Editorial: vu de Sirius, on dirait que Trump « bet the farm »!

BRUNO BERTEZ

Le 1 er Juillet

je profite de la période des congés pour prendre un peu de hauteur et essayer de voir la situation de loin; de Sirius. On ne peut pas prédire le futur mais on peut voir le présent avec les yeux de demain.

« TRUMP BET THE FARM »


La fuite en avant américaine me parait indéniable; les Etats Unis fuient les problèmes au lieu de les résoudre et ils s’envoient en l’air. La fonction tribunitienne de Trump fait partie integrante de la situation elle n’est pas un simple accessoire. Elle entretient une Humeur Sociale.

De la financiarisation au mirage de l’intelligence artificielle

Depuis le début des années 1980, les États-Unis ont engagé une politique de fuite en avant risquée mais remarquablement cohérente.

Face au ralentissement de la croissance, à l’érosion de la rentabilité du capital productif et à l’insuffisance des investissements dans l’économie réelle, Washington a choisi non pas de reconstruire une base industrielle solide, mais de contourner le problème par une série de leviers monétaires, et financiers. Le coeur de cette politique est financier mais ce fut un TOUT; pauperisation des salariés compensée par le crédit, , arbitrage international du travail et drainage des surplus mondiaux pour pallier le manque d’épargne domestique..

Notez le cette politique fut coherente , elle formait un TOUT;

Cette stratégie a permis de maintenir l’apparence de prospérité pendant des décennies. Elle a aussi engendré des déséquilibres structurels qui n’ont jamais été corrigés.

Aujourd’hui, sous Donald Trump, cette logique atteint son paroxysme : la masse de capital financier continue de gonfler, les déficits jumeaux s’envolent, et l’ensemble ne tient plus que grâce au cours forcé des dettes et du dollar , grace aux guerres et grace aux menaces.

Mais plus profondément ce qui fait tenir l’édifice c’est le mirage de l’intelligence artificielle lequel permettrait de redonner une base concrète à la domination..

Si ce mirage se dissipe, le système risque un effondrement en chaîne que seule une création monétaire astronomique pourra temporairement retarder.

Les années 1980 ont marqué le tournant de la financiarisation mais celle ci a été ébauchée par les dérives de la Fed pour financer en même temps la guerre et le Great Society.( Kennedy) Le beurre et les canons comme l’on dit.

Après les chocs pétroliers et la crise de rentabilité des années 1970, la réponse américaine a été claire. Pression durable sur les salaires réels de la majorité des travailleurs, déréglementation financière, baisse du coût du capital via des taux d’intérêt progressivement abaissés après le choc Volcker, et encouragement à l’endettement. Les salaires horaires réels de l’ouvrier ou de l’employé typique ont quasiment stagné pendant des décennies tandis que la productivité progressait nettement. La part de l’emploi manufacturier, qui dépassait 20 % dans les années 1970, est tombée autour de 8-9 %.

L’investissement productif a cédé le pas aux actifs financiers et immobiliers.

Le résultat a été une succession de bulles d’actifs : immobilier dans les années 2000, puis valeurs boursières. La désindustrialisation s’est accélérée, la financiarisation a transformé l’économie en machine à valoriser le capital existant plutôt qu’à en créer du productif nouveau, le déficit commercial extérieur s’est installé de manière structurelle dès le début des années 1980, et les déficits budgétaires ont suivi. Les « déficits jumeaux » sont devenus une caractéristique permanente de l’économie américaine, supportée par le privilège du dollar.

En 2008, la crise de surendettement produite par l’émission excessive d’actifs financiers de qualité douteuse a failli entrainer la révulsion du système, la tuyauterie du refinancement s’est colmatée, et il a été choisi non pas de corriger mais de continuer le modèle en transformant la question de solvabilité en problème de liquidité.

La crise de 2008 a été le produit direct de cette logique : surendettement privé, bulle immobilière, levier financier excessif. La réponse n’a pas été une rupture. Elle a consisté en un sauvetage massif du système financier, des taux d’intérêt durablement proches de zéro, et des programmes d’assouplissement quantitatif qui ont encore gonflé les bilans et les valorisations d’actifs.

L’économie réelle a continué de se financiariser. Les buy-backs ont pris leur essor. Les investissements productifs sont restés insuffisants face aux besoins de renouvellement industriel. Les déficits publics et extérieurs se sont creusés à nouveau.

Trump n’a apporté aucune correction, seulement une accélération. Rien de ce qu’a fait Donald Trump, ni lors de son premier mandat ni depuis son retour en 2025, n’a corrigé ces tendances de fond.

Au contraire.

Les baisses d’impôts (prolongation et extension des mesures de 2017 via le paquet budgétaire de 2025) ont encore allégé le coût du capital pour les actionnaires et les grandes entreprises. Les déficits budgétaires restent massifs : environ 1,8 trillion de dollars en 2025, avec des projections autour de 1,9 trillion voire davantage pour 2026, soit près de 6 % du PIB. La dette publique brute approche les 40 000 milliards de dollars.

Les déficits jumeaux se sont à nouveau mis en évidence. Même si les droits de douane génèrent un peu de recettes et réduisent quelque peu le déficit commercial sur certains postes, ils n’inversent pas la tendance structurelle. La masse de capital financier a continué de progresser, portée par des valorisations boursières soutenues par les liquidités du leverage via les repos..

