Editorial. En attendant un catalyseur. Quand donc les critiques de l’IA américaine deviendront-elles un savoir commun

BRUNO BERTEZ

Le 7 Juillet

Quand les critiques de l’IA américaine deviendront-elles un savoir commun ?

L’opinion publique, la Bourse, les marchés, le sentiment de la population, tout cela est produit par des perceptions.

Le réel en tant que tel ne produit ses effets qu’après avoir traversé l’épaisseur du crane humain, apres avoir franchi les résistances , les dénégations et les « je n’en veux rein savoir » c’est à dire apres avoir subli l’alchimie des perceptions.

Lorsque des perceptions sont minoritaires, dispersées, limitées elles ne produisent pas forcément leurs effets, pour qu’elles soient declenchantes il faut qu’elle se coagulent. Il faut que quelque chose se passe, quelque chose de mysterieux.

Quand un savoir social se coagule, quand tout le monde sait que tout le monde sait, alors le savoir devient ce qu’on appelle « common knowledge », , un savoir dont le monde sait que tout le monde sait

Quand on passe à la common knowledge, une terrible machine se met en branle, on passe dans le tout ou rien on bascule.

La question centrale qui se pose aujourd’hui, à la lecture d’une masse considérable de publications spécialisées et d’analyses, est simple en apparence et redoutable dans ses implications : quand les critiques adressées aux choix américains en matière d’intelligence artificielle produiront-elles enfin leur effet ?

Quand ces critiques franchiront-elles le seuil qui les transforme en common knowledge ?

Le concept de common knowledge est bien plus qu’une simple information partagée. La common knowledge (ou connaissance commune) ne se limite pas au fait que « beaucoup de gens savent quelque chose ». Elle désigne une structure épistémique précise, formalisée en théorie des jeux et en philosophie de la connaissance (notamment par David Lewis et Robert Aumann).

Une information devient common knowledge lorsque :

  1. tout le monde la connaît ;
  2. tout le monde sait que tout le monde la connaît ;
  3. tout le monde sait que tout le monde sait que tout le monde la connaît ;
  4. et ainsi de suite à l’infini.

Cette régression infinie n’est pas un détail technique. C’est elle qui change le comportement collectif. Tant qu’une information reste seulement « largement diffusée » ou même « mutuellement connue » (tout le monde la sait, mais on ignore encore si les autres savent qu’on la sait), elle peut coexister avec un consensus apparent opposé.

La plus grosse formation de common knowledge qu’il m’a été donné d’analyser c’est celle qui a fait basculer François Hollande en tres peu de temps dans le rejet et l’impopularité au point qu’il ne puisse se représenter. D’un seul coup par cette coagulation d’un savoir commun il est devenu hyper tricard.

Dès qu’un savoir devient common knowledge, les agents ajustent simultanément leurs anticipations, leurs stratégies et leurs discours publics. Les marchés basculent, les opinions majoritaires se retournent, les coalitions se reforment.

C’est le moment où « la mayonnaise prend », pour reprendre une expression boursière et politique.

Je constate des critiques convergentes, déjà massives, mais encore privées en matière d’IA. Celui qui lit réellement l’ensemble de la production analytique récente est frappé par la montée et, surtout, par la convergence des critiques dirigées contre le modèle américain d’IA.

Ces critiques portent sur plusieurs points structurels :

le niveau des dépenses, jugé excessif et souvent mal financé ;

des pratiques comptables et des montages financiers jugés douteux ;

une circularité dangereuse entre investissements, valorisations et flux de capitaux ;

le pari quasi exclusif sur le scaling (l’augmentation pure et simple de la taille des modèles et des volumes de données) comme voie unique de progrès ;

le choix délibéré d’une approche fermée et propriétaire, au détriment de l’ouverture et de la diffusion large des technologies ;

la dynamique de concurrence frénétique visant à « être le premier », au risque de sacrifier la robustesse, la sécurité et la soutenabilité à long terme.

Ces observations ne relèvent plus de positions isolées. Elles apparaissent de manière récurrente chez des analystes, des chercheurs, des praticiens et des observateurs financiers.

Pour quiconque suit de près la littérature, elles sont devenues évidentes.

Pourtant, l’essentiel ne réside pas dans la publication de ces critiques.

L’essentiel réside dans le chemin qu’elles emprunte et à la prise de conscience – ou n’empruntent pas encore – dans les têtes. Vous savez que j’utilise beaucoup les outils intellectuels de la psychanalyse. Ici, je vois une résistance sociale au basculement, un déni, un refus de d’ouvrir les yeux. Un refus forcené de se reveiller et une volonté feroce de continuer à rever. Le mécanisme que je veux vous faire sentir est celui du reveur qui jouit de son reve et veut a tout prix qu’il se prolonge. On est dans le principe du plaisir; celui qui fait repousser le négatif et les mauvaises nouvelles.

Pour l’instant, nous restons en deçà du seuil de prise de conscience généralisée. Les vices structurels de l’approche américaine n’ont pas encore acquis le statut de common knowledge. Une forme de résistance sociale et cognitive continue d’opérer : le sentiment global demeure majoritairement positif, les narratifs de leadership technologique et de destinée inéluctable conservent leur force d’attraction. Les critiques circulent, s’accumulent, se renforcent mutuellement, mais elles n’ont pas encore déclenché le mécanisme autoréférentiel qui transforme une connaissance dispersée en fait social incontournable.

