Editorial. Kevin Warsh sera-t-il indépendant? Question idiote! C’est la situation qui commandera, pas l’homme!

Kevin Warsh sera-t-il « indépendant » ? Une question idiote : c’est la situation qui commande, pas l’homme!

Telle est ma conviction. Le pouvoir des Presidents de la Fed est limité; et ils sont à la fois contraints par l’histoire enracinée dans le bilan actif et passif du système, et les situations structurelles dont ils héritent.

Ils sont aussi contraints aussi par la forme et les conditions specifiques que prennent les accidents auxquels ils doivent faire face.

La nomination de Kevin Warsh à la présidence de la Réserve fédérale américaine soulève immanquablement la question de son indépendance.

Pourtant, cette interrogation est largement stérile.

Dans un environnement économique aussi chargé que celui de 2026, ce n’est pas la personnalité ou les convictions idéologiques ou techniques du nouveau président qui dicteront la politique monétaire, mais bien la force des réalités macroéconomiques, financières et géopolitiques.

L’ancien Warsh à beau avoir un mandat clair, il n’a que des pouvoirs limités!

La première erreur de Warsh est de ne pas poser un diagnostic; il ne se demande pas pourquoi la gestion de la Fed a évolué de la façon dont elle a évolué, il a l’air de croire que tout est tombé du ciel de l’arbitraire des presidents qui se sont succédé! Il ne se pose pas la question centrale de Blankfein: en quoi et dans quelle mesure les patrons de la Fed ont-ils accompli l’œuvre de Dieu c’est dire en quoi ont ils été les instruments de la logique dialectique de la Fatalité; cette Fatalité étant produite par la situation objective interne du système productif américain et ses relations avec celle objective du monde extérieur.

Pour être efficace et clairvoyant il eut fallu commencer par ce diagnostic : on n’apporte de bonne réponse que si et seulement si on sait poser correctement une problématique et ses origines!

En quoi les politiques des présidents qui se se sont succédés ont elles eté imposées par les tendances, les déséquilbres, les évènements et les chocs; en quoi avaient ils une marge de manouvre et des possibilités de choix.

Cette absence de diagnostic historique fait de lui d’emblée un imposteur.

Lors de son audition de confirmation, Kevin Warsh s’est présenté comme un réformateur attaché à la mission première de la Fed : la stabilité des prix.

Il a invoqué l’héritage de Paul Volcker et promis de « diriger une Réserve fédérale réformatrice, tirant les leçons des succès et des erreurs du passé, en s’affranchissant des cadres et des modèles figés, et en maintenant des normes d’intégrité et de performance rigoureuses ».

Il a critiqué également la « dérive des missions » de la banque centrale, notamment son rôle dans la répartition des richesses, affirmant que « l’inflation est un choix de la Fed ». Ce qui a mon sens est une imbécilité : l’inflation est un choix de sociétés, un choix du corps social transmis aux politiques. C’est le refus de l’effort, de la discipline, c’est la volonté de tout vouloir, de jouir tout de suite, etc Le tout concrétsé par le refus déepargner et le besoin d’exploiter l’épargne des générations futures et celle du reste du monde.

Cet ancien Warsh veut nous faire croire qu’il aurait probablement orienté le FOMC vers un resserrement de la politique monétaire, en s’inspirant d’Alan Greenspan, qu’il qualifie d’« idole ». Il oublie les choix terribles de cette idole!

Greenspan a délibérément ignoré les limites d’une approche trop accommodante : manipulation asymétrique de la courbe des taux, encouragement de la spéculation à effet de levier, recherche de taille TBTF des banques, encouragement du shadow, utilisation de l’effet de richesse de l’ATM du refinancement du logement, et, in fine, contribution à la formation de bulles financières majeures.

C’est ce contexte qui impose ses propres contraintes.

