Le Keynésianisme c’est l’idée que l’État peut relancer l’économie en dépensant plus. Plus généralement, c’est l’idée que tous les problèmes peuvent être résolus par la dette et la monnaie!
Haldane, ancien économiste en chef de la Banque d’Angleterre, estime dans le Financial Times que le keynésianisme est potentiellement obsolète.
Quand la dette publique est déjà très élevée, une relance budgétaire risque de faire monter les taux d’intérêt et de coûter plus cher au secteur privé qu’elle ne lui rapporte.
Sa solution : moins dépenser -sauf pour la défense- et/ou augmenter les impôts, c’est pour parler clairement une forme d’austérité qu’il appelle « consolidation expansionniste ».
Haldane dit que le « multiplicateur » keynésien (1 euro public dépensé génère plus d’1 euro de PIB) ne marche plus.
Le vrai problème n’est pas seulement le niveau de dette, mais la rentabilité du capital. mais cela notre Haldane ne peut pas le dire.
Dans une économie capitaliste, ce qui compte, c’est que les investissements privés (15-18 % du PIB) soient rentables, pas seulement qu’il existe une demande globale. L’investissement public pèse peu, moins de 3 %.
On n’investit pas pour satisfaire des besoins on investit pour gagner du Pognon.
Haldane s’appuie sur des études (dont une proche des thèses contestées de Reinhart et Rogoff) selon lesquelles au-delà de 60 % de dette/PIB le multiplicateur devient négatif.
Haldane marche sur la tête, ce n’est pas la dette publique qui provoque la faible croissance, c’est la faible croissance et les crises qui font monter la dette publique. La dette est un système, un cercle, un Ourobouros.
Le vrai problème endettement/croissance est lié entre autres à la grève du capital, il refuse de s’investir productivement, il préfère l’ingénierie, la spéculation et … faire la grève: l’OCDE constate que les entreprises ont massivement émis des obligations depuis 2008, mais pas pour investir productivement : plutôt pour refinancer et verser aux actionnaires.
Ni la relance keynésienne ni l’austérité de Haldane ne résolvent le problème de fond.
La croissance durable vient de l’investissement productif, lui-même justifié et donc stimulé par la rentabilité du capital. La vraie croissance, n’est pas au rendez vous tant que la rentabilité privée reste insuffisante.
L’IA sert d’exemple contraire qui confirment ; l’argent afflue car on rêve de pactoles sans limite!
Keynes a laissé une phrase qui sert encore de sésame à tous les gouvernements sans scrupule: « À long terme, nous sommes tous morts. »
Dans le long terme, nous y sommes et ce n’est pas nous qui sommes morts : c’est la promesse de keynes .
On la cite comme une pirouette spirituelle . Elle est en réalité un raccourci de doctrine. Le keynésianisme moderne ne repose pas seulement sur l’idée qu’une dépense publique peut relancer la demande. Il repose sur la possibilité de tout reporter : la facture, le remboursement, la vérité des comptes, la mémoire des engagements.
On émet de la dette longue, on la roule, on en baisse le coût par les taux nominaux, puis par les taux réels, puis par la répression financière, puis par l’inflation, puis, au bout du chemin, par l’érosion de la monnaie dans laquelle les promesses étaient libellées.
Mentir un peu, tricher beaucoup, compter sur l’oubli : ce n’est pas un accident du système. C’est son mode de fonctionnement.
Andy Haldane vient de dire, avec la prudence d’un ancien de la Banque d’Angleterre, que cette mécanique s’essouffle. Quand la dette est déjà le mal, le remède budgétaire risque d’aggraver la maladie. Les rendements montent, le crédit privé coûte plus cher, le multiplicateur s’affaiblit.
Il faut donc « consolider » : moins dépenser, plus taxer, laisser le privé respirer.
On reconnaît l’éternel couple infernal : relance contre austérité. Le dilemme de base du système!
L’un promet la croissance par la dépense ; l’autre promet la confiance par la rigueur. Les deux évitent le constat qui fâche: la dette publique n’est pas née d’une générosité sociale débridée. La dette publique est une nécessité systémique; c’est l’élixir qui prolonge la vie du système!
Les chiffres le montrent sans ambiguïté.
Les dépenses sociales ont augmenté, surtout à cause des retraites et de la santé dans des sociétés qui vieillissent.
Le reste , chômage, familles, aides aux actifs , reste limité à côté des subventions à l’industrie et de la défense, que l’on s’apprête d’ailleurs à augmenter.
Les vrais à-coups de la dette coïncident avec les krachs du capitalisme financiarisé : 2008, quand il a fallu sauver les banques ; le Covid, quand il a fallu tenir à bout de bras la Bourse, les entreprises et payer les salaires; les guerres impérialistes qu’il faut préparer et financer.
Entre les crises, la dette publique progresse peu.
Ce n’est pas l’État-providence qui a fait le trou. C’est l’État-pompe à incendie, l’état-béquilles, du capital.
Haldane a raison sur un point étroit : à force d’accumuler des engagements, la relance classique devient plus coûteuse et moins efficace. Il a tort sur la cause et sur le remède.
Le multiplicateur keynésien n’est pas simplement « cassé » par un seuil magique de 60 % ou 90 % de dette. Il a toujours été un moteur très faible, dérisoire tant que la rentabilité du capital n’est pas là.
