Editorial. Un chèque contre des voix; finie la démagogie soft, le système retire son masque et se révèle pour ce qu’il est.

Le 9 septembre 2026, à Dallas, Donald Trump n’a plus pris la peine de déguiser l’opération.

Devant la convention midterm du Parti républicain, le président des États-Unis a promis 5 000 dollars à chaque adulte citoyen américain — un « Trump Dividend » — à la seule condition que les républicains conservent la Chambre et le Sénat en novembre.

Coût estimé : 1 200 milliards de dollars. L’argent devra être dépensé aux États-Unis. Point. Pas de grand programme législatif soigneusement enrobé, pas de commission, pas de rhétorique sur l’investissement dans l’avenir. Un chèque contre des voix. En plein jour.

Le système ne se cache plus parce qu’il est aux abois. La démocratie libérale n’est même plus un horizon. Elle n’est plus un objectif. Ce qui reste, ce sont quelques formes — élections, discours, institutions — qui servent de cache-sexe à un régime inversé.

Le pognon achète les voix. Il le fait sans scrupule et sans retenue. Il ne prend plus la peine d’enrober cette pratique par des rituels législatifs ou politiciens.

La dérive n’est pas dans la pratique elle-même. Celle-ci existe depuis des années. Elle réside dans le cynisme. Ce cynisme détruit les valeurs sur lesquelles nos sociétés prétendaient encore reposer : le consentement, la représentation, le bien commun, la responsabilité budgétaire, l’intelligence des citoyens.

Quand un chef d’État dit clairement « votez pour nous et vous toucherez 5 000 dollars », il ne commet pas une maladresse. Il révèle la logique réelle du régime.

Vu sous l’angle de l’achat de votes, on comprend mieux l’irrésistible ascension des dépenses et des transferts sociaux. Il faut acheter de plus en plus de voix pour arriver au pouvoir et y rester.

Il faut creuser les déficits pour acheter le pouvoir.

D’une certaine façon, il faut compenser la dislocation des consensus sociaux par des distributions de cadeaux.

La montée des déficits gouvernementaux exprime la situation politique. Elle est liée à la montée de la non-légitimité et de la non-représentativité. Les dépenses et les déficits mesurent, en quelque sorte, la profondeur du rejet des politiciens.

Milton Friedman disait que le système démocratique est un système de Tiers Payant. C’est exact. Ici, il montre son vrai visage. On dépense l’argent des autres pour acheter le consentement de ceux qui votent. Le contribuable futur, l’épargnant, le producteur, l’enfant qui n’a pas encore le droit de vote : ils paient. L’électeur immédiat encaisse.

Le politique encaisse aussi: le pouvoir.

Tout cela rejoint ce que l’on voit en France avec la dette. Elle n’est pas seulement un problème comptable. Elle est l’huile dans les rouages d’un système bloqué et illégitime. Plus le consensus se fracture, plus il faut « verser ».

Plus le régime perd en représentativité, plus il doit acheter la paix sociale à crédit.

Plafonds de déficit, les règles européennes, les discours sur la « maîtrise » : tout cela appartient encore au théâtre. Autant d’hommages du vice à la vertu! La réalité est plus simple. On finance l’immobilisme politique par l’endettement. Nos sociétés sont en bout de course. Elles se fracassent sur leurs limites.

Tout le potentiel du régime du capital financiarisé a été épuisé. Pour maintenir l’ordre — ou plutôt le désordre social — qui leur convient si bien, les ploutocrates et leurs mercenaires n’hésitent plus à agir au grand jour et à révéler ce qui était encore un peu caché : tout est acheté, tout est vendu.

Nos régimes, depuis la financiarisation, évoluent vers une ploutocratie cynique. Il faut aller vite et frapper fort. Le clientélisme et la démagogie ne prennent plus le temps de se cacher. Le « dividend » de Trump n’est pas une anomalie américaine. C’est le moment où le masque tombe. Ce qui était encore présenté comme de la générosité sociale, de la relance ou de la justice devient ce qu’il a toujours été : un marché. Des voix contre de l’argent public. Des majorités contre de la dette.

On peut s’indigner du personnage, de la formulation, du timing. On peut même ricaner en se disant que la promesse ne sera jamais tenue, comme d’autres avant elle. Ce serait manquer l’essentiel. L’essentiel n’est pas que Trump ait dit cela. L’essentiel est qu’il ait pu le dire, sans complexe, dans un régime qui continue de se revendiquer démocratique.

Le scandale n’est plus l’achat.

Le scandale est qu’il n’y ait plus besoin de le dissimuler.Quand un système n’a plus besoin de feindre, c’est qu’il a cessé de croire à sa propre légitimité. Ou qu’il a cessé d’en avoir besoin. Dans les deux cas, le masque est tombé. Ce qui apparaît n’est pas une démocratie fatiguée. C’est autre chose. Un régime où le pouvoir s’achète à découvert, où le déficit est l’instrument de la survie politique, et où les formes anciennes ne servent plus qu’à habiller une transaction.

EN PRIME

Notez bien car ce n’est pas insignifiant, ce que Trump promet, il le nomme « dividende » !!!!! le lien qu’il trace entre ce cadeau tombé du ciel et les dividendes payés au capital est d’une richesse incroyable.

[NPR] Trump promet un dividende de 5 000 $ lors de son discours à la convention, mais seulement si les républicains gagnent.

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