EDITORIAL. Quand plus rien n’est sacré, la guerre devient raisonnable.

BRUNO BERTEZ

Le 19 Septembre

La mort de Dieu a bouleversé l’Occident. Le sacré, le bien et le mal sont redescendus sur terre. Ils n’ont pas disparu : ils ont changé de lieu.

Ils ont cessé d’habiter le ciel pour devenir, ou pour devoir devenir, l’œuvre des hommes eux-mêmes — l’œuvre de la société civile.

Comme le disait Bakounine, le camarade vitamine : « si Dieu existait vraiment, il faudrait s’en débarrasser« , non pour ouvrir un désert moral, mais pour empêcher qu’une autorité serve de prétexte à la soumission.

La mort de Dieu a creusé un vide.

Ce déplacement a laissé une béance, un manque..

Et c’est dans ce vide que la bourgeoisie, les 1 %, le Pognon se sont engouffrés. Ils ont pris la place de Dieu et de ses commandements. Leur tyrannie est encore pire que celle de la religion : elle ne promet même plus le salut, seulement la gestion.

Les États et les ploutocrates, leurs alliés, leurs mercenaires, ont remplacé le sacré par la force, la violence, le contrôle. Ils ont confisqué ce qui restait de spiritualité collective — honneur, fidélité, mesure, parole donnée — pour en faire des accessoires de communication. Des pseudo valeurs d’ambiance de Com.

Ce fut la grande inversion : ce que le peuple aurait dû produire comme limites communes, le capital l’a monopolisé comme spectacle, comme morale d’emprunt, comme permission de tout relativiser sauf la propriété et la guerre.

Quand plus rien n’est sacré, la guerre devient raisonnable. Il y a des heures où l’Histoire cesse de se cacher derrière les communiqués. Une photographie de hangar, des visages masqués, des armes réelles, un chef de gouvernement posant sous le drapeau après avoir dit au Parlement que la Russie frapperait l’OTAN et appellerait cela un accident : le spectacle n’est plus celui de la dissuasion.

C’est celui d’une classe dirigeante qui s’habitue, et qui habitue les peuples, à l’idée que la guerre n’est plus l’échec de la politique, mais son horizon.

Le véritable enjeu de nos sociétés est ailleurs que dans les débats monétaires, financiers ou budgétaires. Ces débats occupent, ils rassurent, ils donnent l’illusion d’une maîtrise. Ils divertissent au sens pascalien. Oui. Au sens pascalien, c’est à dire de divertissement, d’occupation qui empêche de voir.

Ils ne redressent rien. Une société ne se relève pas par un taux, un plan de relance ou une ingénierie de la dette. Elle se relève, ou elle s’effondre, au niveau des valeurs. Mais ces valeurs ne descendent pas d’un ciel restauré. Elles sont produites par la société civile : sagesse pratique, confiance, honnêteté, fierté, mémoire, capacité de dire non. Sans ce travail collectif, les institutions ne sont plus que des machines à produire du consentement.

Notre avenir, s’il existe encore, ne sera pas le retour d’un dieu. Il sera le retour des limites que les peuples se donnent à eux-mêmes — ou ce sera l’apocalypse des opinions fabriquées.Car voilà le cœur de la domination contemporaine des 1 %. Pour durer, ils ont besoin que plus rien ne s’impose par soi, que tout devienne relatif, sauf leur propre pouvoir. Quand il n’y a plus rien au-dessus des hommes, il ne reste que l’opinion. Et l’opinion, on la produit. On la produit avec les médias, l’école, la publicité, la peur, le confort, la censure douce et la transgression ostensible.

La mort de Dieu devait rendre les hommes responsables. Elle a surtout permis aux possédants de se poser en nouveaux législateurs du réel. En démiurges.

La transgression n’est pas un accident culturel : c’est une technique de pouvoir. Un peuple qui ne reconnaît plus de limite intérieure — limite qu’il aurait dû forger lui-même, dans ses associations, ses métiers, ses solidarités, ses refus — devient gouvernable par la seule force des apparences. Dans la folle magie des signes.

Un peuple qui ne croit plus qu’à « l’Avoir » ne peut plus s’unir que dans la consommation ou dans la haine. Dans les deux cas, il cesse d’être souverain.On croit encore que l’avenir se joue dans les urnes. C’est une piété commode. Les élections sont produites par le haut. Elles n’expriment plus le choix d’en bas ; elles le formatent.

Le destin des peuples se joue désormais au niveau des sociétés civiles, de leur capacité à dire « non », de leur force brute de refus, de leur mémoire, de leur conscience d’elles-mêmes, de leur fierté, de leur honneur. C’est là, et nulle part ailleurs, que les valeurs se produisent.

