Editorial. Les États-Unis, « prisonniers de leur propre puissance »; prisonniers de leur Imaginaire!

BRUNO BERTEZ

LE 5 Juillet

Dans une interview récente , le professeur Richard Sakwa, spécialiste des questions russes et européennes à l’Université du Kent, livre l’une des critiques les plus sévères de la stratégie américaine entendues depuis longtemps.

Je vous la livre car elle rejoint un point clef de mon cadre analytique.

Selon Sakwa, la tragédie actuelle des États-Unis est d’être devenus «prisonniers de leur propre puissance».

Dotés d’une force militaire immense, les dirigeants américains restent convaincus que cette puissance leur permet de «façonner la réalité».

Sakwa rappelle le slogan néoconservateur des années 2000 :

« Les empires font le temps » (empires make the weather).

L’idée était simple : une superpuissance peut imposer sa volonté, frapper un petit pays pour montrer sa force, puis contrôler le récit. je vous ai fait plusieurs articles sur ce thème délirant ; « nous sommes un empire , nous produisons la réalité et vous vous adaptez ».

Cette illusion s’effondre aujourd’hui.

Les États-Unis, sont effectivement prisonniers de leur propre imaginaire. Cet imaginaire s’est créé puis développé, enrichi et complexifié avec le développement économique et l’essor des forces productives.

Au fil du temps cet imaginaire a pris vie, comme une sorte de mythe national, il a produit sa propre autonomie, autonomie largement verbale, qui correspondait aux besoins et aux désirs de la société.

Les Americains ont fini par croire à ce mythe et à ses dérivées. Ce mythe façonne leur culture , leur inconscient collectif, il les pénètre, les traverse et devient ontologique.

Cette autonomie a été mue par une sorte de logique réthorique, par une logique de récit , par des productions hollywoodiennes, destinées à plaire, à justifier, et à ratifier.

Tout ceci converge avec ma disjonction des ombres et des corps, avec l’opération méphistophélique qui m ‘est chère intellectuellement.

Ce que le professeur Richard Sakwa décrit avec une rare lucidité — les États-Unis devenus « prisonniers de leur propre puissance » — n’est pas seulement un constat géopolitique. C’est la manifestation contemporaine d’un processus beaucoup plus profond, celui que j’ai souvent appelé la disjonction des ombres et des corps.L’opération méphistophélique figurée dans Faust.

Depuis plusieurs décennies, le monde occidental, et singulièrement les États-Unis, a conclu un pacte faustien.

Il a créé un imaginaire d’une puissance absolue : l’empire qui « fait le temps », qui façonne la réalité par la seule force de sa volonté et de sa narration.

Cet imaginaire s’est développé selon sa propre logique interne, sa propre combinatoire. Il obéit au principe de plaisir et au principe de moindre effort. Il refuse le négatif. Il ne veut pas savoir ce qui résiste, ce qui contredit, ce qui fait obstacle.

GRACE A CETTE CONSTRUCTION LE MONDE OCCIDENTAL S’ENVOIE EN L’AIR

IL LEVITE

IL BULLE

LA BULLE EST UNE STRUCTURE PRIMAIRE DEVENUE ENVAHISSSANTE DU MONDE OCCIDENTAL.

ON DIT VULGAIREMENT QU’IL NE TOUCHE PLUS TERRE

IL EST LIBERE DE LA GRAVITTAION C’EST A DIRE DU POIDS DU REEL

Comme Méphistophélès, il offre la toute-puissance… en échange de l’âme du réel. Les signes (discours stratégiques, doctrine de la « rules-based order », crédibilité du dollar, narratif de la victoire inévitable) se sont peu à peu autonomisés. Ils ont cessé de re-présenter le réel au sens Derridien — c’est-à-dire de le rendre présent une seconde fois, en le reconnaissant dans sa résistance.

Ils se sont mis à présenter un monde parallèle, un monde d’ombres qui se prennent pour des corps.

La puissance des fétiches est au coeur de ces processus; ce qui donne à cet imaginaire une force quasi irrésistible, c’est qu’il n’est pas purement idéologique. Il est soutenu par les marchés.


La Bourse, les flux de capitaux, les valorisations financières, les dettes américaines traitées comme de l’or… tout cela fonctionne comme un système de fétiches.

