« Hôtel California monétaire : vous pouvez acheter des Treasuries, mais vous ne pouvez pas les vendre »

BRUNO BERTEZ

Le 19 juillet

« Hôtel California monétaire : vous pouvez acheter des Treasuries, mais surtout ne les vendez pas »

Il fallait oser.

En août 1971, Richard Nixon, d’un trait de plume impérial, avait annoncé aux alliés du monde libre qu’ils ne pourraient plus échanger leurs dollars contre de l’or.

Cinquante-cinq ans plus tard, presque jour pour jour, Scott Bessent, secrétaire au Trésor de l’Amérique triomphante 2.0, a fait comprendre aux mêmes alliés (ou à leurs héritiers) qu’ils n’avaient plus le droit de vendre leurs bons du Trésor américain.

La boucle est bouclée du cours forcé au cours bidonné. L’ingenierie créative ne suffit pas , il faut sortir des marches, abandonner le principe e la deécouverte des prix sur les marches, un marche est un espace de drainage, pas un espace de liquidité.La valeur n’est meme plus dans la tête des gens on a passé ce stade, elle st dans la vigueur qui tord les bras.

Le dollar, monnaie de réserve universelle fondante qui peut etre émise à volonté, , ce pilier de la civilisation occidentale, cette garantie ultime de liquidité et de confiance, a atteint un niveau de raffinement institutionnel digne d’un casino de Las Vegas en faillite : on vous laisse entrer, on vous fait croire que vous êtes privilégiés, mais dès que vous voulez sortir, on vous rappelle poliment que « ce n’est pas le moment »

Quelle élégance ! Quelle sophistication ! Alors que les taux longs américains grimpent comme un adolescent sous amphétamines et que le marché des Treasuries montre des signes de fragilité dignes d’un château de cartes en plein ouragan, Washington a trouvé la solution miracle : interdire (ou du moins « fortement décourager ») aux alliés de vendre.

On n’appelle plus ça un défaut. On appelle ça de la « gestion proactive de la liquidité mondiale ». Ou, pour les poètes, de la « diplomatie monétaire innovante ».

Le parallèle avec 1971 est délicieux de cynisme.

Nixon avait au moins eu l’honnêteté brutale de fermer la fenêtre de l’or en disant : « Le dollar, c’est nous, l’or, c’est fini. »Vous ne voulez pas payer pour votre protection ?,D »accord on va vous faire payer le double par le seigneuriage. Bessent, lui, opère avec la subtilité d’un éléphant dans un magasin de porcelaine : on intervient sur le yen pour éviter que le Japon (premier détenteur étranger de dettes US) ne soit forcé de liquider ses Treasuries, on élargit les facilités de repo de la Fed pour que Tokyo puisse emprunter des dollars en gages sans vendre, et on laisse entendre aux autres que celui qui veut « vendre, ce n’est pas allié ». Vous croyez que vous êtes créanciers? Tout ce que vous Treasuries vous donnent c’est le droit de vous endetter auprès de nous!

Bravo. Rien ne calme mieux une panique bancaire que d’afficher un panneau « Interdiction de retirer votre argent ». Et l’ironie atteint des sommets olympiques. Le pays qui a passé des décennies à expliquer au monde entier que les Treasuries étaient l’actif le plus sûr, le plus liquide, le plus « risk-free » de l’univers, se retrouve à supplier et/ou ordonnerà ses amis de ne surtout pas les revendre.

Comme si le dollar n’était plus une monnaie de réserve, mais un club privé dont on ne sort pas sans l’autorisation du portier. Vous avez acheté ? Super. Vous voulez liquider ? Désolé, les alliés n’ont pas le droit. C’est la version monétaire de l’Hôtel California : « You can check out any time you like, but you can never leave. »

On imaginerait presque les conversations diplomatiques :
— Cher ami japonais / européen / coréen, nous apprécions énormément votre fidélité à la dette américaine.
— Merci, mais nous avons un petit besoin de liquidités…
— Ah non. Pas maintenant. Ce serait… malvenu. Vous comprenez, la stabilité du système.

Et pendant ce temps, les analystes, les traders et les quelques esprits lucides constatent que le « whatever it takes » de Bessent pour empêcher les yields de s’envoler ressemble de plus en plus à un « whatever it takes » pour empêcher les créanciers de se souvenir qu’ils sont créanciers.

Une faute colossale de Bessent, empecher de vendre c’est avouer … que c’est invendable , c’est détruire le mythe de la résilience en essayant de le sauver.

C’est aussi intelleigent que Miran… le génie méconnu qui voulait transformer les Treasuries en ticket de métro à péage. Oui, exactement le même niveau de subtilité intellectuelle. Stephen Miran, l’économiste qui a sorti de son chapeau l’idée géniale de financer les déficits américains… en taxant (pardon, en prélevant un « user fee ») les détenteurs étrangers officiels de bons du Trésor.

Parce que, voyez-vous, fournir la monnaie de réserve mondiale, c’est un service public international, et les clients doivent payer l’abonnement.

Le raisonnement est d’une pureté cristalline :

  1. Les étrangers achètent trop de Treasuries , le dollar est trop fort ,l’industrie américaine souffre.
  2. Solution : on leur retient une partie des intérêts.
  3. Résultat magique : ils vendent (ou n’achètent plus), le dollar baisse, les exportations repartent

Heads I win, tails you lose.

Si ça marche, super. Si ça ne marche pas, qu’ils mettent leur argent ailleurs. Et si ça fait exploser les rendements et s’effondre le chateau de cartes financier construit sur les taux réels nuls, eh bien… on improvisera.

C’est le même esprit que Bessent qui, aujourd’hui, explique poliment aux alliés qu’ils n’ont plus le droit de vendre ce qu’ils ont acheté. D’un côté on veut taxer ceux qui détiennent pour les décourager de détenir, de l’autre on interdit à ceux qui détiennent de se débarrasser de ce qu’ils détiennent. La cohérence monétaire américaine a trouvé son zen : on veut à la fois que les étrangers financent les déficits et qu’ils ne puissent plus jamais sortir du piège.

Deux variantes du même génie : transformer l’actif le plus « risk-free » du monde en actif à usage conditionnel, selon l’humeur de Washington. Variantes aussi intelligentes que celle qui consiste a émettre des emprunts tres courts pour financer du très long pour ne pas avoir à hausser les taux!

On n’est plus dans la finance. On est dans le grand cirque géoéconomique où chaque idée de plus en plus tordue est présentée comme de la haute stratégie.

Taxer les créanciers pour mieux les garder, ou leur interdire de vendre pour mieux les garder… c’est toujours la même logique de propriétaire de casino qui change les règles au milieu de la partie. Les casinos sont protégés par la mafia n’est ce pas.

Entre le simplet Miran et le pragmatique Bessent, on a vraiment le continuum de l’intelligence monétaire américaine contemporaine.

L’exceptionnalisme !

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