Dès son arrivée, Kevin Warsh hérite d’un environnement particulièrement contraignant :

-Pressions inflationnistes persistantes liées au choc énergétique provoqué par la guerre en Iran (fermeture du détroit d’Ormuz, hausse du pétrole). Le gouverneur Christopher Waller a déjà ajusté son discours : il ne privilégie plus un assouplissement et n’exclut pas des hausses de taux si l’inflation ne ralentit pas rapidement.

-Marchés obligataires en tension : le rendement du Trésor américain à 30 ans a atteint 5,11 %, son plus haut niveau depuis 2007. Les anticipations d’inflation s’emballent, reflétées par une hausse de près de 90 points de base des rendements à 10 ans malgré le cycle d’assouplissement initié en 2024.

-Bulle technologique et IA : les investissements massifs dans les équipements et logiciels (près de 1 500 milliards de dollars en 2025) expliquent l’essentiel de la croissance du PIB américain. Cette dynamique rappelle la bulle TMT des années 1990-2000, mais à une échelle supérieure.

-humeur sociale délétere dans un pays qui a été trompé par de fausses promesses et qui vit encore sur un nuage.

Dans ce cadre, les déclarations accommodantes ou les pivots trop rapides risquent d’alimenter davantage les conditions financières laxistes, l’effet de levier et les distorsions inflationnistes.

Comme l’a rappelé l’analyse récente d’Axios, « parfois, la seule solution à la hausse des taux d’intérêt à long terme est la hausse des taux d’intérêt à court terme ».

La question de l’indépendance se fracasse sur le réalisme économique. L’approche non idéologique et apolitique de Jay Powell manque déjà à beaucoup d’observateurs. La Fed de Warsh risque d’être plus exposée aux divisions politiques, d’autant que le comité est déjà fracturé sur l’interprétation des chocs d’offre, du rôle de l’IA dans la productivité et des mesures de relance de l’offre.

L’histoire monétaire montre que les présidents de la Fed les plus « indépendants » sont souvent ceux qui ont su s’adapter aux circonstances plutôt que de défendre une doctrine rigide.

Volcker a cassé l’inflation dans les années 1980 parce que la situation l’exigeait. Greenspan a navigué à vue pour doper la croissance en exploitant les marchés. Powell a pivoté face à la réalité post-Covid.

Stephen Miran, gouverneur nommé par Trump, défend une lecture très dovish fondée sur les longs délais de transmission de la politique monétaire (12-18 mois). Selon lui, il faudrait ignorer le choc inflationniste actuel pour préparer 2027. Cette analyse, qui minimise le rôle des conditions financières immédiates et surtout celui des anticipations de marché, semble audacieuse , et elle est en fait très fragile.

Warsh, critique historique de la complaisance de la Fed face à l’inflation, devrait logiquement s’en éloigner.

Kevin Warsh aura beau être entouré de soutiens politiques et afficher un profil réformateur, il ne pourra pas ignorer les déséquilibres mondiaux : déficits budgétaires massifs, choc énergétique, bulle technologique et ancrage des anticipations inflationnistes, méfiance envers le dollar. L’indépendance d’un président de la Fed ne se mesure pas à son degré d’éloignement rhétorique du pouvoir exécutif, mais à sa capacité à prendre les décisions difficiles que la situation impose.

À ce stade, la maîtrise de l’inflation et la prévention d’une nouvelle surchauffe et la stabilité financière d’une pyramide speculative priment sur toute autre considération.

La réforme institutionnelle et la révision des modèles attendront. L’urgence, c’est la stabilité des prix et l’épée de damocles d’une bourse quia perdus es ancrages .

La question de l’indépendance de Kevin Warsh est idiote. On le verra très vite. Ce n’est pas l’homme qui choisira la politique : ce sont les marchés, l’inflation et les chocs géopolitiques qui la lui imposeront.

L’histoire jugera uniquement s’il aura su les entendre à temps.

EN PRIME

Pendant que Kevin Warsh savourait les honneurs de la Maison Blanche, un des plus fervents partisans d’une politique monétaire accommodante au sein du comité annonçait un pivot dans sa position sur l’inflation.