Les signes monétaires et financiers ne se contentent plus d’indiquer une réalité sous-jacente ; ils la produisent. Ils donnent vie à l’imaginaire et le rendent performatif. C’est précisément pour cela que l’illusion a pu durer si longtemps. L’illusion enrichit, elle procure du plaisir, le Pognon de ces fétiches permet de satisfaire tous les désirs. Même si on produit de moins en moins car ce sont les autres qui produisent! En produisant de moins en moins, en produisant des signes et des digits, « on lâche la proie pour l’ombre ».

Tant que les marchés continuent de valider la fiction (en rachetant la dette américaine, en acceptant le dollar comme réserve ultime, en finançant les guerres interminables), l’ombre continue de danser et de se croire corps.

Sakwa le dit à sa manière : la croyance néoconservatrice selon laquelle « les empires font le temps » était encore tenable tant que la réalité ne revenait pas mordre. Aujourd’hui, en Ukraine comme face à l’Iran, le réel commence à faire retour. Et le retour du réel est toujours humiliant pour celui qui s’était convaincu de pouvoir le modeler à sa guise.

Nous assistons à l’approfondissement d’une disjonction classique :

D’un côté, un imaginaire occidental qui s’auto-entretient, refuse le négatif, multiplie les déclarations contradictoires et « ridicules » (pour reprendre le mot de Sakwa à propos de Trump, mais le phénomène est bipartisan).

De l’autre, un réel qui s’éloigne de plus en plus de cet imaginaire : limites matérielles de la puissance militaire, résistance des adversaires, épuisement des alliés, décrochage démographique et productif, perte progressive de crédibilité.

Cette disjonction ne peut se résoudre que par un choc c’est ce que j’affirme régulièrement.

Un événement, un fétu de paille, une goutte d’eau. N’importe quoi peut forcer la réconciliation brutale entre l’ombre et le corps. Nous sommes dans le fractal.

Ce moment n’est pas nécessairement une défaite militaire spectaculaire. Il peut prendre la forme d’une crise monétaire, d’un effondrement de confiance dans les Treasuries, d’un basculement des flux de capitaux, ou d’une série de revers stratégiques qui rendent enfin impossible de continuer à croire que «nous contrôlons le récit».

Jusque-là, l’imaginaire continue sa trajectoire autonome. Plus il s’éloigne du réel, plus il devient fragile… et plus il a besoin de la force pour se maintenir.

C’est le piège parfait de l’opération méphistophélique : plus on investit dans l’illusion, plus on devient son prisonnier.

Sakwa observe la surface géopolitique de ce processus. Ce que révèle son diagnostic, c’est que la puissance américaine n’est plus au service d’une stratégie réaliste. Elle est devenue l’instrument d’un imaginaire qui refuse de mourir, et qui, pour survivre, est prêt à entraîner le monde dans sa propre disjonction mortifère.

Le jour où le réel imposera sa réconciliation, ce ne sera pas seulement une crise de politique étrangère. Ce sera le moment où les ombres cesseront enfin de croire qu’elles sont des corps, tous les récits se réécriront!

EN PRIME

Ce que dit Sakwa:

Que ce soit dans la guerre en Ukraine ou dans le conflit avec l’Iran, la réalité « revient mordre les États-Unis aux talons ».

Sakwa est catégorique :

«On ne peut pas façonner la réalité. La réalité finit toujours par revenir.»

Pour le reste de la planète, le spectacle est celui d’une grande nation autrefois respectée qui s’humilie elle-même par ses erreurs de calcul.

Sakwa parle d’un mélange de tristesse face à « un pays autrefois grand, une puissance autrefois grande, et une nation peuplée de beaucoup de gens formidables ».

Il n’épargne pas non plus l’administration Trump. À mi-mandat de son second mandat, le président américain « perd le contrôle » et multiplie les déclarations « ridicules et contradictoires ».

Mais Sakwa refuse de réduire le problème à un seul homme. Le mal est plus profond et bipartisan : une incapacité structurelle à pratiquer la diplomatie, une isolation face aux faits, et la répétition obstinée des mêmes erreurs stratégiques en espérant un résultat différent.

Au-delà des personnalités, Sakwa pointe un défaut systémique de Washington : la croyance que la force militaire peut tout résoudre et que le contrôle du récit suffit à masquer les échecs sur le terrain.

Cette vision a conduit les États-Unis dans des impasses en Ukraine comme au Moyen-Orient.

En résumé, le message de Sakwa est clair :
la puissance américaine, au lieu d’être un atout, est devenue un piège.

En refusant d’accepter les limites de cette puissance et en négligeant la diplomatie, les États-Unis s’enferment dans un cycle d’échecs que le monde observe avec une forme de tristesse mêlée d’inquiétude.

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