En rangeant des caisses de livre, je suis tombé sur un vieil ouvrage de Soros que j’avais acheté, lu et annoté dans les années 90. L’Alchimie de la Finance.
Vous voyez au passage l’influence de Soros sur ma pensée car c’est de cette époque que date ma comparaison de l’activité Boursière avec l’Alchimie, qui transforme le plomb en or et j’ajoute l’eau des égouts en eau claire.
C’est de cette epoque aussi que date ma conviction que pour le public la Bourse est une autre forme d’exploitation de type marxiste: le public est l’âne qui porte le foin qui va enrichir les vrais proprietaires du chargement , il recolte une poignée de foin tandis que les vrais propriétaires qui font levier sur l’epargne publique recoltent toute la charge portée par les ânes. J’ai produit à cette époque un article scandaleux intitulé:
« l’exploitation de ceux qui financent les investissements »
J’ai toujours apprécié Soros car il est, comme je le suis depuis toujours opposé à la théorie des marchés efficients. Je me souviens avoir écrit un autre article, jeune analyste financier, sur ce sujet pour stigmatiser ses promoteurs que j’avais alors qualifié de « Nains de la reflexion »
Je me suis assis et feuilletant quelques pages, j’ai été frappé de son actualité. Du coup cela m’a passionné et je m’ en suis réimprégné.
L’Alchimie de la Finance (The Alchemy of Finance: Reading the Mind of the Market) – 1987 (édition révisée en 1994 et 2003)
C’est l’ouvrage fe plus important de Soros; il y présente pour la première fois de manière détaillée sa théorie de la réflexivité, en l’illustrant avec son journal de trading en temps réel (1987).
Il y explique le concept de « feedback loops » (boucles de rétroaction), la faillibilité humaine, et comment les perceptions influencent la réalité (et vice versa) dans les marchés financiers.
C’est le livre de référence sur le sujet.
La transitivité chère à Soros est donc ici à l’œuvre, je dirais même qu’elle donne sa pleine mesure et que c’est un cas d’école. Le cercle vertueux entre Bourse, technologie et IA aux États-Unis s’est mis en branle.
Mais caressez un cercle vertueux et il devient vicieux ai-je expliqué dans un autre papier il y a fort longtemps, à la fin des années 90!
Aux États-Unis, un puissant mécanisme de transitivité économique relie la performance boursière, le secteur technologique et l’intelligence artificielle.
Ce cercle , souvent qualifié de « virtuous cycle » par les analystes, explique en grande partie la résilience et la croissance de l’économie américaine ces dernières années.
Un marché boursier tiré par la tech et l’IA. Les géants technologiques, notamment les « Magnificent Seven » (Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Nvidia, Tesla), ont produit une part considérable des gains du S&P 500.
Les cours élevés reflètent les anticipations fortes d’un boom de l’IA. Cette valorisation boursière leur permet d’accéder facilement à des capitaux à faible coût, via des émissions d’actions ou de dette, pour financer des investissements massifs.
Fortes de leur capitalisation boursière, ces entreprises déploient des centaines de milliards de dollars en infrastructures IA : data centers, puces spécialisées, modèles d’apprentissage et énergie.
Les dépenses en capital (capex) des hyperscalers atteignent des niveaux historiques, représentant une part significative de la croissance du PIB américain. Selon diverses estimations, les investissements liés à l’IA ont contribué à hauteur de 0,5 point de pourcentage ou plus à la croissance du PIB, soutenant l’activité dans des secteurs connexes énergie, semi-conducteurs, construction.
Les retours alimentent le cycle. Ces investissements génèrent à leur tour des avancées technologiques et des gains de productivité qui se traduisent par des revenus et des bénéfices plus élevés pour les entreprises tech. Des retours positifs sur investissement (ROI) renforcent la confiance des investisseurs, font monter les cours boursiers et relancent le financement de nouveaux projets IA.
Cette retroaction positive crée une boucle auto-renforçante : Bourse, Financement , Innovation IA, Croissance des résultats , Bourse.
Il y a fusion du réel et de l’imaginaire, de l’économie et des perceptions.
Nous avons là un moteur systémique de l’économie, c’est emblematique!
Ce cercle n’est pas sans risques , la concentration des gains, les valorisations élevées, les effets moutonniers, tout cela dépend de la poursuite des retours sur investissement.
Tout doit contribuer à l’allongement de la chaine qui devient de plus en plus Ponzi; accelération des anticipations de bénéfices, accélération des perspectives de croissance, accélération des besoins financiers et accélération des financements disponibles, tout est lié!
Le mot important est bien sur le mot accéleration!
Le phénomène IA illustre parfaitement la transitivité économique exposée en son temps par Soros : un secteur amplifie son influence sur l’ensemble du marché et de l’économie grâce à l’IA, il agit comme catalyseur. En 2025-2026, ce mécanisme reste le principal moteur de la dynamique américaine, distinguant nettement les États-Unis de régions moins engagées dans cette course technologique.
