Editorial. Profits records, bourse surévaluée et capital fictif: la contradiction qui est au cœur du capitalisme américain contemporain. On n’est jamais aussi près de la chute que lorsqu’on se croit à l’apogée.

« On n’est jamais aussi près de la chute que lorsqu’on est au sommet. »

BRUNO BERTEZ

Le 9 Juillet

Les données les plus récentes du Bureau of Economic Analysis confirment un fait saisissant.

Au premier trimestre 2026, les profits des entreprises américaines avant impôt ont atteint environ 14 % du PIB, un record absolu, avec un niveau annualisé de 4 426 milliards de dollars.

Ce ratio a quasi doublé depuis la crise de 2008 et dépasse les pics antérieurs d’environ 13 % observés en 1951, 2010 et 2011. Après impôt, la part s’établit autour de 11 à 12,4 % selon les mesures (avec ou sans ajustements d’inventaire et de consommation de capital), également un sommet historique.

À titre de comparaison, cette part après impôt tournait autour de 5 % en moyenne entre 1980 et 1995.

Depuis le point bas de la pandémie de 2020, les profits nominaux après impôt ont plus que doublé (+101 %), pour atteindre des niveaux records de l’ordre de 3 600 milliards de dollars et au-delà selon les séries.

Les entreprises américaines n’ont jamais été aussi rentables en termes de part de la valeur créée (marges et part dans le PIB). Pourtant la bourse n’a jamais été aussi chère.

L’indicateur de Buffett (capitalisation boursière totale rapportée au PIB) flirte avec 230-239 %, des sommets historiques.

Le CAPE de Shiller (ratio cours/bénéfices cycliquement ajusté) se situe autour de 40-42, proche ou au-delà des niveaux de la bulle internet.

Le contraste est flagrant : d’un côté une progression du ratio profit sur chiffre d’affaires (ou sur PIB), de l’autre une compression du ratio profit sur valeur du capital (bourse et capitalisation).

Personne, ou presque, dans le discours dominant ne rapproche ces deux mouvements. Or c’est précisément là que se révèle la dynamique profonde du capitalisme contemporain, analysable dans le cadre marxiste de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, de la composition organique croissante du capital et de l’essor du capital fictif.

Marges élevées et taux d’exploitation : la surface des chiffres

La part des profits dans le PIB mesure avant tout le rapport de forces dans la répartition de la valeur nouvellement créée. Une part record signifie que le taux de plus-value (s/v) est élevé : la fraction du travail non payé appropriée par le capital a progressé.

Plusieurs contre-tendances à la baisse du taux de profit ont joué pleinement depuis les années 1980-1990 et se sont intensifiées après 2008 puis 2020 : pression sur les salaires réels et sur l’emploi (précarisation, automatisation, offshoring), pouvoir de marché accru des grands groupes (markups élevés, concentration, rentification ), baisse du coût du capital constant via la mondialisation, les technologies, l’ingenierie financière et allègements fiscaux récurrents.

Le résultat est une masse de profits en forte expansion et des marges sur chiffre d’affaires (ou sur valeur ajoutée) historiquement élevées. C’est le «

succès » apparent du capital américain.cMais la rentabilité réelle du capital ne se mesure pas à la marge sur ventes. Elle se mesure au taux de profit : plus-value rapportée à l’ensemble du capital avancé (capital constant c + capital variable v).

Même si la masse de profits (P) croît et même si la part des profits dans le PIB augmente, le taux de profit (r = P / (c + v)) peut baisser si le capital total engagé croît plus vite encore.

C’est exactement ce que suggèrent les données contemporaines.

Composition organique et masse de capital en forte expansion: il faut de plus en plus de capital pour produire le même profit La loi de la baisse tendancielle du taux de profit, telle que formulée par Marx, repose sur l’élévation de la composition organique du capital (c/v).

Le progrès technique et la concurrence poussent à remplacer du travail vivant par du capital mort (machines, infrastructures, logiciels, R&D capitalisée, etc.).