Quand les dirigeants cessent de respecter non seulement les électeurs mais les principes mêmes qui légitiment le gouvernement, le pays devient ingouvernable : plus d’adhésion, plus de transmission. Il ne reste que l’ingénierie sociale — persuader, formater, censurer — et, au bout de cette ingénierie, la guerre comme exutoire.

La guerre n’est pas un orage qui tombe du ciel. Dans la logique d’un capitalisme financiarisé en crise, elle est un horizon, une nécessité systémique: détruire pour accumuler ailleurs, exporter la violence plutôt que d’accepter la remise en cause de l’ordre social.

Les années 1930 ont enfanté la Seconde Guerre mondiale. La crise ouverte des années 2000 accouche d’une troisième, déjà commencée, encore masquée.

Tant que les peuples ne comprendront pas que les guerres modernes sont souvent la forme extériorisée d’une lutte de classes que l’on refuse de nommer, les conflits se multiplieront. On moralisera la guerre au lieu de la dénoncer. En la moralisant, on la justifiera.

C’est pourquoi le moment présent est d’une importance historique. Non parce qu’un Premier ministre pose avec des fusils, mais parce que cette image révèle un basculement : le vide laissé par la mort de Dieu a été occupé. Le sacré populaire a été vidé, le relatif a tout envahi, et dans ce vide les oligarchies préparent les esprits à l’inacceptable. Elles ont substitué à l’ancienne théologie une théologie de l’argent et de l’État : force, contrôle, urgence permanente, peur! Peur, elles gouvernent par la peur. Une peur chasse l’autre.

Pour s’opposer, il ne faut pas un nom céleste. Il faut un nom qui se situe plus haut que l’intérêt privé : la société civile elle-même, sa dignité collective, ce qu’elle refuse de vendre.

On ne se révolte pas au nom d’un indice boursier. Ou d’un Age de la retraite. On se révolte au nom de limites que les hommes se donnent ensemble — et qui, précisément, les empêchent de tout se permettre.

Le redressement, s’il vient, ne sera pas décrété par des experts, ou par un retour du religieux d’État. Il viendra d’un peuple qui sortira du champ de l’économisme, de la consommation, de l’avoir, pour reconquérir le terrain de l’être social : la parole donnée, la mesure, la honte, la fidélité, le courage de dire que tout n’est pas négociable.

Sans cela, les 1 % continueront. Ils continueront la transgression. Ils continueront la fabrication de l’opinion. Ils continueront à occuper la place de Dieu. Et ils continueront, s’il le faut, la guerre, cette dernière industrie d’un ordre qui ne sait plus se légitimer que par la peur.

EN PRIME

La mort de Dieu a bouleversé l’Occident. Le sacré, le bien et le mal sont redescendus sur terre. Ils n’ont pas disparu : ils ont changé de lieu. Ils ont cessé d’habiter le ciel pour devenir, ou pour devoir devenir, l’œuvre des hommes eux-mêmes — l’œuvre de la société civile.

Bakounine l’avait vu avec une clairvoyance salutaire. Dieu, disait-il, est le premier maître. Toute autorité terrestre s’appuie d’abord sur une autorité céleste. L’esclave commence par s’agenouiller devant l’invisible ; ensuite seulement il s’agenouille devant le prêtre, le fonctionnaire, le banquier.

D’où la formule du camarade vitamine : si Dieu existait vraiment, il faudrait s’en débarrasser.

Non par goût du néant, mais parce qu’un Dieu debout au-dessus des hommes rend impossible leur souveraineté. Tant qu’une volonté extra-humaine légitime l’ordre, le peuple ne peut être législateur de lui-même.

Ce déplacement a laissé un vide. Un vide dans lequel se sont engouffrés les usurpateurs. Et c’est dans ce vide que la bourgeoisie, les 1 %, le Pognon se sont engouffrés. Ils n’ont pas seulement profité de la mort de Dieu : ils l’ont remplacé. Ils ont pris la place du Commandement.

Leur tyrannie est encore pire que celle de la religion, car elle n’a même plus besoin d’un ciel pour se justifier. Elle se donne pour le réel même.

Bakounine le savait : détruire l’autel ne sert à rien si l’on laisse intact le trône, la caisse et l’État. L’athéisme bourgeois n’est pas la liberté ; c’est le transfert du sacré vers l’argent et vers la force publique.

Les États et les ploutocrates ont remplacé le sacré par la violence, le contrôle, l’urgence, l’utile.

Ils ont confisqué ce que le peuple aurait dû produire lui-même comme limites communes – honneur, fidélité, mesure, gratitude, parole donnée – pour en faire des accessoires de communication en les vidant de tout contenu . Ce fut la grande inversion bakouninienne accomplie à l’envers : au lieu que la société civile engendre sa morale, le capital et l’État ont monopolisé la morale.

