Editorial important. La hausse de la Bourse américaine est téléonomique: un levier de la stratégie géopolitique de suprématie des États-Unis

BRUNO BERTEZ

La hausse orchestrée de la Bourse américaine est un levier de la stratégie géopolitique de suprématie des États-Unis. La hausse boursière n’est plus un indicateur neutre de santé économique ; elle devient un instrument de pouvoir géopolitique. Tant que le dollar restera impérial et que la Bourse tiendra, les États-Unis pourront financer leur suprématie. La question demeure : jusqu’à quand ce modèle téléonomique résistera-t-il aux réalités de l’économie réelle et aux contestations internationales ?

Dans un contexte de tensions géopolitiques intenses – guerre en Iran, rivalité technologique avec la Chine et réarmement massif –, la Bourse américaine affiche des records historiques.

Le S&P 500 a progressé d’environ 16 à 18 % en 2025, porté par l’IA et les hyperscalers, et poursuit sa trajectoire haussière en 2026 malgré des valorisations très élevées de plus de 23 fois les bénéfices anticipés, bénéfices de qualité douteuse car obtenus et dopés par un déficit public considérable.

Cette performance n’est pas le simple fruit d’une confrontation libre et statistiquement répartie entre offre et demande sur les marchés. Non! Elle s’inscrit dans une logique plus profonde: une Grande Stratégie géopolitique visant à prolonger la suprématie américaine par le développement de technologies coûteuses et d’armements sophistiqués.

Pour la financer, Washington mise sur un « dollar impérial » et sur la création artificielle de capital financier via Wall Street, dans un pays où le taux d’épargne reste dramatiquement bas (autour de 3,6 % en mars 2026).

Cette hausse boursière est donc téléonomique : elle doit perdurer pour servir un objectif supérieur.

La hausse dépasse l’explication et les causalités purement économiques.

Les observateurs traditionnels invoquent la résilience des bénéfices des entreprises, les baisses de taux de la Fed et l’euphorie autour de l’intelligence artificielle. Ces facteurs sont réels : les « Magnificent Seven » ont tiré le Nasdaq à plus de 20 % en 2025, tandis que le stimulus fiscal (via l’One Big Beautiful Bill Act) et les rachats d’actions record (plus de 1 000 milliards de dollars) ont alimenté la dynamique.

Pourtant, ces éléments masquent une réalité structurelle: la Bourse n’opère plus comme un mécanisme neutre d’allocation du capital. Elle est devenue un outil de politique d’État, soutenu par des baisses d’impôts, une dérégulation sélective et une injection massive de liquidités qui favorisent les actifs risqués. Et une politique de communication hyperbullish.

C’est pour cela que l’enjeu du controle de la Fed est central; c’est là que cela se passe! C’est au niveau de la Fed que la monnaie mute et devient finance, puis mute à nouveau pour devenir capital fictif certes, mais capital quand même tant qu’il permet de finance des dépenses réelles.

Sans cette orchestration politique, la hausse n’aurait ni cette ampleur ni cette résilience face aux chocs (tarifs, incertitudes géopolitiques).

La Grande Stratégie repose sur des moyens: technologies et armements sont au cœur de la suprématie. L’objectif est clair : restaurer et prolonger l’hégémonie américaine face à la montée en puissance de la Chine et face à la multipolarité émergente.

Cela passe par des investissements colossaux dans des domaines à forte intensité capitalistique : IA, semi-conducteurs avancés, hypersoniques, systèmes autonomes, défense antimissile (Golden Dome) et construction navale.

Le budget de la défense proposé pour l’exercice 2027 atteint 1 500 milliards de dollars – une hausse de plus de 40 % par rapport à 2026 –, soit près de 4,5 % du PIB. Ces dépenses financent non seulement des armes conventionnelles, mais surtout la transformation technologique du complexe militaro-industriel : Palantir pour l’IA décisionnelle, OpenAI et Google pour les outils classifiés, et un renforcement du CHIPS Act pour rapatrier la production de puces stratégiques.

