BRUNO BERTEZ
Le 12 Septembre
La situation dans laquelle se trouvent les pays occidentaux est grave. Elle engage leur cohérence économique, monétaire, sociale et politique.
Pourtant, il est devenu extrêmement difficile de faire comprendre cette gravité aux citoyens.
Ce n’est pas un hasard. Tout est organisé pour qu’ils ne puissent ni en prendre la mesure, ni s’y adapter.
L’information essentielle est cachée, tronquée ou détournée. Le sens des événements est occulté et biaisé.
Les relations entre les crises successives sont soigneusement brisées.
Le citoyen vit désormais dans un monde kaléidoscopique : un univers découpé en tranches, émietté, privé de fil conducteur.
Chaque choc qu’il soit financier, monétaire, énergétique, migratoire, géopolitique est présenté comme un épisode isolé.
Impossible, dans ces conditions, de voir l’ensemble et d’en saisir la portée. On ne peut faire toucher du doigt la réalité de la crise qu’en exposant les faux remèdes déployés par les élites et leurs mercenaires.
Ceux qui tentent de mettre au grand jour ce qui est dissimulé sont rejetés, mis hors jeu, marginalisés. Ils sont rangés sans délai dans le camp des pestiférés : complotistes, extrémistes, irresponsables.
La lucidité est devenue une faute.
Les faux remèdes sont connus, mais rarement nommés comme tels.
je vous cite en vrac:
La hausse des marchés boursiers crée un effet de richesse artificiel et entretient une ambiance de prospérité et de résilience.
Elle détourne l’attention vers les inégalités, jamais vers leurs causes profondes.
Les dettes galopantes sont traitées comme une simple variable technique, non comme le symptôme d’un système qui ne peut plus tenir ses promesses dans le présent..
On instille une croyance envahissante : tout est nouveau, l’ancien ne peut plus servir de référence. On détruit méthodiquement la mémoire, l’expérience, la rationalité. On promeut le jeunisme comme vertu.
On dévaste les bilans des banques centrales, des assurances, des caisses de retraite.
On avilit les monnaies. On abandonne les principes et les engagements de base. Dissimulations, mensonges, propagande et censure achèvent le dispositif.
Des critiques existent.
Mais beaucoup ont choisi une démarche peu productive, celle de Cassandre. Ils ne cessent de prédire la catastrophe. Celle-ci ne vient pas selon le calendrier annoncé. Les élites disposent des moyens de repousser longtemps l’Armageddon.
Les échéances de la crise en cours sont dans le long terme.
Nous commençons seulement à payer les erreurs de 2008 — politique monétaire non conventionnelle, taux d’intérêt nuls, expansion illimitée de la liquidité — plus de quinze ans après.
Ce décalage temporel est fatal aux prophètes de l’apocalypse. Ils se déconsidèrent. Les élites en sortent renforcées.Les faux prophètes sont donc objectivement complices des élites. En disqualifiant, par leur alarmisme répétitif et leurs échéances toujours démenties, toute critique sérieuse, ils rendent un service précieux à ceux qui trompent les peuples. Ils transforment la lucide mise en garde en objet de moquerie. Ils confirment, aux yeux du plus grand nombre, que rien de fondamental n’est en train de se briser.
La véritable gravité n’est pas seulement économique ou financière. Elle est existentielle. Un peuple qui ne voit plus les liens entre les événements, qui ne peut plus s’appuyer sur sa mémoire ni sur son expérience, qui est bercé par des indicateurs de richesse fictive et des récits de nouveauté permanente, ne peut plus s’adapter.
Il subit.
Il oscille entre l’indifférence et la colère sans objet.
La lucidité n’est ni le déni officiel ni le catastrophisme permanent.
Elle consiste à nommer les mécanismes de dissimulation, à exposer les faux remèdes et à reconnaître que le temps des élites n’est pas celui des prophéties immédiates.
Tant que cette exigence ne sera pas assumée, le peuple restera empêché de voir. Et ceux qui prétendent l’alerter en criant sans cesse à la fin du monde continueront, objectivement, à servir ceux qui ont tout intérêt à ce qu’il ne voie rien.