L’économie américaine n’a pas renoué avec un cycle d’investissement productif massif et autonome hors des secteurs de pointe. Elle s’appuie toujours davantage sur l’endettement public et privé, sur la consommation financée par l’effet richesse des actifs, et sur le statut international du dollar.

Le mirage de l’intelligence artificielle est devenu envahissant. Tout ne tient désormais que par le pari de l’intelligence artificielle. Les investissements colossaux dans les centres de données, les puces, les logiciels et l’infrastructure énergétique liés à l’IA représentent une part disproportionnée de la croissance du PIB récente (souvent estimée entre 20 % et 40 % de la contribution à la croissance selon les trimestres de 2025). Les valorisations des entreprises liées à l’IA ont explosé, concentrant une part énorme de la capitalisation boursière américaine.

Ce n’est plus seulement une innovation technologique. C’est devenu une humeur sociale au sens de Ben Johnson et des socionomistes.

L’engouement actuel autour de l’IA peut se lire comme une expression d’humeur sociale, au sens que lui donne la socionomie

NOTE L’« humeur sociale » (social mood) est l’idée centrale développée par Robert Prechter dans la socionomie. Ce n’est pas l’événement qui crée le sentiment collectif, c’est l’inverse : une humeur collective endogène (optimiste ou pessimiste, expansive ou restrictive) précède et façonne les comportements sociaux, économiques, politiques et culturels.

Quand l’humeur est positive et expansive, on observe :

  • des valorisations d’actifs extrêmes,
  • une foi quasi religieuse dans les innovations technologiques,
  • une tolérance élevée au risque et à l’endettement,
  • des récits grandioses de transformation radicale du monde.

C’est exactement le climat qui entoure l’IA depuis 2023-2026.L’IA comme manifestation d’humeur sociale.

L’intelligence artificielle n’est pas seulement une technologie. Elle est devenue le support narratif parfait d’une humeur sociale encore très positive :

  • Elle promet une productivité quasi magique capable de résoudre d’un coup les problèmes structurels (croissance molle, rentabilité, déficits, vieillissement…).
  • Elle justifie des valorisations boursières et des investissements en capital (data centers, puces, énergie) hors de proportion avec les revenus actuels.
  • Elle cristallise un espoir quasi messianique : « cette fois, c’est différent », « nous allons enfin retrouver une croissance soutenue ».

Dans le cadre de la fuite en avant américaine l’IA joue précisément le rôle de dernier grand récit expansif. Elle permet de prolonger la phase d’optimisme financier alors même que les fondamentaux (déficits jumeaux, sous-investissement productif hors tech, pression sur les salaires) restent dégradés.

Ce que la socionomie nous dit sur la suite

  • L’humeur sociale n’est pas rationnelle. Elle oscille de façon endogène.
  • Quand elle bascule , ce qui est inévitable, le même objet qui incarnait l’espoir devient le symbole de l’excès. Les valorisations s’effondrent, les investissements se contractent brutalement, et le récit passe de « révolution » à « bulle ».
  • Les conséquences ne restent pas confinées au marché : elles se propagent à l’économie réelle, à la politique et à la culture.

Autrement dit, si l’IA est aujourd’hui le principal support de l’humeur sociale positive qui tient encore l’édifice américain, et quand ce support se derobera il faudra le remplacer par la « quantité astronomique de monnaie de base » dont je parle souvent.

L’IA est le dernier grand levier de la fuite en avant : il permet de justifier des niveaux de capitalisation sans précédent, d’attirer des capitaux mondiaux, et de maintenir l’illusion que la productivité va enfin rebondir suffisamment pour absorber les déséquilibres accumulés.

Trump a clairement misé sur ce scénario, combiné aux baisses d’impôts et aux tarifs, comme solution miracle pour relancer la machine sans s’attaquer frontalement aux problèmes de fond (sous-investissement productif durable hors tech, pression salariale structurelle, dépendance à la demande financée par la dette).

Or l’intelligence artificielle, aussi réelle soit-elle en termes de progrès technique, reste un pari. Les mises en œuvre concrètes dans l’économie réelle peinent pour l’instant à générer les gains de productivité massifs et généralisés nécessaires pour justifier les valorisations et les investissements engagés.

Si le mirage s’estompe – retards dans la monétisation, concurrence chinoise, saturation des usages, ou simple retour à la réalité des bilans –, les conséquences arriveront en chaîne : correction boursière violente, arrêt brutal des investissements dans l’infrastructure IA , effet richesse négatif sur la consommation, et retour au premier plan des déséquilibres structurels (déficits, dette, sous-investissement productif).

Pour sauver l’édifice, il ne restera alors qu’une option déjà expérimentée en 2008-2009 et en 2020 : créer une quantité astronomique de monnaie de base.

La Réserve fédérale monétiserait massivement la dette publique et privée, afin d’éviter un effondrement systémique. Ce serait la continuation logique, et ultime, de la politique de fuite en avant inaugurée il y a plus de quarante ans.

Trump n’a pas inventé ce modèle. Il l’a hérité et l’a poussé à son extrême. En misant tout sur la poursuite de la financiarisation, sur le maintien des déficits jumeaux et sur le pari technologique de l’IA, il a véritablement « bet the farm ».

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