Ce qui décide de l’investissement productif, ce n’est pas le déficit public, c’est d’abord le profit anticipé et le profit anticipé dépend en grande partie du profit récent réalisé.
L’investissement privé pèse cinq à six fois plus que l’investissement public. Ce qui implique que sont les besoins de profit du capital qui dictent le tempo.
On peut injecter de la demande ; on ne force pas un capitaliste à investir s’il juge le rendement et la sécurité insuffisants. On le voit en France depuis des décennies.
D’où le spectacle que nous connaissons en depuis 2008. Les entreprises s’endettent davantage que les États, mais pas pour construire l’appareil productif de demain. Une part massive de cette dette finance des refinancements, des rachats d’actions, des distributions. Il s’agit de soutenir la masse de capital fictif toujours menacée par la révulsion financière et le risque d’instabilité.
La dette publique n’est souvent que la trace laissée par les crises, une fois que celles ci ont été socialisées.
On baisse les taux. On les maintient bas. On ruine l’épargnant. On laisse l’inflation ronger la valeur réelle des créances et le pouvoir d’achat des salaires.
La mémoire s’efface. La génération suivante hérite d’un stock d’engagements plus lourd et d’une monnaie un peu plus légère. C’est la chronique des vingt dernières années.
L’austérité de Haldane ne casse pas cette logique. Elle la recentre. L’issue est celle que le keynésianisme pratique déjà sans la nommer : l’érosion. Inflation, répression financière, dépréciation de la monnaie de compte. Les promesses restent écrites. Leur contenu fond.
Le keynésianisme n’est pas mort. Il a simplement épuisé son potentiel de tromperie dans ce cycle long de la dette . Il est arrivé au bout de ce qu’il a toujours été : une technique pour gagner du temps en pariant que le long terme appartiendrait à d’autres.
Haldane constate que le temps se raccourcit. Il propose de changer de discours, pas de logique.
Tant que l’on refuse de voir que la dette publique est d’abord le bilan des crises du capital, et que la croissance ne se décrète pas par le déficit ou par le jeu budgétaire, on continuera de rouler les échéances, de jouer sur les taux, de solliciter l’oubli.
La mémoire est un élément essentiel de l’économie, on fait exprès de l’oublier, Maurice Allais l’avait compris et étudié.
EN PRIME
La mémoire n’est pas un accessoire de l’économie. Elle en est un ressort. On la traite comme une donnée psychologique floue alors qu’elle structure la demande de monnaie, les taux, la perception du risque et la possibilité même de rouler la dette.
On l’oublie volontairement parce qu’un système qui vit de promesses longues a besoin que le passé s’efface assez vite.
Maurice Allais l’avait vu et formalisé, ce qui explique en partie pourquoi une partie de son œuvre est restée « maudite ».
Chez Allais, les agents ne décident pas seulement en regardant l’avenir . Ils sont conditionnés par le passé. Toute la chronique des variations de la dépense, des prix, des crises, pèse encore, mais de moins en moins fort à mesure qu’elle s’éloigne.
Il appelle cela un processus héréditaire. L’oubli n’est pas un accident : c’est un taux, le taux d’oubli.
Allais pose une analogie forte : on oublie le passé comme on actualise l’avenir. À un moment donné, le taux d’oubli et le taux d’intérêt psychologique sont la même chose.
Le plus dérangeant pour les doctrines officielles, c’est le caractère relativiste de cette mémoire.
En temps calme, la mémoire collective est longue : des années, parfois plus de vingt ans en moyenne selon les calibrages. En période agitée, inflation forte, krach, sauvetage, rupture monétaire, le taux d’oubli explose.
L’horizon rétrospectif se réduit à des mois, des semaines, parfois des jours.
Les agents s’adaptent plus vite parce qu’ils doivent oublier plus vite. Le temps psychologique se contracte alors que le temps des calendriers reste le même.
C’est exactement le mécanisme fondamental, radical, que le keynésianisme de dette utilise sans le nommer. On peut émettre, rouler, baisser les taux nominaux puis réels, comprimer l’épargnant, laisser l’inflation ronger le principal, puis changer les règles budgétaires, parce que la mémoire des épisodes précédents s’estompe.
« Dans le long terme nous sommes tous morts » n’est pas seulement une boutade sur l’horizon des vivants.
C’est une politique délibérée qui mise sur l’oubli : « le long terme n’appartient plus à ceux qui se souviennent des promesses dans la même unité de compte ».
Allais en tirait des conséquences que le mainstream n’a pas envie d’ intégrer. Sa dynamique monétaire (formulation héréditaire, relativiste et logistique) reformule la théorie quantitative, la trappe à liquidité, le lien croissance-inflation, les cycles.
Le présent est une fonction du passé. Les constantes n’apparaissent clairement que dans le référentiel du temps psychologique, pas dans le temps physique des statistiques officielles.
D’où l’impression, pour beaucoup d’économistes, d’une théorie trop singulière, trop mathématique et trop peu « politique » au sens convenu.
Le Nobel a couronné surtout l’Allais de l’équilibre et de l’efficacité, pas celui de la mémoire monétaire qu’il jugeait centrale.
Et puis il a critiqué trop nettement la construction européenne, la mondialisation financière, la monnaie sans ancrage. n’est ce pas!