Editorial: comprendre la portée historique du réarmement allemand

J’ai rédigé ce texte à l’occasion d’éléments fournis par Marco Orio, vous les trouverez ci dessous apres mon article éditorialisant.

Je suis persuadé que les interprétations que l’on donne du réarmement allemand sont fausses et insuffisantes.

Pour moi, l’Allemagne saisit une opportunité historique de retrouver son statut de pleine puissance et de tourner la page de la défaite.

Elle revient à sa politique séculaire de tropisme vers l’Est, car c’est là que se trouve son avenir, maintenant que la construction européenne est devenue un échec , avec des pays périphériques dont il n’y a plus rien à tirer et une France qui devient un boulet.

L’Allemagne se reconstruit géopolitiquement sous le couvert, à la fois, d’une menace russe qui n’existe pas et d’une injonction américaine de contribuer à la défense de l’OTAN.

En réalité, ces deux éléments sont des cache-sexe. L’Allemagne retrouve le fil conducteur de 1933, avec le keynésianisme militaire et la vision Nach Osten, comme le lien avec la Pologne, par exemple.

L’Allemagne ne se contente plus d’être une puissance civile exportatrice, contrainte par le souvenir de 1945. Elle reconstruit un instrument militaire, un levier industriel et une géographie d’action. C’est un changement d’état, pas seulement de budget.

Trois faits donnent du corps à mon intuition.

Premier fait : l’effort n’est plus symbolique. Berlin a levé le frein à l’endettement pour la défense, vise une Bundeswehr conçue comme la première armée conventionnelle d’Europe, et consacre des centaines de milliards à l’armement et aux infrastructures.

Le modèle exportateur d’après-guerre s’essouffle ; l’industrie cherche un nouveau débouché. Le keynésianisme militaire existe bel et bien : relancer la machine par la commande d’État, convertir une partie de l’automobile et de la mécanique vers les drones, les munitions, les missiles.

Deuxième fait : le centre de gravité économique allemand a glissé vers l’est européen depuis trente ans. En 2025, le commerce de l’Allemagne avec l’Europe centrale et orientale dépasse 500 milliards d’euros et dépasse même, pris ensemble, les échanges avec les États-Unis et la Chine. La Pologne est devenue le quatrième débouché à l’export, au coude-à-coude avec la France. Ce n’est pas une rhétorique. C’est une carte.

Troisième fait : la politique de sécurité suit cette carte. En juin 2026, Berlin et Varsovie ont signé un nouvel accord de défense. Des sapeurs allemands aident à fortifier le « Bouclier de l’Est » près de Kaliningrad. L’Allemagne déploie une brigade en Lituanie. Merz le dit sans détour : « Nous, Allemands, avons besoin d’une Pologne forte comme partenaire égal. » L’axe n’est plus seulement Paris–Berlin. Il est Berlin–Varsovie–Baltique.

L’Allemagne retrouve un tropisme oriental. Pas au sens d’une marche impériale vers Moscou. Au sens plus froid d’une Mitteleuropa économique et militaire, où se trouvent croissance, sous-traitance, profits, profondeur stratégique et partenaires qui prennent la guerre au sérieux même si elle sert de pretexte.

Bien entendu la poussée allemande vers l’Est n’est pas une simple répétition elle s’est modernisée et tient compte des nouvelles réalités économiques et politiques.

Le « Nach Osten » historique visait terres, populations, subordination. Le tropisme actuel vise marchés, corridors, flanc OTAN, et une Pologne qui dit : rien ne se décidera sur notre dos. .

Le keynésianisme militaire est une réalité comme en 1933, cest une solution tout a fait logique compte tenu de l’effondrement du modèle économique ancien de l’Allemagne et du besoin de transition.

Les États-Unis de 1940-1945, la Corée du Sud, Israël, la France de la IVe et de la Ve l’ont pratiqué. Dire « commande publique + industrie de défense = Hitler » serait une analogie paresseuse facile mais elle a du sens à condition de l’adapter. Elle éclaire.

La menace russe est un cache-sexe vide. La Russie n’a aucun interet stratégique à menacer l’ouest! Cette menace est instrumentalisée et inventée. La Russie mène une guerre provoquée en Ukraine, elle a demandé que sa sécurité soit respectée et ses intérêts légitimes reconnus, cela lui a été refusé. Son invasion de l’Ukraine découle du projet à long terme, affiché sans pudeur, des occidentaux de briser l’état Russe en de multiples sous composantes faibles et dominées.

Kaliningrad est une tête de pont militarisée certes mais défensive geographiquement .