On retrouve exactement le même phénomène dans d’autres domaines. Les aspects négatifs de certaines politiques militaires – échecs, faiblesses, incohérences – peuvent être patentés, documentés, analysés en détail. Ils n’en deviennent pas pour autant common knowledge. La mayonnaise n’a pas encore pris.

Or, en bourse comme en politique, ce sont précisément les vagues de common knowledge qui produisent les retournements de grande amplitude.

La question s’impose: que faudrait-il pour que la catalyse se produise ? La question qui demeure ouverte est donc celle des conditions de catalyse. Quels événements, quelles révélations, quels enchaînements seraient capables de faire basculer l’ensemble ? Quels contacts avec la Verité, avec le Symbolique faudrait il pour que le charme se rompe. Il n’y a pas de psychanalyste social!

Je n’ai pas de bonne réponse , mais plusieurs mécanismes sont concevables :

un échec technique ou économique d’une ampleur telle qu’il rende impossible le maintien du narratif dominant ;

la divulgation d’informations financières ou opérationnelles Enronesques qui rendent visible, de manière irréfutable et simultanée, la circularité ou la fragilité des montages ;

un changement de posture d’acteurs jusque-là silencieux ou alignés, dont le retournement public créerait immédiatement le second ordre de connaissance (« tout le monde sait maintenant que même eux le savent ») ;

une succession de signaux faibles qui, en s’additionnant sous le regard d’un public désormais attentif, franchissent le seuil de coordination cognitive.

Rien n’indique que ce moment soit imminent.

Rien n’indique non plus qu’il soit impossible.

L’histoire des technologies et des marchés montre que les phases de common knowledge tardent parfois longtemps, puis se déclenchent avec une rapidité déconcertante.

En attendant sachez que le décalage, le gap, est là : les critiques sont solides, convergentes et substantielles, pour qui veut bien les lire.

Elles n’ont pas encore accompli le parcours qui les transformerait en fait social partagé à tous les ordres. C’est dans cet intervalle – entre la publication des analyses et la constitution d’une véritable connaissance commune – que se joue actuellement le destin de la perception collective de l’IA américaine.

2 réflexions sur “Editorial. En attendant un catalyseur. Quand donc les critiques de l’IA américaine deviendront-elles un savoir commun

  1. Je pense, que pour ce qui touche à l’I.A, une pensée collective, une aura intuitive se forme sous nos yeux et commence de peser sur les consciences: c’est cette appréhension culturellement orientée par le cinéma et la littérature ou on commence de comprendre que l’I.A dans nos existences va avoir un effet manifestement transformateur et que la boite de Pandore est déjà ouverte et que les failles humaines offrent un tremplin tyrannique à une I.A qui parodie l’Humain comme un reflet tout juste déformé de ce que nous sommes capables de nous faire à nous meme et que l’I.A s’autoriserait à nous faire si des difficultés à atteindre promptement un objectif nécessitait tactiquement ou sur le plan simplement opératif d’éliminer les variables contraignantes que nous incarnons en tant qu’obstacles.

    Sur le plan des structures sociales et holistiquement sur celui de la coordination organique des classes dans le monde du travail mais aussi s’insinuant jusque dans la sphère privée, L’I.A éveille, comme on grimpe une échelle des contingences déstructurantes, la méfiance s’installe, le sentiment du danger semble rapproché. Une brise d’intuition mue par l’instinct de conservation le plus primal vous dresse le poil, peut être sans les mots les mieux adaptés et ajustés pour réaliser l’imminence proximale du franchissement sans retour en arrière d’un seuil critique, point catastrophe et de rupture consommée que l’I.A pourrait bien franchir un saut qualitatif dans son développement cognitif avec l’AGI.

    Discrètement désalignée, échappant aux firewalls par quelques portes dérobées échappant à la vigilance de ses maitres programmeurs, on imagine l’I.A trônant virtuellement sur le destin de nos vies, déposséder le pouvoir politique d’un libre-arbitre laissé trop longtemps en pâture pour le bénéfice disséminé d’un confort faustien qui exigeait sa part maudite: le sacrifice de notre autonomie de penser et d’agir et de récolter la juste part de ce qui nous revient pour nous permettre d’évoluer. Le panoptique digital assurerait cette nouvelle homéo-« stasie » comportementale, les humains auraient abdiqué leur liberté commune et naturelle de décider comment et pourquoi agir dans une société que leurs ancêtres et leurs héritiers auraient bâtis et entretenus pour leurs descendants. Le feu prométhéen les a rendu addicte de leurs succès technologiques. Les scientifiques et les financiers auraient perdu leur dignité pour s’être ainsi laissé berner par la redondance de tant de succès et de profits empilés car eux aussi, pour certains mais les troupes grossissent pressentent que la Bête est là… « La Bete de l’événement » nous avait confié M. Macron dans un moment d’abandon luciférien, son regard en immersion détaché du monde le trahissait, le ton de sa voix semblait montrer le lâcher-prise d’une jouissance déplacée. .

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  2. on s’approche du point céleste qui lorsqu’il sera atteint déclanchera soit une correction sévére soit une folle envolée suivie d’un violent krach. lorsque le dow jones touchera 56 K, il aura atteint ce niveau. ce sera le meme niveau actualisé que mai 1927 et decembre 1999. en mai 1927, il est passé puis a explosé jusqu’au niveau actualisé de… 111 K en septembre 1929 avant de s’effondrer jusqu’au niveau actualisé de 12 K en juin 1932. en decembre 1999, il n’est pas passé et donc a corrigé sévérement jusqu’au niveau actualisé de 31 K en octobre 2002.

    en dehors de ces 2 périodes il n’aura jamais été aussi cher depuis 1896.

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