EDITORIAL. L’épargne du petit peuple pour financer le patriotisme économique européen, la fortune des ultra-riches pour financer… la grande nation américaine

BRUNO BERTEZ

Le 2 septembre

L’épargne du petit peuple pour financer le patriotisme économique européen, la fortune des ultra-riches pour financer… la grande nation américaine !

Une faute morale, pas un accident

Il y a des scandales qui éclatent. Et il y en a d’autres dont on ne parle jamais, protégés qu’ils sont par le voile de la technicité et de la complexité.

Pendant que les autorités européennes tournent autour du coffre-fort de l’épargne populaire comme des prédateurs autour d’une proie trop faible pour se défendre, les ultra-riches français et allemands n’ont plus besoin de tourner. Ils ont déjà trahi le contrat national.

Ils ont déjà délocalisé.

Ils financent… les États-Unis.

Ursula von der Leyen a osé le mot. Devant le Medef, elle a qualifié d’« épargne paresseuse » les 10 000 milliards d’euros que les ménages européens laissent sur des comptes, des livrets, des dépôts. Paresseuse. Le mot n’est pas une maladresse. C’est une accusation. On culpabilise celui qui a travaillé, qui a renoncé, qui a mis de côté par devoir, pour justifier qu’on lui prenne demain ce qu’il a mis à l’abri. Une épargne qui dort serait coupable. Une épargne qui refuse le casino serait un péché.

On prépare ainsi le terrain moral : ce n’est plus l’argent du peuple, c’est une ressource « à mobiliser ».

Traduction : la faire sortir du livret pour la jeter dans des produits dont le rendement, pour le petit porteur, tiendra de l’aumône, tandis que les intermédiaires, les indices américains et les trésoreries d’État se serviront sans rougir.

Le mécanisme est d’une crudité presque obscène.L’Europe a un excédent d’épargne. Chaque année, quelque 300 milliards d’euros quittent le continent pour s’investir hors d’Europe, pour l’essentiel aux États-Unis. Les marchés américains aspirent ce capital. Les grands indices, conçus et arbitrés depuis New York, dirigent l’essentiel des flux vers les entreprises américaines.

L’épargne européenne finance ainsi le déficit américain, la dette américaine — désormais au-delà des 40 000 milliards de dollars — et la spéculation américaine.

Pendant ce temps, l’industrie européenne s’étiole, l’investissement productif stagne, et Bruxelles s’étonne, l’œil sec, que « personne n’investisse pour l’Europe ».Mais le plus indécent n’est pas technique. Le plus indécent est moral.

D’un côté, le petit épargnant. On le sermonne. On lui explique que son livret, son compte, son fonds en euros sont des archaïsmes, presque une forme d’égoïsme. On prépare des « comptes d’investissement simplifiés », des incitations, une Union de l’épargne. On lorgne. On cherche le procédé, plus ou moins malhonnête, plus ou moins vicieux, qui permettra de capter cette masse, de lui faire prendre des risques qu’elle n’a pas choisis et qu’elle n’est pas apte à supporter, pour des rendements qui, une fois déduits les frais, l’inflation, les impôts et les krachs, amputeront son capital.

On l’enverra « financer l’avenir » — défense, transition, innovation — dont les pertes, elles, seront bien présentes, et dont les profits, s’il y en a, iront ailleurs.

C’est la vertu qu’on punit : la prudence, le travail, le refus de jouer ce que l’on n’a pas le droit de perdre.

De l’autre côté, les ultra-riches. Eux n’attendent ni leçon ni directive. Ils ont déjà voté avec leurs comptes. Ils placent, ils structurent, ils couvrent, ils mettent sous levier, ils s’évadent. Tout à fait légalement, d’ailleurs, depuis que la libre circulation des gros capitaux a été instaurée. Je précise : des gros capitaux. Car je vous mets au défi d’investir à l’étranger de façon rentable si vous n’êtes qu’un citoyen moyen, ou même un citoyen moyen supérieur, cadre ou profession libérale.

Le pactole de l’investissement à l’étranger est réservé aux ultra-riches. Et leur argent ne finance pas l’usine, ni l’atelier, ni le pays qui les a faits. Il finance les États-Unis. Les mêmes États-Unis dont la Commission découvre soudain qu’ils captent « trop » d’épargne européenne, tout en continuant à livrer le capital des ménages sous forme d’ETF, d’indices et de Treasuries.

AH LES BRAVES GENS.

On voudrait nous faire croire que le problème, c’est vous : trop bête, trop timoré, trop ignorant en matière économique et financière ; trop de cash, pas assez d’actions, marchés trop fragmentés.Ce sont des mensonges de convenance.

Le problème, c’est une trahison.

Une élite qui n’arrive pas à rendre le capitalisme européen assez productif, assez juste, assez digne pour retenir l’épargne se rabat sur la seule ressource qui ne peut pas s’enfuir : celle du salarié, du retraité, du petit indépendant. Celle qui est encore dans la banque du coin. Celle qu’on peut réprimer, moraliser, orienter, « inciter » jusqu’à la contrainte.

On exige du peuple le patriotisme de l’épargne. On accorde aux puissants le cosmopolitisme du patrimoine.

Pendant ce temps, ceux qui ont les moyens de jouer le jeu global le jouent sans honte. Ils financent la puissance qui, demain, leur vendra plus cher l’énergie, les semi-conducteurs, les logiciels et, le cas échéant, la protection. Ils profitent de l’ordre européen tout en en exportant la substance.

C’est plus qu’une allocation d’actifs. C’est un reniement.

L’épargne européenne continue de financer les États-Unis. Alors qu’ils nous crachent dessus.Ce n’est pas une fatalité de marché. C’est le fruit d’un système où l’on demande aux uns de risquer leur pain au nom du bien commun, pendant que les autres, déjà hors-sol, collectent les fruits du bien commun d’en face.

On peut appeler cela de la souveraineté financière. On peut appeler cela, avec von der Leyen, de la lutte contre la paresse. On doit l’appeler par son nom : une spoliation habillée de vertu, un hold-up en cravate, organisé au nom de l’Europe, exécuté contre ceux qui n’ont que leur livret, au bénéfice de ceux qui n’ont plus besoin de l’Europe que comme décor fiscal et comme alibi réglementaire.

Les autorités cherchent un truc. Quand le coffre sera ouvert, elles n’auront qu’à y plonger la main — délicatement, pour ne pas éveiller la méfiance des braves gens, qui, eux, naïvement, continueront d’épargner. Parce qu’ils n’ont pas le choix. Parce qu’on leur a enseigné que c’était leur devoir. Et parce que, dans le théâtre patriotique, le devoir est toujours pour ceux d’en bas. Ceux qui vont au front, pendant que les autres sont planqués à l’arrière.

La liberté des capitaux, c’est pour ceux d’en haut.

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