Editorial. La politique monétaire américaine à l’épreuve: la nomination de Kevin Warsh à la Fed et les limites structurelles d’une banque centrale sous pression

La politique monétaire américaine à l’épreuve : la nomination de Kevin Warsh à la Fed et les limites structurelles d’une banque centrale sous pression

Dans un contexte de systèmes public et privé surendettés, d’inflation ancrée dans les bulles d’actifs et de divisions politiques profondes, la nomination de Kevin Warsh comme président de la Réserve fédérale par Donald Trump en janvier 2026 marque un tournant symbolique.

Ancien gouverneur de la Fed (2006-2011), proche du family office de Stanley Druckenmiller et allié du secrétaire au Trésor Scott Bessent, Warsh se présente comme le réformateur capable de rétablir la crédibilité d’une institution passée du statut de « faiseuse de miracles » à celui de source de tous les maux.

Pourtant, une analyse critique révèle que les défis qu’il hérite ne sont pas seulement conjoncturels : ils sont le produit accumulé de décennies de politiques monétaires expansionnistes. Politiques monétaires expansionnistes qui s’originent dès Kennedy puis Johnson ( New Frontier et The Great Society) qui ont voulu financer le beurre et les canons.

La situation dont Warsh hérite est marquée par ce que j’appelle la doctrine de l’inflationnisme, cette doctrine est ancrée dans nos sociétés et en particulier aux USA; elle prétend que tous les problèmes, économiques, sociaux, financiers, et maintenant géopolitiques peuvent être réglés par la politique monétaire et plus précisément par la production sans cesse croissante de crédit, de dettes et de monnaie de base.

Les questions de gouvernance, d’indépendance et de réelle marge de manœuvre des présidents de la Fed sont centrales.

Analyse critique des politiques des prédécesseurs de Warsh .

Les erreurs s’accumulent depuis quarante ans! Elles sont ancrées dans les theories et les révisionnismes historiques. Chaque gouverneur a réécrit l’Histoire pour justifier ses errements.

Les prédécesseurs de Kevin Warsh ont tous contribué, à des degrés divers, à une transformation profonde du rôle de la Fed : passage d’une politique monétaire centrée sur les taux d’intérêt à une intervention massive via le bilan, favorisant l’inflation des actifs, la spéculation et les inégalités.

Alan Greenspan (1987-2006) a incarné la « transformation du système bancaire central » : en promouvant un assouplissement fondamental des conditions financières et une expansion incontrôlée du crédit non bancaire, il a posé les bases d’une économie où la liquidité des banques centrales devient le moteur principal des bulles d’actifs. Effet de richesse, ATM de l’immobilier et de la Bourse:

Le « Greenspan put » – l’intervention implicite pour soutenir les marchés en cas de chute – a encouragé une prise de risque excessive, culminant avec l’éclatement des bulles technologique puis immobilières.

Ben Bernanke (2006-2014), accueilli comme le grand expert de la relance académique, a franchi un cap avec le quantitative easing (QE) post-2008.

L’expansion du bilan de la Fed de près de 1 000 milliards de dollars en pleine crise semblait « normale » à l’époque.

Pourtant, cette résurrection artificielle des bulles a légué une Fed hypertrophiée, dont le bilan a servi de politique budgétaire déguisée, profitant surtout aux détenteurs d’actifs financiers.

Jay Powell (2018-2026) a hérité de ce legs et l’a amplifié malgré ses promesses initiales . Au moment de sa prise de fonctions, les actifs de la Fed avaient déjà augmenté de 1 600 milliards de dollars (56 %) en cinq ans pour dépasser 4 400 milliards. Powell prévoyait un resserrement quantitatif (QT) significatif pour responsabiliser les marchés. Mais celui-ci a été abandonné brutalement en 2019 avec le fameux Pivot ou il a mis un genou à terre devant les marchés selon mon expression de l’époque.

Powell comme tous les autres a fait preuve de faiblesse ou il n’a pas compris que si on voulait bien gérer et revenir à une relative orthodoxie il fallait accepter « que cela fasse mal » ; comme le dit Schwarzenegger que je cite souvent, « c’est quand cela fait mal que cela commence à faire du bien! »

Avant même la pandémie, la Fed avait ajouté 400 milliards de dollars ; le bilan a ensuite explosé à plus de 7 000 milliards en juin 2020 et culminé à 8 924 milliards en mars 2022.

Malgré son intégrité reconnue, la présidence de Powell est souvent jugée comme un échec structurel : elle n’a pas su maîtriser la dynamique des bulles spéculatives, contribuant à une inflation qui a frappé le coût de la vie et elle a exacerbé les inégalités.