Pour produire une masse donnée de plus-value, il faut mobiliser une masse croissante de capital constant.

Les calculs empiriques marxistes sur le secteur non financier américain (Michael Roberts, Carchedi et d’autres dont je vous parle souvent) montrent une tendance séculaire à la baisse du taux de profit depuis 1945, avec des phases de récupération (années 1980-2000) insuffisantes pour inverser le mouvement de long terme.

Même lorsque les marges et la part des profits rebondissent fortement, le stock de capital (physique + incorporel) progresse souvent plus rapidement.

Dans la période récente, l’explosion des investissements en technologies (IA, data centers, cloud, automatisation) illustre parfaitement ce mécanisme : des masses considérables de capital sont engagées pour générer des gains de productivité et des profits futurs, mais le ratio capital/profit s’alourdit. La masse de capital croît beaucoup plus vite que la masse de profits.

D’où le paradoxe apparent : profits records en part de PIB, mais rendement sur le capital engagé (et surtout sur sa valorisation de marché) compressé.

Les évolutions organiques n’expliquent pas toutes les contradictions exposées ci dessus, il s’y ajoute les effets de la financiarisation.

Capital fictif, financiarisation et création monétaire sont les mamelles de la financiarisation avec la consequence : le gonflement de la valeur de marché du capital.

Le second volet de l’explication réside dans la nature même du capital fictif. Les actions, obligations et autres titres représentent des droits sur une fraction des profits futurs. Leur valeur n’est pas déterminée par le coût de reproduction du capital productif, mais par la capitalisation des flux de revenus anticipés, actualisés à un taux d’intérêt. Lorsque les taux d’intérêt sont bas, que la liquidité abonde et que les anticipations de croissance des profits restent optimistes, cette capitalisation explose.

Depuis 2008, et de manière accélérée après 2020, la création monétaire massive (QE des banques centrales, creation monétaire endogène du système bancaire , developpement des shadow banques ), l’explosion de la dette privée et publique,la desintermediation, et la financiarisation généralisée ont gonflé artificiellement/nominalement la valeur du capital fictif.

Le capital boursier (et plus largement financier) croît bien plus vite que la masse réelle de profits auxquels il donne droit.

Résultat: le ratio profit / capitalisation de marché s’effondre – ce que l’on appelle le earnings yield, inverse du price earning ratio- , alors même que le ratio profit / PIB s’envole.

C’est la divergence entre la sphère de la valorisation réelle (production de plus-value) et la sphère de la valorisation fictive. Cette divergence n’est pas un accident. Elle est une réponse structurelle à la tendance à la baisse du taux de profit dans la production, phénomène que je vous analyse et decris au fil des années

Face à des rendements productifs insuffisants, le capital se réfugie dans la spéculation, les rachat d’actions/buy backs , les fusions-acquisitions et le levier financier.

La financiarisation devient à la fois un exutoire et un amplificateur des contradictions. Elle permet de maintenir artificiellement élevés les prix des actifs et donc la « richesse » apparente, tout en masquant la compression sous-jacente du taux de profit réel.

Tout se passe comme si il y avait une sorte de course entre capital fictif et masse de profit

Le phénomène que je décris est donc double et cohérent dans mon cadre analytique:

Dans la production : élévation de la composition organique , il faut engager de plus en plus de capital pour produire une masse donnée (même croissante) de profits, latendance à la baisse du taux de profit, partiellement masquée par la hausse du taux d’exploitation et des hausses de prix des biens et services.

Dans la circulation et la finance : création monétaire et dette gonflent la valeur du capital fictif bien au-delà de la masse de profits réelle et anticipée ce qui fait le ratio profit / valeur de marché du capital s’effondre et fait que la bourse «n’a jaaiis jamais été aussi chère».

Les deux mouvements se renforcent il y a une reflexivité; les profits élevés (en pourcentage du PIB) justifient, dans le discours dominant, les valorisations élevées. Mais ces valorisations ne reposent que sur la capitalisation optimiste de flux futurs qui, pour se réaliser, exigeraient une accumulation de capital productif encore plus massive, accélérant à son tour la hausse de la composition organique.

