J’ai déja traité cette question et malheureusement elle trouve peu d’échos alors qu’il est grand temps de l’examiner.
L’intervention ci dessus provient d’un extrait du podcast The Intangible Economy (Excess Returns) avec Kai Wu, dans lequel Aswath Damodaran (professeur à la NYU Stern, surnommé le « Dean of Valuation ») commente les valorisations et les narratifs autour de l’IA.
Son argument principal est le suivant : le marché adressable total (TAM) souvent cité de 10 à 15 000 milliards de dollars (parfois jusqu’à 20-25T) n’est «terrifiant» que dans un scénario très précis : celui où l’IA remplace massivement les emplois humains, et non lorsqu’elle sert simplement d’outil d’augmentation de productivité.
- Si l’IA reste un outil (comme un assistant puissant), le marché reste relativement modeste.
- Si l’IA remplace des travailleurs (surtout cols blancs : analystes, consultants, avocats, programmeurs, etc.), elle capture alors une partie énorme de la masse salariale existante , d’où ces chiffres astronomiques.
Le problème macroéconomique soulevé est donc le suivant :
Si ces personnes perdent leur emploi, elles perdent leur revenu.
Or, ce revenu finance la consommation des biens et services produits par l’IA.
On aboutit donc à un paradoxe : le scénario du « meilleur cas » pour les valorisations des entreprises d’IA celui du remplacement massif, devient potentiellement destructeur pour l’économie globale, car il détruit la demande agrégée.
Il convient d’ajouter une dimension humaine : la perte d’emploi n’est pas seulement financière, c’est aussi une perte de sens et de but dans la vie (« you lose your life’s meaning »).
J’utilise un concept peu connu , c’est le concept de cout de production de la demande. Et je soutiens que le cout non visible de la technologie est celui là, l’explosion du cout de production de la demande , coût auquel on a fait face depuis deux decennies par la production de dettes.
Le coût de production de la demande est le paradoxe invisible du capitalisme en particulier , technologique.
Dans une économie, la demande ne tombe pas du ciel. Elle doit être produite. C’est le sens du concept que je propose celui de coût de production de la demande.
Pour que des marchandises et des services trouvent preneurs, il faut que des revenus soient distribués en amont. Ces revenus – salaires, profits, rentes, intérêts – ont eux-mêmes un coût économique. Ils ne sont pas gratuits. Ils résultent d’un processus de répartition de la valeur créée.Ce constat, simple en apparence, révèle une tension fondamentale du capitalisme, particulièrement aiguë à l’ère de l’intelligence artificielle et des « techno-feudaux ».
1. Produire de la demande a un coût! Pour qu’un bien ou un service soit vendu, quelqu’un doit disposer du pouvoir d’achat nécessaire. Ce pouvoir d’achat provient de revenus préalablement distribués dans l’économie :
- Salaires : la forme la plus directe et la plus massive de revenu pour la grande majorité de la population.
- Revenus du capital (profits, dividendes, intérêts, plus-values).
- Rentes (immobilières, intellectuelles, foncières).
- Dépenses publiques financées par l’impôt ou la dette (qui, in fine, puisent aussi dans des revenus existants).
Chaque euro ou dollar de demande est donc « produit » à partir de ces flux.
Si l’on réduit massivement les salaires par l’automatisation, la précarisation ou la concentration des revenus, on réduit mécaniquement la capacité d’achat globale, sauf à compenser par une hausse équivalente des autres formes de revenu.
Or, dans une logique capitaliste pure, l’optimum pour les détenteurs de capital n’est pas la maximisation du revenu total de la société, mais la maximisation de leur propre part. C’est ce que font, de façon particulièrement efficace, les grandes plateformes technologiques aujourd’hui.
2. La stratégie des techno-feudaux est de maximiser les revenus du capital par la monopolisation Les entreprises dominantes de l’ère numérique (et demain de l’IA) poursuivent une stratégie claire : capturer une part croissante de la valeur tout en minimisant les coûts salariaux directs.
Elles y parviennent par plusieurs canaux :
- Automatisation et remplacement progressif de tâches salariées par des algorithmes et des modèles d’IA.
- Externalisation et précarisation de la main-d’œuvre (gig economy, freelancing, etc.).
- Capture de rentes de position (effets de réseau, données, standards propriétaires).