En résumé, la « fameuse transitivité » n’est pas une théorie abstraite : elle se manifeste concrètement dans les données macroéconomiques et boursières américaines.
Tant que le cycle restera vertueux, il continuera de propulser innovation, croissance et valorisations. Inutile de s ‘interroger sur les valorisations; les citères s’ajustent à la hausse pour la justifier!
Les observateurs les plus avisés et sophistiqués suivent avec attention les premiers signes de maturation ou d’essoufflement de ces retours sur investissements colossaux.
Ce phénomène confirme le rôle central de l’IA comme levier stratégique pour la suprématie économique des États-Unis.
Comment se brisent les phases de réflexivité dans le cadre analytique de George Soros : la fin inévitable du cercle vertueux.
Dans l’univers conceptuel de George Soros, la réflexivité (et son jumeau la transitivité) n’est jamais éternelle.
Ce qui commence comme un cercle vertueux auto-renforçant — où les perceptions influencent la réalité, qui renforce à son tour les perceptions — finit toujours par atteindre un point de rupture.
Les bulles ne durent pas indéfiniment, car elles s’éloignent progressivement de la réalité fondamentale jusqu’à devenir insoutenables.
iLe schéma classique boom-bust de Soros décrit un processus typique en plusieurs phases :
- Phase de démarrage : Une tendance réelle (ici, les progrès technologiques en IA) rencontre une « méprise » ou un biais collectif (l’idée que l’IA va transformer radicalement l’économie à un rythme et une échelle surévalués).
- Accélération et renforcement : Les prix boursiers élevés permettent aux entreprises technologiques d’accéder à du capital bon marché avec des investissements massifs en data centers et puces puis avec des avancées réelles et des résultats meilleurs qui crédibilisent l’euphorie et produisent une confiance accrue ce qui bien sur propuluse les cours de Bourse encore plus hauts. C’est le cercle que nous observons actuellement entre Bourse, technologie et IA.
- Période du crépuscule (twilight period) : Les doutes commencent à émerger. Les investisseurs les plus lucides remarquent que les valorisations s’éloignent trop de la réalité (retours sur investissement décevants, capex colossaux sans profits proportionnels immédiats). Pourtant, l’inertie maintient encore le mouvement haussier pendant un temps.
- Point de retournement (climax) : Un événement déclencheur — déception sur les résultats, hausse des taux, régulation, saturation du marché, ou simple prise de conscience collective — inverse la boucle. La perception change : au lieu d’anticiper une croissance infinie, les marchés anticipent un essoufflement. Les prix baissent, ce qui réduit l’accès au capital, ralentit les investissements IA, pèse sur les résultats… et la spirale descendante s’auto-alimente.
Le cercle se brise inévitablement!
Selon Soros, la réflexivité positive est auto-destructrice à long terme. Elle ne peut pas continuer indéfiniment car elle crée un écart croissant entre perceptions et réalité. Quand cet écart devient trop grand, la correction est violente et rapide (le « bust » est généralement plus court et brutal que le « boom »).
Dans le cas de l’IA aujourd’hui :
- Les investissements massifs en infrastructure doivent générer des revenus et des gains de productivité réels rapidement.
- Si les retours tardent (problèmes énergétiques, adoption lente par les entreprises, concurrence accrue, marges compressées), la confiance s’évapore.
- La concentration extrême des gains sur quelques géants amplifie le risque systémique : un retournement de Nvidia, Microsoft ou les Magnificent Seven peut entraîner tout le marché.
Soros a lui-même profité et analysé ces ruptures : bulle des conglomérats des années 1960, krach de 1987, bulle internet de 2000, crise immobilière de 2008.
À chaque fois, le même mécanisme se met en place : feedback positif puis surchauffe puis prise de conscience puis feedback négatif auto-renforçant.
En résumé, dans la théorie sorosienne, les phases de transitivité/réflexivité ne se terminent jamais doucement. Il n’y a pas d ‘atterrissage en douceur , pensez y Kevin! Elles culminent dans un déséquilibre extrême avant de basculer brutalement.
Le cercle vertueux Bourse-Tech-IA finira par se fracasser lorsque la réalité (résultats décevants, coûts insoutenables, saturation) l’emportera sur la narrative euphorique.
Le calendrier reste imprévisible. C’est là qu’intervient l’art du spéculateur réflexif , pas sur la direction mais sur le calendrier.
Les investisseurs avisés, à la Soros, surveillent les signes du « crépuscule » : ralentissement des marges, augmentation des doutes sur le ROI de l’IA, ou tout choc externe capable d’inverser la psychologie collective.
Comme le répète Soros, les marchés sont toujours en quête de vérité… mais ils ne la trouvent que de manière chaotique et douloureuse.