Plus la masse de capital fictif augmente et meme accélere et plus le besoin de profit augmente et accélere! Comme on dit en finance boursière, « il faut délivrer » il faut réaliser les ancticpations incluses dans les cours de Bourse!

Terrible engrenage! Terrible engrenage dont le mouvement échappe à tout le monde.

Le système s’enferme dans une terrible fuite en avant où la masse de capital (réel + fictif) doit croître plus vite que les profits pour soutenir les valorisations.

Cette configuration est profondément instable. L’histoire du capitalisme montre que les phases de divergence extrême entre capital fictif et base réelle de plus-value se résolvent par des crises de dévalorisation : krachs boursiers, destructions de capital fictif, et parfois de capital productif, qui rétablissent temporairement le taux de profit.

Les guerres sont un bon outil de rétablissement des proportions entre profit et capiatl.

Les niveaux actuels de l’indicateur de Buffett , du CAPE et des indicateurs propriétaires de Hussman , combinés à des parts de profits records, rappellent les configurations de fin de cycle (1929, 2000, dans une moindre mesure 2007).

La différence tient à l’ampleur de la monétisation et au rôle de l’État et des banques centrales comme filets de sécurité permanents, qui ralentissent, retardent mais n’éliminent pas la contradiction.

Dans le cadre analytique que j’utilise , le « succès » apparent des profits américains n’est pas la preuve d’un capitalisme revitalisé, mais l’expression d’une phase avancée de ses contradictions internes : exploitation renforcée et financiarisation hypertrophiée pour contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit, au prix d’une croissance toujours plus fragile du capital fictif par rapport à la masse de valeur qu’il prétend représenter.

La course entre la masse de capital et la masse de profit continue. Elle ne peut se poursuivre indéfiniment sans ajustement violent.

EN D’AUTRES TERMES

Les profits records des entreprises américaines ne sont pas le signe d’un capitalisme triomphant, mais le symptôme le plus clair du mal qui le ronge, l’expression de sa contradiction interne la plus avancée. L’expression non pas de sa force mais de ses faiblesses et de la masse considerable de remèdes qu’il est obligé d’utiliser pour masquer sa situation réelle.

Ceci est bien apprehendé par Ray Dalio quand il ecrit sur la fin d u cyCle long qui a pris naissance en 1945. Dalio n’utilise pas les outils intellectuels marxistes mais il utilise l’Histoire. Hegel disait que l’Histoire c’est de la dialectique concrétisée.

D’un côté, une part de la valeur créée jamais vue depuis des décennies, confisquée aux salariés par une exploitation intensifiée, des monopoles renforcés et une pression systématique sur le travail.

De l’autre, une masse de capital fictif gonflée par la dette, la création monétaire et la spéculation, qui croît bien plus vite que la plus-value qu’elle prétend capitaliser.

Le ratio profit/PIB s’envole pendant que le ratio profit/valeur de marché s’effondre : c’est la preuve vivante que le capital doit engager toujours davantage de moyens pour produire une masse de profits qui, relative au capital total engagé, tend à stagner ou à baisser.

La financiarisation n’est plus un simple accompagnement ; elle est devenue la condition même de survie d’un système qui ne trouve plus dans la production réelle les rendements qu’il exige.

Cette course entre la masse de capital et la masse de profit ne peut se prolonger indéfiniment.

Elle prépare, comme toujours dans l’histoire du capitalisme, le moment où la fiction devra être ramenée de force à la réalité de la plus-value.

Quand ce moment arrivera, la dévalorisation du capital fictif ne sera pas un accident de marché, surtout pas un cygne noir puisqu’elle aura été eérite depuis longtemps, : ce sera le rappel brutal que, sous les records de profits et les valorisations stratosphériques, la loi fondamentale de la tendance à la baisse du taux de profit n’a jamais cessé d’opérer.

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