Ces politiques successives ont enraciné des problèmes inflationnistes profonds dans les structures économiques et financières.

Comme le soulignait Warsh lors de son audition de confirmation : « La plus grande erreur de politique économique de ces 40 ou 50 dernières années s’est produite il y a quelques années seulement, et nous en subissons encore les conséquences. »

Le choix de Warsh par Trump : indépendance réelle ou risques de collusion avec l’exécutif et le Trésor ?

La nomination de Kevin Warsh soulève légitimement des interrogations sur l’indépendance de la Fed. Trump, qui exprime ouvertement son désir de taux bas, a choisi un candidat qui nie tout engagement préalable : « Le président ne m’a jamais demandé de prédéterminer […] une quelconque décision concernant les taux d’intérêt, et je n’aurais jamais accepté de le faire. »

Warsh insiste sur le fait que tous les présidents souhaitent des taux plus bas, Trump se distinguant seulement par sa franchise. Pourtant, les risques de collusion apparaissent évidents. Ne serait-ce que parce que Trump n’est pas un président comme les autres, il est atypique, butor, fantasque et surtout il ne reconnait pas la compétence comme un critère important, ce qui compte pour lui c’est l’allégeance, la loyauté comme il dit.Trump est un président « rogue », voyou.

Warsh révèle ici une faiblesse intellectuelle et morale en banalisant Trump alors qu’il faudrait non pas le banaliser mais montrer en quoi la situation est originale, conflictuelle, antagonistique.

Il prévoit une « collaboration extrêmement étroite » avec le secrétaire au Trésor Scott Bessent pour réduire le bilan de la Fed, qu’il qualifie explicitement de « politique budgétaire déguisée ». Ce que j’ai effectivement démontré en son tems.

Il affirme que la Fed doit « se désengager de la politique budgétaire » et se recentrer sur son mandat.

Bessent et Warsh partagent des liens philosophiques forts via Stanley Druckenmiller, qui a joué un rôle clé dans la carrière des deux hommes. Warsh a travaillé plus de quinze ans au family office de Druckenmiller ; Bessent a été recruté par lui chez Soros en 1991.

Cette proximité institutionnelle et personnelle fait craindre en pratique une coordination excessive entre politique monétaire et budgétaire, mais surtout une prévalence des théories de marchés, une sorte de « dictature des marchés financiers » c’est à dire « des signes et des ombres » sur la réalité économique.

Les optimums financiers ne coincident absolument ni avec les optimums politiques ni avec les optimum sociaux de long terme, encore moins avec les imperatifs geopoltiques : la malheureuse expérience de la mondialisation, des délocalisations et de la desindustrialisation qui a suivi en est un exemple. Surtout dans un contexte où l’administration Trump pousse à une réforme majeure de la Fed.

L’audition de Warsh a montré qu’il cherche à normaliser les pressions présidentielles, mais l’entourage de Trump reste perçu à juste titre comme «extrêmement pernicieux» .

Les analyses de Bessent et Druckenmiller : vision lucide mais dangereuses par simplification .

Stanley Druckenmiller, mentor commun, apporte une analyse macroéconomique respectée , mais cette analyse est au service des marchés boursiers il faut oser le souligner : scepticisme face à la politique monétaire expansionniste, reconnaissance de l’importance primordiale de la liquidité des banques centrales dans l’inflation des actifs, et suivi obsessionnel du bilan de la Fed. Il a soutenu le QE de 2008 mais est devenu un critique virulent par la suite.

Warsh reprend ces thèmes : le bilan favorise disproportionnellement les détenteurs d’actifs (« La moitié des Américains ne possèdent aucun actif financier »), tandis que les taux d’intérêt touchent plus largement l’économie et sont « plus justes ».

Scott Bessent, quant à lui, insiste sur la nécessité de réformer la Fed pour soutenir un programme économique plus large (sécurité économique, rivalité stratégique).

Leur vision commune – réduction du bilan, recentrage sur les taux – est-elle dangereuse ? Oui, bien sur !. L’obsession pour le bilan risque d’être une « fausse piste » : la probabilité d’une contraction significative est faible en l’état actuel des Bourses et de la pyramide de dettes , et elle pourrait surtout servir de justification à des baisses de taux.

Les marchés eux sont convaincus que Warsh défendra comme ses prédecessurs un QE illimité en cas de crise de liquidité, ils anticipent donc une continuité plutôt qu’une rupture. Si les marchés anticipent que la politique de Warsh favorisera Main Street comme il le dit, plutot que Wall Street, alors ils le cachent bien!

