Un editorial qui voit loin, le dollar éclaté!

Il n’y a plus « le » dollar. Il y a plusieurs dollars qui portent le même nom, n’ont plus la même valeur selon l’usage, le lieu et le détenteur, et ne circulent plus dans le même circuit.

C’est le cœur de ma reflexion de ce jour.

L’illusion du nom unique sur une réalité éclaté est tenace, mais elle volera en éclats; c’est deja fait avec les sanctions mais personnne ne le voit ainsi.

On parle encore « du » dollar comme on parlait « du » mark. Le déterminant est le piège. Un nom unique donne l’impression d’une unité monétaire. Or une monnaie n’est pas un mot : c’est un réseau de convertibilités, de droits, de contraintes et de liquidités.

Quand ces réseaux se séparent, le nom reste ; la monnaie, elle, se fragmente.

Un jour par exemple l’Euro se refragmentera, il a déjà failli le faire. Il est deja fragmenté mais les gens n’en ont pas conscience: compte tenu des divergences de taux d’intérêt un euro a 10 ans n’a pas la même valeur qu’il soit Allemand , Français ou Italien! Il n’y a pas une monnaie unique, c’est un mythe.

Il faut être clair, le dollar n’est plus « tel qu’en lui-même ». Il est devenu une fiction commode.

Cette fiction est le signe d’une dislocation, pas d’une simple complexité technique.

Les différents dollars, aujourd’hui. On peut les distinguer, sans mettre de jargon, de façon descriptive .

Le dollar de la vie courante américaine. C’est le billet, le compte courant, qui sert a paiement de l’épicerie, du loyer, de l’essence. Il est soumis à la Fed, à l’assurance des dépôts, aux réserves, à la fiscalité américaine. Il circule dans un espace juridique fermé.

Le dollar financier domestique. C’est le dollar des fonds monétaires, des Treasuries, des pensions, des réserves des banques américaines. Il n’est pas le même objet que le billet du supermarché. Il dépend des collatéraux, des taux de la Fed, des règles de Bâle et de la liquidité du marché obligataire américain.

Le dollar financier international. C’est le dollar dans lequel le monde facture le pétrole, la dette souveraine, les contrats, conserve les réserves des banques centrales. Il n’est pas forcément « américain » au sens quotidien. C’est une unité de compte mondiale. A noter que le dollar financier international n’est pas le même selon que l’on est Chinois, Japonais ou Russe etc il est soumis à restrictions par exemple pour certains detenteurs. Les chinois ne peuvent acheter ce qu’ils veulent aux USA avec leurs dollars.

L’eurodollar. C’est le plus important et le plus mal compris. Un eurodollar n’est pas un dollar « européen ». C’est un dépôt en dollars tenu hors des États-Unis, donc hors du contrôle direct de la Fed, hors assurance des dépôts américains, hors certaines règles prudentielles. Une banque à Londres, Singapour ou aux Caïmans crédite un compte en dollars. Ce n’est pas un billet. C’est une créance sur une banque non américaine, elle-même souvent adossée à une correspondante américaine. Le marché des eurodollars est devenu, depuis les années 1960-1970, la véritable matière première du crédit mondial.

Je le répète depuis longtemps : le monde a besoin de dollars hors USA.

Le cash et le dépôt. Un billet de 100 dollars dans une poche n’est pas un dépôt de 100 dollars dans une banque. En période calme, on les confond. En période de stress, le cash physique, le dépôt assuré, le dépôt non assuré, le dépôt offshore et le titre du Trésor ne se valent plus.

On l’a vu en 2008, en mars 2020, et à chaque fois que le « dollar » se raréfie hors des États-Unis.

Ces dollars portent le même nom. Ils n’ont pas le même prix du risque, la même accessibilité, ni la même convertibilité réelle.

Le précédent allemand mérite d’être rappelé : plusieurs marks sous le même mot. L’Allemagne des années 1930 en donne l’exemple .

Après l’hyperinflation de 1923, l’Allemagne n’a pas simplement « changé de monnaie ». Elle a superposé des marks. Le Rentenmark (1923) et le Reichsmark (1924) ont circulé ensemble pendant des années, tous deux abrégés RM. Officiellement à parité ; en pratique, la confiance n’était pas identique. Plus tard sont venus les marks d’occupation alliés, le mark de la Sarre, puis, en 1948, le Deutsche Mark à l’Ouest et le mark de l’Est. Même nom, ou presque. Circuits séparés. Pouvoirs d’achat différents. Usages différents.

