Editorial. La chaîne du bonheur monétaire se fissure; la logique impose que l’or reprenne et prolonge son mouvement haussier.

Les chaînes du bonheur monétaires : du Japon d’avant la bulle au système monétaire international d’aujourd’hui

Dans le Japon d’avant la crise de la fin des années 1980, les entreprises multipliaient les participations croisées, les financements circulaires et les « chaînes du bonheur ».

Chacun achetait les fonds propres des autres.

Globalement, les véritables fonds propres – ceux provenant de capitaux extérieurs indépendants – étaient bien inférieurs à ce qu’ils semblaient être dans les bilans.

C’était un système fragile, malsain, sinon frauduleux.

Ce réseau dense, caractéristique des keiretsu, reposait sur des échanges de papier. Une entreprise A achetait des actions de B, B de C, et C de A (ou selon des schémas plus complexes). Les banques et assureurs du groupe participaient également. Ces opérations n’injectaient souvent aucun capital frais réel : le capital apparent de chaque société gonflait sans apport net de ressources externes.

Les bilans s’en trouvaient artificiellement gonflés et le levier réel était sous-estimé.

Les financements circulaires (prêts préférentiels, crédits croisés, soutiens mutuels) complétaient le dispositif et créaient une illusion de solidité collective.

Les actionnaires externes restaient minoritaires, et le management était largement protégé des pressions du marché.Sur le papier, les ratios de fonds propres paraissaient confortables. En réalité, une part importante du capital était circulaire. Consolidé, le capital propre réel du système était nettement inférieur.

Ces arrangements diluaient la propriété des investisseurs tiers sans augmenter proportionnellement la capacité bénéficiaire des entreprises.

Pendant la bulle de 1985-1991, les valorisations boursières et immobilières furent encore amplifiées par ces liens artificiels. Lorsque la bulle éclata au début des années 1990, la fragilité apparut au grand jour : les participations croisées, auparavant stabilisatrices, devinrent un fardeau. Le réseau se démantela progressivement sous la pression des réformes et de l’arrivée d’investisseurs étrangers.

Le système monétaire international est isomorphe à ce modèle japonais.Je soutiens que le système monétaire international actuel présente une structure très similaire. Il fonctionne comme une vaste « chaîne du bonheur », une daisy chain. Depuis octobre 2022 en particulier, la coopération des émetteurs de monnaies de réserve du G7 consiste à soutenir les monnaies de chacun en achetant les dettes souveraines des autres en tant que réserves.

Cette pratique perpétue l’impression monétaire (QE) habilement déguisée en gestion « responsable » des réserves. Il s’agit d’une solidarité dans l’excès monétaire non conventionnel : les banques centrales s’achètent mutuellement des dettes pour stabiliser les marchés obligataires et les changes, tout en maintenant l’apparence d’une prudence.

Les données de fin 2022 sur la croissance des réserves en USD, EUR, JPY, GBP et AUD avaient confirmé ce mécanisme discret de soutien croisé.

Le tournant est intervenu vendredi 31 juillet 2026. Le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a fait déverser des réserves en euros du Fonds de stabilisation des changes (ESF) pour acheter des yens sur les marchés des changes. La Federal Reserve Bank of New York a exécuté l’opération pour le compte du Trésor.

Il s’agit de la première intervention américaine d’achat de yens depuis 1998, réalisée en coordination bilatérale avec le Japon alors que le yen touchait des plus bas de près de quarante ans.

Bessent soutient le yen parce que le Japon soutient le dollar.

Au lieu de vendre des dollars, les États-Unis ont liquidé des avoirs en euros. L’opération a pris de court la Banque centrale européenne, informée seulement après l’exécution des transactions. Les autorités américaines l’ont présentée comme une simple « réallocation des ressources » de l’ESF, sans coordination préalable avec les Européens.Au lieu de la solidarité uniforme du G7, Bessent a signalé une sélectivité claire. Le Japon est désormais priorisé sur l’Union européenne.

L’intervention est restée bilatérale États-Unis-Japon, sans implication des autres membres du G7 ni de l’Europe. Elle s’inscrit aussi dans un contexte où Washington cherche à éviter que le Japon ne vende massivement des Treasuries américains pour financer ses propres interventions, à un moment où les rendements longs américains sont élevés.

L’Union européenne apparaît comme un désastre politique, économique, militaire et monétaire. Les États-Unis se retirent de cette décadence déstabilisante.

La Daisy Chain, qui unissait les émetteurs de monnaies de réserve dans un excès monétaire partagé, se fissure. Ce qui était une solidarité masquée devient une hiérarchisation nette des priorités géopolitiques et monétaires.Cette opération marque potentiellement la fin de la chaîne du bonheur. Les réserves croisées, outil de politique monétaire non conventionnelle déguisé, cèdent la place à des choix sélectifs.

Cela affaiblit le système. On tourne de plus en plus le dos à la coopération internationale.

Bessent devrait pourtant se souvenir, comme l’a rappelé Alan Greenspan, qu’« une chaîne n’est jamais plus solide que son maillon le plus faible ».

En fragilisant le maillon européen et en rompant l’uniformité du soutien mutuel, Bessent affaiblit l’ensemble de l’édifice monétaire mondial.

Conclusion : l’or doit reprendre son mouvement haussier. Comme dans le Japon d’avant la crise, la révélation de la nature circulaire et artificielle du capital (ici monétaire) expose la fragilité du système.

Lorsque la chaîne du bonheur se fissure, les actifs purement fiduciaires et interdépendants perdent de leur attractivité relative. L’or, seul actif monétaire non circulaire, non-créance et non-dépendance d’un autre émetteur, redevient le refuge naturel. Il s’est déjà envolé suite à ces événements. La logique du système monétaire international, désormais ouvertement sélectif et fissuré, impose que l’or reprenne et prolonge son mouvement haussier.

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