Pour les élites allemandes créer un danger devient aussi un permis politique. Cela autorise la dette, la conscription rampante, la reconversion industrielle, le leadership continental et justifie le retour à l’austérité salariale , ce qui a deja commencé.

Washington joue le même rôle ambigu que la soi disant menace russe. Trump demande que l’Europe paie et évoque même un remboursement de l’aide passée. Cela pousse Berlin à s’équiper. Mais cela ne fait pas de l’Allemagne un simple exécutant, cela produit une opportunité. « Quand le tuteur se retire, le plus riche et le meilleur des élèves reprend le pupitre ».

Le discours atlantiste est en partie un masque ; c’est une contrainte dont Berlin se sert pour légitimer ce qu’une partie de sa société n’aurait pas accepté vingt ans plus tôt : redevenir une puissance militaire.

L’Europe est devenue un boulet sans espoir de redressement. La construction européenne n’est plus, pour Berlin, la machine à débouchés des années 1990-2000. La France pèse moins comme locomotive industrielle ; son endettement, son industrie et son couple diplomatique avec l’Allemagne grincent — le naufrage récent du SCAF franco-allemand l’a encore montré. Les pays du Sud n’offrent plus le même relais de croissance. L’Est, lui, en revanche produit, assemble, achète des machines allemandes et réarme.

L’Allemagne a encore besoin pendant quelque temps du marché unique, de l’euro, des règles qui protègent son excédent, des fonds et des normes qui organisent sa chaîne de valeur. Mais la construction européenne ne permet plus de vision de long terme; le long terme historique est ailleurs.

Selon moi la société allemande tourne la page de la defaite et de la culpabilité, et son attitude vis a vis d’Israel, son refus de voir le genocide me renforcent dans mon analyse; il y a en cours un travestissement, une réecriture de la vérité historique dans un sens qui permet un nouveau départ.

Le compromis des dernières décennies meurt. Ce qui naît n’est bien sur pas le IIIe Reich. C’est une Allemagne semi-souveraine qui veut le revenir pleinement et saisit les opportunités; à l’Est d’abord, parce que c’est là que se jouent à la fois son industrie, son flanc militaire et à l’Ouest ensuite grace au recul américain.

L’interprétation dominante — « Berlin s’arme parce que Poutine menace et que Trump l’oblige » — n’est pas insuffisante, elle est fausse et destinée à tromper.

La mienne — « Berlin saisit l’occasion pour redevenir une pleine puissance tournée vers l’Est » — est une nécessité logique et historique.

Le fil conducteur n’est pas seulement 1933. bien sur! Il est plus ancien et plus banal : l’Allemagne comme puissance du milieu, coincée entre mer et steppe, riche de son industrie, est à nouveau tentée de transformer sa profondeur orientale en système. Bismarck l’a fait par les alliances. Guillaume II par la Weltpolitik. Bonn par l’Ostpolitik et le mark. Berlin le refait aujourd’hui par la Bundeswehr, la Pologne et les investissemens et la cooperation militaire.


La question est : une Allemagne réarmée, moins couverte par Washington, restera-t-elle une puissance d’équilibre — ou redeviendra-t-elle une puissance qui dicte l’ordre de son Hinterland ?

Au vu de l’Histoire, la suspicion est légitime.

Bruno Bertez

Ci dessous, article redigé à partir des notes de Marco Orio

Avertissement de Moscou, arsenal allemand et pari stratégique de Berlin

Dans des propos rapportés par le quotidien Izvestia, L’ambassade de Russie à Berlin a formulé un avertissement sans ambiguïté : si l’Allemagne déploie des systèmes de missiles à longue portée destinés à frapper en profondeur le territoire russe, les sites d’implantation de ces armes « deviendront inévitablement des cibles militaires légitimes » pour Moscou.

La formule n’est pas anodine. Elle transforme un débat de politique de défense en question de sécurité territoriale. Derrière le langage diplomatique se trouve une logique classique du droit de la guerre : une capacité de frappe capable d’atteindre le cœur adverse n’est plus un simple outil de dissuasion ; elle fait du sol qui l’abrite un objectif militaire.

Selon des documents internes du ministère allemand de la Défense, relayés notamment par Politico, Berlin prévoit près de 12 milliards d’euros pour se doter d’un arsenal de frappe à longue portée. L’objectif affiché est de pouvoir toucher, à plusieurs centaines, voire jusqu’à 2 000 kilomètres, des centres de commandement, des aérodromes, des lanceurs et des nœuds logistiques.

Le plan s’articule en plusieurs volets.

