CHRONIQUE. À l’aune de la guerre en Ukraine, notre chroniqueuse estime que la France doit construire une relation bilatérale claire et sans concessions avec la Russie, et s’émanciper des positions de l’OTAN et de l’UE pour recouvrer son statut de puissance.
Xenia Fedorova
25/06/2026

Il y a soixante ans, le 20 juin 1966, le général de Gaulle arrivait à Moscou pour une visite officielle en Union soviétique. Nous étions alors au cœur de la guerre froide. Les blocs se faisaient face, l’équilibre nucléaire pesait sur le monde, l’Europe vivait coupée en deux. Et pourtant, le président français choisissait de parler à la Russie.
Ce voyage ne fut pas une fantaisie diplomatique. Il fut l’expression d’une certaine idée de la France. Une France indépendante, capable de dialoguer avec Washington sans lui obéir, capable de parler à Moscou sans se soumettre, capable surtout de comprendre que la paix en Europe ne pouvait se construire durablement contre la Russie.
À son arrivée à l’aéroport de Vnoukovo, de Gaulle salua cette « Russie prospère, puissante et remplie d’ardeur pacifique » qu’il retrouvait après l’avoir connue dans l’épreuve de la guerre.
Ces mots, aujourd’hui, paraîtraient presque scandaleux dans le climat idéologique qui domine. Ils rappellent pourtant une évidence oubliée : la France fut grande lorsqu’elle sut tenir une ligne propre, et non lorsqu’elle se contenta de répéter les mots d’ordre venus d’ailleurs.
Cette intuition n’était pas seulement gaullienne.
Bien avant lui, Chateaubriand écrivait dans les Mémoires d’outre-tombe : « Il y a sympathie entre la Russie et la France. » Il ajoutait que ces deux nations, placées aux deux extrémités de l’Europe, n’avaient ni frontières communes, ni véritable rivalité commerciale, ni champ de bataille naturel. Pour lui, l’alliance de la France avec l’Angleterre et l’Autriche contre la Russie était une « alliance de dupes », où la France ne trouverait que « la perte de son sang et de ses trésors ».
Paris-Moscou
Deux siècles plus tard, cette phrase résonne avec une force troublante. Car, que voyons-nous aujourd’hui ? Une France entraînée dans une logique d’affrontement qui n’est pas la sienne, une Europe qui confond solidarité et alignement, et des élites qui ont progressivement sacrifié la diplomatie à une forme de réflexe atlantiste.
Les néoconservateurs américains ont travaillé pendant des années à briser ce lien privilégié entre Paris et Moscou. Ils y sont parvenus, pour l’instant, avec une efficacité redoutable. Mais ils n’auraient rien pu faire sans la complicité active ou passive de ceux qui, en France, ont renoncé à penser l’intérêt national autrement qu’à travers le prisme de l’Otan, de Bruxelles ou de Washington.
On explique désormais aux Français que parler à la Russie serait une faiblesse. C’est l’inverse.
La faiblesse consiste, pour un pays comme la France, à ne plus avoir de voix propre. La faiblesse consiste à croire que l’on défend la paix en fermant toutes les portes au dialogue. La faiblesse consiste à laisser d’autres puissances décider à sa place de ses ennemis, de ses priorités et de son avenir stratégique.
Une chose est certaine : aucune paix durable ne naîtra en Europe de l’exclusion de la Russie
La question n’est donc pas de savoir s’il faut être prorusse ou anti-russe. Cette grille de lecture est pauvre, infantile et dangereuse. La vraie question est de savoir si la France accepte de devenir une puissance secondaire, enfermée dans les réflexes d’un bloc, ou si elle veut redevenir une nation souveraine, capable de parler à tous, y compris à ceux que ses alliés lui demandent de traiter en ennemis éternels.
Car une chose est certaine : aucune paix durable ne naîtra en Europe de l’exclusion de la Russie. On peut refuser de l’entendre aujourd’hui, on peut même faire de cette évidence un délit d’opinion, mais la géographie, l’histoire et les rapports de force finiront toujours par revenir.
De Gaulle avait compris que la grandeur française passait par l’indépendance, et que cette indépendance supposait de ne jamais laisser d’autres capitales décider à la place de Paris. Renouer le dialogue avec Moscou ne serait pas une trahison de l’Europe. Ce serait peut-être, au contraire, le premier acte sérieux pour lui éviter une guerre plus vaste. Une France qui parle à la Russie ne s’abaisse pas. Elle retrouve sa voix. Et lorsqu’elle retrouve sa voix, c’est toute l’Europe qui peut, enfin, recommencer à penser la paix.