvement ouvrier).
En résumé :
- Marx critique Berkeley de façon ponctuelle sur le terrain économique (théorie de la monnaie comme pure abstraction).
- La critique philosophique massive vient surtout de Lénine et des marxistes ultérieurs, qui voient en lui le meilleur représentant de l’idéalisme anti-matérialiste.