22 mai – Bloomberg :

« Le gouverneur de la Réserve fédérale, Christopher Waller, a déclaré qu’il était favorable à ce que la prochaine décision de la banque centrale concernant les taux d’intérêt soit tout aussi probable à la hausse qu’à la baisse, compte tenu du choc énergétique lié à la guerre en Iran qui fait grimper les prix.

M. Waller a indiqué que sa position actuelle était de maintenir les taux inchangés jusqu’à ce que l’impact du conflit soit plus clair, mais il a averti vendredi qu’il n’excluait pas une future hausse si l’inflation ne commençait pas à ralentir rapidement. « L’inflation n’évolue pas dans la bonne direction », a déclaré M. Waller vendredi dans un discours intitulé « Les risques liés à la politique monétaire ont évolué… ». « Je serais favorable à la suppression de la mention d’une “préférence pour l’assouplissement” dans notre déclaration de politique monétaire afin de bien faire comprendre qu’une baisse des taux n’est pas plus probable qu’une hausse. » Waller a déclaré que le choc pétrolier pourrait bientôt se dissiper, mais a ajouté : « Je ne peux plus exclure des hausses de taux ultérieures si l’inflation ne se calme pas rapidement. »

À propos de politique monétaire accommodante il convient de souligner les inepties de Stephen Miran, ancien président du Conseil des conseillers économiques et gouverneur de la Fed nommé par Trump (Bloomberg TV, 14/05/2026).

Lisa Abramowicz de Bloomberg : 

« Vous êtes connu pour avoir voté systématiquement pour une baisse des taux à chaque réunion, une caractéristique marquante de votre mandat à la Fed. Pensez-vous que cette position reste valable, même si, à court terme, le choc inflationniste semble éclipser les changements structurels potentiels susceptibles d’entraîner une désinflation ? »

Stephen Miran : «Oui. Et je pense que c’est peut-être l’une des principales différences entre moi et beaucoup d’autres : je prends très au sérieux la notion de délai de réaction de la politique monétaire. La politique monétaire n’a pas d’effet immédiat sur l’économie. Si l’on modifiait les taux d’intérêt aujourd’hui, cela ne se répercuterait sur l’économie que dans 12 à 18 mois. Il existe des divergences d’opinions quant à la durée exacte de ces délais, mais il me semble que 12 à 18 mois fait consensus.

Par conséquent, face à un choc économique actuel, il est impossible de se concentrer sur ses effets dans les prochains mois. Il faut envisager ses effets à 12 ou 18 mois. Ainsi, si le prix du pétrole augmente, il s’agit d’un choc d’offre. Le détroit d’Ormuz est fermé, n’est-ce pas ? Cela va faire grimper le prix du pétrole aujourd’hui et, par conséquent, celui de nombreux autres produits étroitement liés aux prix de l’énergie, comme les billets d’avion. Ces derniers vont augmenter très rapidement, en l’espace de quelques mois. Et nous en faisons l’expérience. Il s’agit d’une inflation bien réelle. Mais la politique monétaire ne peut pas agir sur l’inflation elle-même. Son action se limite à un horizon de 12 à 18 mois. Il faut donc une raison valable pour penser que les tarifs aériens et les prix du pétrole vont augmenter durant l’été et l’automne 2027, et non durant ceux de 2026.

Ce sont donc ces décalages qui devraient guider l’orientation future de la politique monétaire. C’est un point essentiel que j’ai cherché à mettre en avant concernant la croissance démographique et la déréglementation : il faut privilégier une approche traditionnelle, fondée sur la capacité à anticiper les chocs pétroliers. C’est une politique monétaire classique et fondamentale.