Dans l’Europe occupée, le Reichsmark cohabitait avec des monnaies locales, des marks de compensation, des comptes bloqués. Le « mark » dépendait de qui le détenait, où, et pour quoi faire. Ce n’était plus une monnaie unique. C’était une étiquette posée sur des régimes monétaires distincts.

Le point n’est pas de dire que les États-Unis sont l’Allemagne de 1933. C’est de rappeler qu’une monnaie se désintègre d’abord par superposition, pas forcément par disparition spectaculaire.

Le vrai exemple pour comprendre , la clé pédagogique ce sont les pays en difficulté!

Regarder les pays où le système a déjà craqué. En Argentine, pendant des années, il n’y avait pas « le » peso contre « le » dollar. Il y avait le dollar officiel, le dollar MEP, le dollar CCL, le dollar blue, parfois un dollar « carte », un dollar « soja », un dollar touriste. Même billet vert. Cours différents selon que vous étiez exportateur, particulier, entreprise, touriste, ou simple passant dans la rue. L’écart officiel/parallèle a parfois dépassé 100 %. Depuis l’ouverture partielle de 2025, l’écart s’est réduit, mais la leçon reste : le nom unique masquait plusieurs marchés.

Au Venezuela, le schéma est encore plus net. Taux BCV d’un côté, taux parallèle (cash, P2P, crypto) de l’autre. Un commerce affiche un prix en dollars, mais le montant change selon que l’on paie en billets, en virement, en bolivars convertis au taux officiel ou au taux de la rue. Le dollar du salarié n’est pas celui de l’importateur, ni celui du voyageur, ni celui de l’État.

On retrouve la même logique ailleurs dès qu’il y a pénurie de devises, problèmes de financement, etc: Égypte, Nigeria, Iran, parfois Turquie. Cours officiel. Cours parallèle. Cours selon l’usage. Cours selon le détenteur. La monnaie unique devient une collection de tickets d’accès.

Le dollar mondial n’en est pas encore là de façon aussi visible. Mais la structure est déjà là : accès inégal aux dollars, sanctions, gels d’avoirs, marchés onshore/offshore, besoin vital d’eurodollars que la Fed ne crée pas directement, swaps d’urgence quand le tuyau se bouche.

Pourquoi cela signifie une désintégration? Parce que les propriétés d’une vraie monnaie saine ne sont plus assurées. Un dollar solide, unifié a trois propriétés simples :

  1. Un dollar d’un usage se convertit sans friction en un dollar d’un autre usage.
  2. Le lieu et le statut du détenteur ne changent pas fondamentalement la nature du droit.
  3. Le nom désigne le même objet économique.

Dès que ces trois conditions se dégradent, le mot survit certes, mais cela devient une forme sans contenu. Et la chose se brise. C’est déjà le cas :

  • Un dépôt à New York n’est pas un dépôt à Londres.
  • Un Treasury n’est pas un eurodollar.
  • Un dollar sanctionné n’est pas un dollar libre.
  • Un dollar cash n’est pas un dollar scriptural.
  • Un dollar pour payer du pétrole n’est pas un dollar pour refinancer une banque européenne.

Le système tient encore parce que les écarts restent gérables et parce que tout le monde a intérêt à faire semblant. Mais le « faire semblant » est précisément ce que j’appelle appelle une fiction. Un imaginaire.

La dislocation n’est donc pas seulement géopolitique (« dédollarisation », BRICS, or). Elle est interne au dollar lui-même. Le dollar se défait en couches. Chaque couche a son prix, sa liquidité, sa police, son risque de gel

Cessez de parler « du » dollar comme d’une « substance » unique. Parlez des circuits.Le dollar domestique de consommation, le dollar financier américain, le dollar de réserve, l’eurodollar et le cash ne sont plus parfaitement fongibles.

Tant que les marchés croient qu’ils le sont, le système tient.

Le jour où cette croyance se fissure vraiment , comme elle s’est fissurée dans les pays à cours multiples , on verra non pas la mort d’un mot, mais la désintégration d’une monnaie qui n’est plus identique à elle-même.

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