Editorial. De la bouche du cheval: l’Ogre de la dette

Les gouvernements du monde ont créé un monstre de 2 000 milliards de dollars — un fardeau de service de la dette qui dévore les recettes fiscales et a le pouvoir de submerger les dirigeants élus.

Le Financial Times croit découvrir un monstre. Il a vu l’Ogre!

Il est grand temps!

Les gouvernements du monde auraient « créé » une facture d’intérêts de 2 000 milliards de dollars, un fardeau qui dévore les recettes fiscales et peut submerger les élus.

Plus d’argent part au service de la dette qu’à la défense aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France ; plus d’une douzaine de pays de l’OCDE sont dans le même cas.

Dette américaine a dépassé les 40 000 milliards. Les émissions de l’OCDE sont attendues à 18 000 milliards cette année.

La charge d’intérêts représente déjà à 3 % du PIB du club des soi disant pays riches.

Le graphique joint au post ajoute le décor : dette publique et dette des entreprises approchant 300 000 milliards de dollars.

Tout cela est vrai. Et c’est profondément insuffisant.

Le FT raconte l’histoire en surface.

Celle que l’idéologie économique officielle a besoin de raconter : des États trop dépensiers, des taux qui remontent, un « choix » cruel entre hausses d’impôts et réduction de l’État, un risque de « doom loop », cercle de détresse.

Les élus seraient débordés par une créature qu’ils ont eux-mêmes fabriquée. C’est la version pédagogique, presque morale, du problème. Elle laisse croire qu’il y a encore un maître dans la maison, qu’il suffirait de « discipline » budgétaire, d’un peu de croissance miraculeuse ou d’un retour des taux bas pour refermer la boite de Pandore .

Ce n’est pas ainsi que fonctionne le système.La dette n’est pas un accident de parcours ou le produit d’une série d’erreurs nationales.

Elle est le mode de régulation du capitalisme financier depuis que les cycles anciens — taux courts, budgets, destruction périodique du capital mal placé — ont été remplacés par la régulation longue par les bulles.

On a fabriqué de la dette, toujours plus de dette, pour soutenir les prix d’actifs, pour donner au capital sa rentabilité et sa plus-value, pour empêcher que le taux de profit ne s’effondre, pour solvabiliser la demande des salariés aux revenus insuffisants .

La dette n’est pas le monstre. Elle est l’air chaud qui gonfle la bulle. Le service de la dette qui apparaît aujourd’hui au grand jour n’est que la facture, longtemps différée, de cette fuite en avant.

Le FT s’étonne que le refinancement se fasse à des taux plus élevés, que les fonds de pension traditionnels reculent, que les hedge funds exigent davantage, que le « free money », l’argent gratuit qui paie les free lunchs, soit fini. Mais le free money n’a jamais été gratuit. Il a été le prix payé pour maintenir la valorisation du capital existant et pour éviter la grève de l’investissement productif.

Les banques centrales ont été prises en otage par les marchés d’actifs. Les États ont été pris en otage par le besoin de refinancer sans cesse un stock de dettes devenu l’infrastructure même de la liquidité mondiale.Car la dette souveraine n’est pas une collection de problèmes nationaux. C’est un système organiquement solidaire, dont le centre est la dette américaine et le dollar.

Les Treasuries ne sont pas seulement la dette « des » États-Unis : elles sont le collatéral de référence, l’ancre des taux, le support du crédit international en dollars.

Quand le centre produit toujours plus de papier pour financer des déficits structurels, le reste du monde s’endette dans le même mouvement. Une tension sur les rendements américains se propage.

Les dettes française, britannique, italienne ou japonaise ne sont pas des histoires séparées : ce sont des manifestations locales d’un même mode de fonctionnement .