Lisa Abramowicz« Une partie du problème vient du fait que le marché n’est pas d’accord, du moins en ce qui concerne le cours des obligations à long terme et la hausse des rendements, alors même que les taux à court terme restent stables… »

Miran« Ce désaccord du marché est en partie dû à un effet miroir. Si la Fed affirme qu’elle se base sur le passé et que l’inflation des 12 derniers mois déterminera sa politique économique pour les 12 à 18 prochains mois – autrement dit, l’économie de 2027 serait influencée par les données de 2025 –, c’est une vision très rétrospective. Si la Fed communique ainsi sur sa politique, le marché va commencer à réagir. Et donc, si le marché ne voit pas de baisse des taux d’intérêt, c’est en partie parce que la Fed affirme qu’elle se base sur le passé. Cela va créer un cercle vicieux. »

Miran est un idéologue, il ne part pas d’un constat du réel! Alan Greenspan a compris le premier qu’un simple commentaire concis suffisait à assouplir instantanément les conditions financières. Une déclaration accommodante suffisait à déclencher une prise de risque, un recours accru à l’effet de levier, un assouplissement des conditions, une hausse des prix du marché et une reprise de l’activité économique.

18 mai – Axios  :

« Kevin Warsh n’a même pas encore prêté serment à la tête de la Réserve fédérale que son premier grand défi est déjà arrivé.

Les marchés obligataires mondiaux font grimper sensiblement les coûts d’emprunt dans ce contexte de perturbations de l’approvisionnement énergétique, de demande de capitaux alimentée par l’IA et de déficits budgétaires massifs. Le rendement des obligations du Trésor américain à 30 ans a atteint 5,11 %, son plus haut niveau depuis 2007…

Cette situation crée un environnement où la Fed pourrait bien devoir empêcher les anticipations d’inflation – reflétées dans les paris des opérateurs obligataires – de s’emballer. C’est un paradoxe de la politique monétaire : parfois, la seule solution à la hausse des taux d’intérêt à long terme est la hausse des taux d’intérêt à court terme. Warsh a passé des années à critiquer la Fed pour avoir laissé l’inflation s’emballer trop longtemps. Or, il hérite d’un marché obligataire qui anticipe précisément ce scénario. »

19 mai – Axios  :

« L’économie mondiale est confrontée à des déséquilibres massifs similaires à ceux qui ont précédé les crises précédentes… et l’issue de ce cycle d’endettement reste incertaine. Les quatre dernières décennies de turbulences économiques trouvent leur origine dans un problème sous-jacent commun : le dérèglement chronique des principales économies mondiales, a affirmé Gita Gopinath, ancienne haute responsable du Fonds monétaire international. Elle s’exprimait lors de la conférence annuelle sur les marchés financiers de la Réserve fédérale d’Atlanta. Mme Gopinath a souligné trois grandes périodes de déséquilibres mondiaux : les tensions nippo-américaines des années 1980, qui ont abouti aux accords du Plaza ; la période précédant la crise financière de 2008 ; et le bras de fer actuel entre les États-Unis et les économies excédentaires comme la Chine. « Comment cette crise se terminera-t-elle par rapport aux deux précédentes ? » s’est-elle interrogée. »

19 mai – Financial Times  :

« En décembre 1996, le président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, qualifiait la flambée des valeurs technologiques, médiatiques et de télécommunications de signes d’« exubérance irrationnelle ».

Près de 30 ans plus tard, on peut en dire autant de la bulle de l’IA. Mais si la bulle technologique actuelle présente des similitudes avec celle d’il y a une génération, une différence majeure subsiste.

Un aspect de la bulle actuelle dépasse déjà largement celle de la bulle TMT. En 2025, les entreprises américaines ont investi près de 1 500 milliards de dollars dans les équipements et logiciels informatiques.

Au plus fort de la bulle TMT, ce montant s’élevait à 466 milliards de dollars, soit 829 milliards de dollars en tenant compte de l’inflation.

De fait, la croissance de l’économie américaine est uniquement due à la bulle technologique. J’estime qu’au cours des quatre derniers trimestres, 93 % de la croissance du PIB américain s’explique par les investissements technologiques. Même au plus fort de la bulle TMT, ce chiffre atteignait à peine 60 %. »

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