De plus, attribuer les inégalités de richesse principalement au bilan de la Fed simplifie excessivement une dynamique bien plus large: globalisation, technologie, rentification, capture de la politique fiscale par les ultra riches,…

Dans un environnement de bulles spéculatives plus précaires que jamais, cette approche pourrait perpétuer les erreurs passées plutôt que de les corriger.

Les présidents de la Fed maîtrisent-ils vraiment leurs choix ?

Le poids des acquis, des contraintes et des événements sont, selon moi bien plus déterminants que les volontés affichées au debut d’un mandat.

Au fond, la question la plus structurelle reste : les présidents de la Fed ont-ils une réelle maîtrise de leurs décisions ? L’histoire récente suggère que non.

L’histoire confirme mon hypothèse théorique , celle qui sous tend tout mon cadre analytique: les vrais problèmes d’un pays s’originent au niveau de la sphère réelle de la production et l’hypertrophie de la sphère financière puis ses dérives ne sont que des palliatifs, des conséquences des problèmes rencontrés au niveau de la production elle même.

Cest la production elle même qui est première et non pas pas la finance; en tous cas c’est ce que démontre… le rival chinois qui traite la finance comme une contrainte de second rang derrière l’investissement productif à outrance.

La finance fait marcher sur la tête!

Les acquis (un bilan hypertrophié, une dépendance des marchés à la liquidité centrale), les contraintes (stabilité financière, double mandat) et les événements imprévus (pandémie, chocs géopolitiques) dictent souvent la politique plus que la doctrine personnelle.

Powell voulait réduire le bilan ; la pandémie l’a contraint à l’exploser.

Bernanke, expert en relance, a vu son « succès » initial transformer la Fed en acteur budgétaire permanent.

Greenspan grisé par sa gloire n’avait pas anticipé l’ampleur des bulles qu’il encourageait indirectement.

Warsh lui-même, critique virulent du QE depuis 2011, hérite d’un système « prisonnier des bulles spéculatives ».

« Beaucoup de choses lui échappaient : la pandémie, la spéculation sur les marchés et la dynamique historique de la bulle. »

Les présidents de la Fed opèrent dans un cadre où la crédibilité est déjà entamée et ou l’épargne est quasi nulle, ce qui est un fait de société, ce qui le rend dépendant du crédit domestique et international.

Les marchés testent constamment les limites. La réforme que promet Warsh – recentrage sur les taux, réduction du bilan, nouvelle communication – est nécessaire, mais elle reste tributaire de ces forces structurelles. Et surtout tributaire d’une culture qui fait marcher sur la tête; cette culture refuse l’effort, l’abstinence et prétend les remplacer par la technologie. La culture américaine est profondément magique et ceci Warsh pas plus que son mentor Druckenmiller ne l’ont compris; le fond du problème de la politique monétaire est simple, c’est la prédominence de l’illusion et des perceptions sur le réel, c’est le fétichismes., pire, le Cargo Cult!

Ma conclusion est bien sur pessimiste, nous sommes face à une problématique systémique qui dépasse les hommes. La nomination de Kevin Warsh n’est pas un remède mais elle fait partie des symptômes du mal américain.

Warsh prétend incarner l’espoir d’une Fed plus disciplinée, moins interventionniste et plus focalisée sur la stabilité des prix.

Pourtant l’analyse met en lumière une problématique plus profonde qui lui échappe : depuis des décennies, la politique monétaire américaine a accumulé des erreurs qui ont transformé la banque centrale en acteur central des inégalités, des bulles et de l’instabilité. Pire elle a alimenté la prise de pouvoir de Wall Street sur le système américain et favorisé en définitive son déclin..

Que Warsh parvienne ou non à réduire le bilan et à restaurer la crédibilité dépendra moins de sa volonté que des contraintes héritées et des chocs futurs.

Dans un pays où l’inflation reste un enjeu politique majeur en raison de déséquilibres fondamentaux et où le rêve américain semble vaciller, la Fed ne peut plus être la solution à tous les problèmes. Elle en est devenue, en partie, l’un des principaux contributeurs.

La vraie question n’est pas de savoir si Kevin Warsh réussira là où Powell, Bernanke et Greenspan ont échoué. C’est de savoir si la Réserve fédérale, est réformable — ou si elle est condamnée à perpétuer le cycle qu’elle a elle-même contribué à créer.

L’avenir, lui, se chargera de rendre un verdict … brutal.

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