Parler de « mauvais gestionnaires » à Paris ou à Londres tout en traitant Washington comme un cas à part, c’est manquer la forêt derrière l’arbre

Le chiffre de 2 000 milliards d’intérêts a une vertu : il rend visible ce que l’on s’efforçait de tenir dans l’ombre. L’intérêt n’est pas un poste budgétaire parmi d’autres. C’est le tribut payé au capital financier pour qu’il accepte de rester investi, de ne pas fuir, de continuer à jouer le jeu du Ponzi. Car qui dit debiteurs qui paient dit egalement crediteurs qui encaissent; on n’en parle jamais!

La mise en valeur du capital financier a pris le pas sur toute autre finalité collective. Les élus ne sont pas « débordés » par hasard. Ils n’ont plus la souveraineté qu’on leur prête. Le vrai souverain, depuis longtemps, c’est le marché obligataire — et derrière lui la nécessité systémique de refinancer, de rouler, de trouver des acheteurs pour des montagnes de papier.

Le FT évoque l’espoir d’une « get-out-of-jail-free card » par la croissance. C’est la prière habituelle avec le mythe de Miran, Bessent et Warsh d’une accélération de l’activité réelle grace à l’IA qui ferait fondre les ratios, qui remplirait les caisses, qui rendrait la dette « soutenable ».

On l’attend depuis 1971.

Regardez le graphique terrible publié apr JP Hussman, il fait froid dans le dos ; une production de richesse qui s ‘étiole inexorablement et une dette qui grimpe et accelére!

Que je sache Hussman n’est pas un économiste alternatif: pourtant voici ce qu’il écrit:

« Notre dette publique colossale et croissante est précisément ce qui permet à cet édifice fragile de tenir debout. En situation d’équilibre, les dépenses publiques permettent aux ménages d’acheter davantage de biens et de services que ne le permettraient leurs seuls salaires.

Cela leur permet de combler l’écart entre leur production et leur rémunération
Comme la production reste disponible à l’achat, les revenus des entreprises ne sont pas affectés par le retard de production des travailleurs. La combinaison de recettes suffisantes et de coûts de main-d’œuvre maîtrisés engendre des profits élevés.

En un paragraphe et quelques graphiques Hussman reconnait tout ce que l’explique et analyse depuis des années!

La croissance ne vient pas, parce que le système a précisément détourné l’épargne et le crédit vers la valorisation des actifs plutôt que vers l’équipement, la productivité, les revenus salariaux durables.

Depuis 1971 pour monter les profits, s’opposer a l’érosion de la rentabilité du capital productif et pour satisfaire le capital boursier fictif, le système confisque les gains de productivité et ce faisant il manque de pouvoir d’achat réel , ce qu’il est obligé de combler par les redistribution, les déficits et les dettes dont et surtout celles de l’état.

La concurrence entre secteur public et secteur privé pour le même pool d’épargne, que le FT mentionne à propos des 300 000 milliards, n’est pas un incident conjoncturel. C’est la logique d’un capitalisme où le capital veut à la fois le profit interne et la plus-value externe garantie par la monnaie facile.

On nous dit que les marchés « cherchent de la discipline ». C’est une rigolade! Ils la cherchent tant que les prix d’actifs tiennent. Dès que le refinancement menacera de casser la machine, on reverra apparaître les mêmes pleurnicheries et les mêmes instruments : la banque centrale comme acheteur en dernier ressort, la répression financière, les taux réels negatifs, l’inflation comme impôt caché, éventuellement la restructuration douce ou brutale.

Le système n’a jamais eu l’intention de rembourser surtout depuis le coup d’accélérateur systémique de Trump lequel a cassé les mécanismes de financement etde refinancement qui marchaient tant bien que mal avant lui. Le fameux BWII.

La question est de savoir jusqu’où l’on pourra encore plaquer de l’Infini Monétaire sur du Réel Fini avant que la convention elle-même ne se fracasse.

Le monstre n’est pas la facture de 2 000 milliards. Le monstre, c’est le régime qui a rendu cette facture à la fois inévitable et dissimulable.

Le FT photographie le symptôme. Il ne nomme pas la maladie car il en est partie prenante!

Dans Financial Times , il y a « Finance »!

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