Billet: au lendemain de la défaite de Massié

BRUNO BERTEZ

20 Mai

La triste défaite de Massie et la victoire inéluctable du Réel sur Trump.

La défaite de Thomas Massie cette nuit ne m’étonne pas.

Elle renforce mon diagnostic : il ne faut plus compter sur les hommes, les électeurs ou les institutions pour arrêter Trump.

Le trumpisme n’est pas un corps étranger au système américain. Il en est l’expression la plus brute, la plus cynique et la plus fidèle.Trump est l’émanation déformée d’une Amérique qui a perdu ses contrepoids.

Un système entièrement soumis au fétichisme de l’argent, où la surestimation de soi et la quête du gain immédiat ont remplacé toute réalité.

Pour stopper Trump, il n’y a que Trump lui-même.

Parce qu’il détruit, sans le comprendre, les fondations mêmes du pouvoir américain.

Depuis 1945, les États-Unis vivaient d’une rente colossale : domination monétaire, militaire, culturelle et technologique. Cette rente déclinait, mais elle restait exploitable grâce à un consensus, une crédibilité et des «investissements soft» accumulés pendant des décennies.

Trump, comme une grande partie de l’élite et de l’électorat américain, a choisi le pillage immédiat plutôt que l’amortissement patient. Il brûle le capital de confiance, il monétise les bijoux de famille, brise les accommodements qui permettaient au système en faillite de perdurer.

Il parie la ferme entière — bet the farm — dans une fuite en avant gaspilleuse.

Aucune de ses grandes promesses n’a jusqu’ici produit les résultats escomptés.

Il agit comme l’escroc qui, après avoir patiemment bâti une réputation, décide soudain de tout escroquer d’un coup.

Son talon d’Achille est aussi son point fort apparent : The Art of the Deal.

Trump croit sincèrement qu’il est un génie de la négociation.

Il pense que gagner contre ses adversaires équivaut à vaincre le Réel. Erreur fatale.On peut manipuler le pétrole papier, tordre des bras, signer des accords de force. Cela ne change rien à la réalité physique du pétrole.

On peut gonfler les bulles financières et les valorisations. Cela ne supprime pas les raretés, les limites matérielles et l’inertie du monde.

L’Intelligence Artificielle qu’il brandit comme un totem ne se laissera pas impressionner par des tweets ou des pressions : elle obéit à la physique, à l’énergie, aux données, à la complexité réelle..

Trump n’a pas compris que la suprématie américaine n’était pas auto-productive. Elle reposait sur une exploitation « douce » du reste du monde, sur le travail non payé des autres, sur un drainage permanent de surproduits.

Comme beaucoup de capitalistes américains, il croit produire la richesse qu’il prélève. Il vit dans un monde magique où l’on peut se passer des réalités qu’on exploite.C’est cette illusion qui causera sa chute. Pas les rivaux politiques, pas les électeurs, pas même les juges.

Le Réel finira par imposer sa loi : raretés énergétiques, résistances géopolitiques, limites technologiques, tensions financières.

La révulsion des marchés n’en sera qu’un symptôme parmi d’autres.

Le trumpisme n’est pas le remède au mal américain. Il en est la forme la plus aiguë et la plus « honnête ». Et c’est précisément pour cette raison qu’il va se fracasser sur l’épaisseur du monde.


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