Cette stratégie n’est pas nouvelle (on la retrouve dans les racines du CHIPS and Science Act et de l’Inflation Reduction Act), mais elle s’accélère sous l’administration Trump avec une logique de « wartime footing » pour la base industrielle de défense.

Le but : garantir une avance technologique irréductible qui justifie le maintien du dollar comme monnaie de réserve et permet de projeter une puissance militaire crédible sans dépendre d’alliés réticents.

Le dollar impérial et la nécessité de produire du capital financier sont une seule et même realité ou plutot les deux faces de la même réalité.

Les États-Unis ne peuvent financer ces dépenses par l’épargne nationale classique. Le taux d’épargne personnelle oscille entre 3,6 % et 4,5 % depuis début 2026 – bien en deçà de la moyenne historique (8,4 %) et très loin des niveaux de la Chine ou de l’Allemagne.

Le pays consomme plus qu’il n’épargne ; son déficit courant et sa dette publique (déjà supérieure à 130 % du PIB en projection) sont structurels.

C’est ici qu’intervient le « privilège exorbitant » du dollar : en tant que principale monnaie de réserve mondiale (environ 57 % des réserves des banques centrales), il permet aux États-Unis d’emprunter à bas coût.

Les investisseurs étrangers achètent massivement des Treasuries et des actions américaines, finançant ainsi le déficit sans pression immédiate sur les taux d’intérêt.

Mais pour maintenir ce flux, il faut des actifs performants, une économie attractive, et une perception de stabilité – d’où la nécessité d’une Bourse en hausse continue.

Wall Street est comme une « machine à produire du capital » grace à une dynamique de type Ponzi . Face à l’insuffisance d’épargne réelle, l’Amérique produit du capital financier par le biais des marchés. Mais il faut une pompe qui « energise » la bourse et des assurances qui réduisent le risque. C’est le role de la Fed.

Wall Street fonctionne comme un mécanisme d’amplification : valorisations élevées, rachats d’actions, effets de richesse et anticipation de gains futurs attirent l’épargne mondiale. Ce n’est pas un Ponzi au sens strict (aucune promesse frauduleuse de rendements garantis), mais une dynamique auto-renforçante où la hausse justifie la hausse. Le mouvement se prouve en marchant, sorte de cercle mi-vicieux et mi-vertueux.

Les entreprises tech et défense lèvent des capitaux à bas coût pour investir dans l’IA ou les hypersoniques ; les ménages américains, enrichis par leurs 401(k), consomment davantage ; les investisseurs étrangers maintiennent le dollar fort.

Cette logique téléonomique impose que la Bourse continue de monter. Une correction brutale romprait le cercle vertueux : baisse des valorisations, renchérissement du financement de la dette, réduction des investissements technologiques et affaiblissement du dollar.

La Fed et le Trésor en sont conscients : leurs politiques (assouplissement monétaire, stimulus fiscal) visent explicitement à soutenir les actifs risqués pour préserver la capacité de financement de la stratégie nationale.

Cette approche n’est évidemment pas sans dangers. La bulle spéculative trop évidente (valorisations déjà élevées) pourrait éclater sous l’effet d’un choc externe – inflation persistante, escalade militaire ou dé-dollarisation accélérée par les BRICS.

La dépendance à la confiance étrangère rend le système vulnérable à une perte de crédibilité géopolitique. D’ou le besoin pour Trump de faire croire à la victoire contre l’Iran! Il faut maintenir le mythe.

Enfin, cette financiarisation creuse les inégalités : les gains boursiers profitent d’abord aux 10 % les plus riches, tandis que la classe moyenne subit la stagnation des salaires réels et la précarité des services publics. Ceci aura des consequences politiques, voire électorales.

Jusqu’à présent, dans un monde où la puissance se mesure autant en puces qu’en porte-avions, cette stratégie apparaît rationnelle du point de vue américain. Elle transforme Wall Street en bras financier du Pentagone et du Département d’État.

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