- Optimisation fiscale agressive qui réduit la contribution au financement des revenus publics.
Le résultat est une augmentation de la part des revenus du capital dans la valeur ajoutée totale, au détriment de la part salariale.
C’est rationnel du point de vue de chaque entreprise individuelle : cela maximise ses profits futurs et sa valorisation boursière.
Mais ce qui est optimal au niveau micro devient potentiellement pathologique au niveau macro.
3. Le problème de réalisation : d’où viendra le pouvoir d’achat ?C’est ici que mon concept de « coût de production de la demande » devient crucial. Si les salaires stagnent ou diminuent en proportion de la richesse créée, qui va acheter l’ensemble des biens et services produits par l’économie « ancienne » (automobiles, immobilier, voyages, éducation, santé, culture…) et même par la nouvelle économie numérique ?
Plusieurs réponses théoriques existent, mais chacune pose problème :
- Hausse des revenus du capital : les riches consomment plus, mais leur propension marginale à consommer est plus faible. L’excès d’épargne des hauts revenus finit souvent dans des actifs financiers plutôt que dans la consommation courante.
- Endettement des ménages : solution temporaire qui a déjà montré ses limites (crise de 2008).
- Dépenses publiques et redistribution : elles nécessitent des impôts ou de la dette, que les mêmes acteurs cherchent précisément à minimiser.
- Nouveaux emplois créés par l’IA : hypothèse historique classique, mais de plus en plus contestée lorsque l’IA devient générale et non plus sectorielle.
Le professeur Aswath Damodaran exprime cette problematique : les projections les plus optimistes sur la taille du marché de l’IA (10 à 15 000 milliards de dollars et plus) supposent implicitement un remplacement massif d’emplois humains.
Si ces emplois disparaissent, les revenus qui alimentaient la demande disparaissent aussi. Le scénario le plus favorable aux valorisations des entreprises d’IA devient alors potentiellement le plus défavorable à la soutenabilité de l’économie dans son ensemble.
C’est le paradoxe de la réalisation mis à jour pour l’âge de l’IA : on peut produire toujours plus avec toujours moins de travail humain, mais on ne peut pas vendre sans que quelqu’un ait les moyens de payer.
4. L’histoire du capitalisme montre qu’il a déjà traversé ce type de tension, notamment lors des grandes vagues d’automatisation industrielle. Plusieurs mécanismes ont permis de « produire de la demande » autrement :
- Création massive de nouveaux métiers et secteurs (services, technologies de l’information, etc.).
- Hausse des salaires réels grâce aux gains de productivité (période 1945-1975).
- Développement de l’État-providence et de la redistribution.
- Crédit et financiarisation (avec les risques que l’on connaît).
Aujourd’hui, face à une automatisation potentiellement plus rapide et plus générale, les réponses possibles sont :
- Une redistribution plus agressive des gains de productivité de l’IA (impôt sur les robots, taxation des rentes numériques, revenu de base universel financé par les profits des plateformes).
- Une réduction du temps de travail permettant de partager l’emploi restant tout en maintenant le niveau de revenu.
- Une recomposition des revenus : faire émerger de nouvelles formes de revenu non salarial (dividendes citoyens sur les actifs productifs de l’IA, par exemple).
- Une relocalisation ou une réorientation de la production vers des biens et services à forte intensité humaine (soin, éducation, culture, environnement) moins facilement automatisables.
Aucune de ces voies n’est neutre politiquement.
Elles impliquent toutes une renégociation du partage de la valeur entre capital et travail – ou, plus précisément, entre les détenteurs de capital technologique et le reste de la société.
C’est un choix de société, pas seulement un choix technique.
Le concept de «coût de production de la demande» nous rappelle une vérité souvent occultée: « un arbre a toujours deux branches » dit un proverbe hindou, ce qui signifie qu’il n’y a pas de « plus » sans « moins »; On ne rase jamais gratis, on ne marche jamais sur l’eau, il n’y a pas de « free lunch »..
L’économie n’est pas seulement une machine à produire, c’est aussi une machine à distribuer des revenus. Si l’on optimise uniquement la première fonction (maximiser les profits du capital via l’automatisation), on risque de déséquilibrer la seconde au point de compromettre la reproduction du système lui-même.