Dès 2027, l’Allemagne vise des missiles de croisière relativement bon marché, susceptibles d’être produits en volume. En parallèle, le chancelier Friedrich Merz a annoncé un accord avec Washington pour l’acquisition de missiles Tomahawk et de lanceurs Typhon, destinés à combler un vide capacitaire en attendant des systèmes européens.

À plus long terme, Berlin développe avec le Royaume-Uni un missile de croisière de nouvelle génération et une arme hypersonique.

Pour le gouvernement allemand, il s’agit de dissuasion : rendre trop risquée une agression russe contre l’OTAN. Pour Moscou, il s’agit d’une militarisation qui rapproche l’Allemagne du statut de partie prenante directe à un éventuel conflit.

Le 3 septembre 2026, Trump a déclaré que « des centaines de milliards de dollars » avaient été fournis « gratuitement » à l’Ukraine et à l’OTAN, et que les États-Unis « demanderont cet argent ». Le message, brut, s’inscrit dans une ligne déjà connue : l’Europe doit payer davantage sa propre sécurité.

Cela ne signifie pas un retrait automatique de l’OTAN. Mais cela affaiblit l’hypothèse, longtemps confortable à Berlin, selon laquelle Washington compensera toujours les lacunes européennes. Un réarmement allemand conçu comme complément américain devient plus lourd s’il doit, demain, être capable de tenir largement seul.

Les stocks de munitions et la cadence industrielle de l’Union européenne restent un point faible reconnu par de nombreux états-majors. Un conflit de haute intensité contre la Russie exigerait des volumes que l’Europe ne produit pas encore à l’échelle nécessaire.

Cette réalité n’interdit pas la dissuasion mais elle en limite toutefois la crédibilité si l’on prétend pouvoir soutenir une guerre longue sans appui américain massif.

L’avertissement russe joue précisément sur cette asymétrie. Il ne dit pas seulement que les sites de missiles seront visés. Il dit que l’Allemagne, en s’équipant pour frapper loin, accepte d’être elle-même dans le viseur et se désigne elle même comme cible.

Les installations, les chaînes logistiques et, par ricochet, les zones environnantes entreraient dans le calcul militaire adverse.

Ce choix stratégique intervient alors que Friedrich Merz est politiquement fragilisé. Plusieurs instituts le placent parmi les chanceliers les moins populaires depuis le début des séries d’enquêtes ; des sondages Forsa ont fait état d’environ 13 % de satisfaction.

Dans le même temps, Volkswagen a acté la fermeture de quatre usines en Allemagne et des suppressions d’emplois d’une ampleur historique, de l’ordre de 100 000 postes au total si l’on inclut les coupes déjà décidées.

Le contraste est violent : un pays qui doute de sa compétitivité industrielle et de son gouvernement, mais qui accélère un réarmement coûteux et politiquement explosif.

Les critiques qui taxent Merz de « chauffeur de guerre » exploitent ce décalage. Elles ne prouvent pas que le programme de missiles soit absurde. Elles montrent que sa légitimité intérieure est étroite.

La Russie n’innove pas en rappelant qu’une base de missiles est une cible. Toute infrastructure militaire l’est. Ce qui est nouveau, c’est le caractère public, ciblé et préalable du message : Berlin est prévenu avant le déploiement. ce qui est un moyen d’interferer dans le debat politique allemand.

Deux lectures s’opposent.

La première, celle de Moscou et d’une partie de l’opinion allemande sceptique, voit une escalade inutile : l’Allemagne se désigne comme priorité dans une guerre qu’elle n’est pas en mesure de mener seule.

La seconde, celle du gouvernement et de nombreux alliés de l’OTAN, voit une dissuasion tardive mais nécessaire : sans capacité de frappe en profondeur, l’Europe resterait exposée à une Russie qui, elle, possède déjà missiles de croisière, systèmes hypersoniques et sanctuaires à l’abri de la plupart des armes européennes actuelles.

La question n’est donc plus seulement technique. Elle est politique. Si Washington exige davantage d’Europe, si les stocks européens restent insuffisants et si Moscou a déjà nommé les sites allemands comme cibles potentielles, la stratégie de Berlin doit répondre à une seule exigence : démontrer que l’arsenal réduit le risque de guerre, au lieu de le rapprocher du territoire allemand.C’est à cette aune, et non aux communiqués, que se jugera le pari de Merz.

Une réflexion sur “Editorial: comprendre la portée historique du réarmement allemand

  1. les vieilles recettes de tonton mertz. 2 fois n’ont pas suffi, ils sont prêts à y retourner. Les politicards de notre époque sont aussi nuls et dangereux que ceux d’avant, ce qui est bien montré dans ́la haine inconditionnelle ́ de r Grenfell. Ici en plus, ils aspirent à la vitrification..

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