Humeur. La France, un pays prétentieux inadapté au monde

Le 18 septembre 2026, le spread entre l’OAT française à 10 ans et le Bund allemand a franchi 100 points de base, une première depuis 2012. En séance, l’écart a touché 103 points de base. La France payait alors autour de 4,47 % à 4,53 % pour emprunter à dix ans, contre environ 3,50 % pour l’Allemagne.

Ce n’est pas un détail de salle des marchés. C’est le prix que le monde fixe, chaque matin, à la crédibilité française.

La veille, Lecornu avait annoncé 54 milliards d’euros d’effort pour 2027, tout en avouant que le déficit 2026 ne serait pas à 5 % du PIB mais autour de 5,4 %.

Sans mesures, 2027 « tutoierait » les 6,5 %.

Le marché n’a pas applaudi. Il a élargi le spread.

Il a dit, en une seule cotation, ce que le discours politique refuse d’admettre : l’État français vit au-dessus des moyens de sa population.

Un État trop lourd pour une économie trop molle.

Les chiffres sont connus et, pour cela même, trop souvent neutralisés.

Les dépenses publiques françaises pèsent environ 57 % du PIB, contre un peu plus de 50 % en Allemagne et nettement moins dans une large part de l’OCDE.

L’écart avec Berlin, de l’ordre de 7 points de PIB, représente environ 200 milliards d’euros par an.

Ce n’est pas « un modèle social ». C’est un régime de dépenses pour entretenir l’obesité.

La dette publique dépasse 115 % du PIB fin 2025 et continue de gonfler vers 117 % à 118 %. L’Allemagne reste autour de 63 % à 65 %. Les deux pays partaient pourtant du même voisinage de 60 % à la fin des années 1990. Un quart de siècle plus tard, l’écart de dette atteint 50 points de PIB.

La protection sociale absorbe l’essentiel du carburant de la machine. Prestations sociales autour de 25 % à 26 % du PIB, dépenses de protection sociale près de 32 % du PIB, administrations de sécurité sociale à plus de 800 milliards d’euros. Sur 100 euros de dépense publique, plus de 50 vont à la sphère sociale, retraites et santé en tête.

Depuis 1975, la dépense publique a gagné environ 11 points de PIB ; les prestations sociales expliquent les trois quarts de cette hausse. Pendant ce temps, la charge de la dette remonte : 2,2 % du PIB, plus de 65 milliards en 2025, et une trajectoire vers 70 à 77 milliards.

L’intérêt de la dette n’est plus un poste secondaire. Il concurrence déjà des ministères entiers.

Ce n’est pas seulement « trop dépenser ». C’est trop dépenser pour entretenir, trop peu pour produire. La France prélève beaucoup, redistribue beaucoup, et investit trop peu dans ce qui crée la puissance : capital productif, industrie, recherche réellement transférable, travail intensif, sélection des compétences. Un pays qui consacre davantage d’énergie à lisser les rentes et les statuts qu’à renouveler ses forces vives finit par emprunter pour financer son confort.

Le gaspillage n’est pas un accident, c’est un mode de vie.

On peut discuter telle niche, telle aide, tel doublon. Le vrai gaspillage est systémique. Une administration qui se réplique, des collectivités qui se superposent, des dispositifs sociaux qui s’empilent, des exonérations qui corrigent d’autres impôts, des réformes qui n’osent jamais trancher.

On soigne les symptômes pour ne pas toucher le contrat : préserver tout le monde, tout le temps, au même niveau de prétention.

Le résultat est une économie où le coût du travail, le coût de l’énergie, le coût de la norme et le coût de l’État se cumulent.

On veut rester dans le marché mondial tout en conservant une spécificité historique devenue un boulet.

Le monde est capitaliste. Il récompense ceux qui consomment moins qu’ils n’investissent, qui favorisent les plus compétitifs, qui acceptent que les trainards ne dictent pas le rythme.

La France veut jouer dans la cour des grands et nurser les petits.

Elle veut les avantages du loup et la morale du mouton. D’où l’expression qui frappe juste : un coq sur un tas de fumier.

La France a une Importance régionale, elle prétend avoir un train de vie de puissance mondiale. Discours de rang, bilan de poids moyen. On parle d’Europe puissante, d’autonomie stratégique, de rang diplomatique, pendant que le spread avec l’Allemagne dit le contraire : les créanciers exigent une prime pour prêter à Paris plutôt qu’à Berlin.

Le mal n’est évidemment pas seulement comptable. Réduire le problème à un tableau recettes-dépenses est insuffisant, même si le tableau à ce niveau est déjà accablant.

Le mal est dans le TOUT : une société qui confond protection et immobilisme, souveraineté et verbe, solidarité et refus de l’adaptation. On ne tient pas une place dans un monde dur en multipliant les filets de sécurité jusqu’à étouffer l’effort. On ne défie pas des poids lourds avec un État qui finance son standing par la dette et une société qui traite la compétitivité comme une injure.

Le « en même temps » est devenu une doctrine de l’inadaptation. On veut le marché sans sa discipline, la mondialisation sans sa sélection, la puissance sans son prix, la guerre de communication sans les moyens d’une guerre réelle.

Menacer, moraliser, se draper, tout en reportant chaque année le redressement budgétaire, c’est une posture. Les marchés, eux, ne font pas de posture. Ils ajoutent un point de spread.

Le monde que structurent les États-Unis, surtout dans sa nouvelle version plus brutale, n’attendra pas que la France ait fini de concilier l’inconciliable. Il faut choisir : moins de consommation, plus d’accumulation, moins de train de vie collectif, plus d’investissement productif ; moins de conservation des situations acquises, plus de préférence pour ceux qui portent la croissance. Tant que ce choix n’est pas fait, le spread restera le thermomètre le plus honnête du pays.

Pas parce que les marchés sont « justes ». La justice ils s’en moquent parce qu’ils sont impitoyables

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