Ils ont fait de Dieu un actionnaire.Quand plus rien n’est sacré, la guerre devient raisonnable.

EN PRIME

EN PRIME

L’expérience de l’impuissance apprise .

En 1967, Martin Seligman et Steven Maier ont mené des expériences où des chiens étaient exposés à des chocs qu’ils ne pouvaient pas contrôler. Rien de ce qu’ils faisaient n’arrêtait ce qui se passait.

Plus tard, les chiens ont été placés dans une situation où ils pouvaient réellement s’échapper. Il leur suffisait de franchir une petite barrière. Ils ne l’ont pas fait. Ils avaient déjà appris que tenter était inutile.

La porte était en gros ouverte et ils sont restés là quand même.

Des implications sacrément moches pour les humains.

Gardez quelqu’un assez longtemps dans un système où travailler plus dur ne change rien. Se plaindre ne change rien et suivre les règles ne change rien. Réessayer ne change rien. Finalement, ils pourraient arrêter d’essayer.

Puis un jour, une opportunité se présente et tous ceux qui regardent de l’extérieur disent : « Pourquoi ne font-ils pas simplement quelque chose ? » Ils l’ont déjà fait. Cent fois. Sans succès ; pensez aux Gilets jaunes, aux Manifs etc

Les gens ne se révoltent pas quand les conditions deviennent mauvaises. Pas toujours. Les gens vont s’éteindre et se replier sur eux-mêmes. Ils se distraient et acceptent des merdes contre lesquelles ils se seraient battus autrefois.

Ils ont appris que se battre ne change rien.

3 réflexions sur “EDITORIAL. Quand plus rien n’est sacré, la guerre devient raisonnable.”

  1. Bonsoir M. Bertez

    La relation sociale est une condition de survie chez les animaux. Les études éthologiques récentes ont mis en évidence des stratégies d’alliances et de dons dans les sociétés de primates.

    Stratégies qui sont devenues la relation de « clientèle » chez le sapiens sapiens.

    Au départ, il s’agit d ‘une relation pérenne établie entre deux ou plusieurs membres d’une société, l’un de statut et de pouvoir plus important que l’autre: l ‘inférieur en statut – le client- essaie de se trouver un protecteur plus puissant que lui – le patron- en échange de services rendus ou de dons.

    Cette relation d’échange traverse toutes les sociétés humaines et demeure prégnante de nos jours.

    Le « patron » au sens des valeurs de notre civilisation occidentale, ou du moins ce qu’il en reste, demeure porteur de protection dans la mémoire collective.

    Et c’est la nouvelle version du patron vue par les financiers qui est exécrée car elle abandonne son devoir de protection des plus faibles, de ses clients, pour ne servir que d’autres patrons plus puissants qui se résolvent en une poignée – 1%°- qui en toute logique doit mener à un patron unique et tout puissant , soit le Dieu que Bakounine affirme justement devoir être détruit

    De fait, notre dette publique, en grande partie due aux prestations sociales exprime cette relation de protection au niveau supérieur de notre organisation sociale. C’est pourquoi toute réforme des retraites toute diminution des secours et aides est justement perçue comme trahissant le devoir sacré du patron envers ses clients, comme rupture du contrat.

    D’une certaine manière les religions sont aussi imprégnées, avec plus ou moins de superstitions, de cette volonté d’échange: une société requiert le protection et la bienveillance d’un « dieu » en échange de dons qui lui sont faits. dans ce schéma classique, le dieu devient Maître et les clients vite asservis.

    Il y a cependant une exception historique: celle qui a donné plus tard le christianisme et ses dérivés: le dieu du Sinaï, celui de Moïse et de Jésus se présente lui même uniquement comme libérateur des asservis et indique qu’il ne répondra qu’aux demandes de libération d’une servitude. Les suiveurs de Moïse se contractent avec un patron libérant! C’est juridiquement affirmé dans les « dix paroles » qui sont un contrat en bonne et due forme.

    Hélas, l’empire romain, pour sa survie, aura vite fait de redéfinir ce rôle en celui de maître.

    Et nous nous retrouvons dans la situation que vous décrivez ; par cet inversion de sens.

    Il ne s’agit pas de se battre mais de refuser librement .

    Et c’est ce que veut dire, pour ceux qui s’en souviennent encore, la troisième tentation du Christ lorsque le Diviseur, l’Adversaire lui promet de le rendre maître du monde s’il se prosterne et l’adore: Retire toi .

    Le mal n’est pas vaincu , nous refusons de nous y donner. C’est tout.

    Restons fidèles ,dans un athéisme éclairé par la foi: l’humanité est littéralement un projet à long terme.

    L’acédie – le désespoir, la dépression profonde – qui fut longtemps la plus grande des tendances mortifères -( les 8 puis 7 péchés capitaux) est notre pire ennemie.

    Cordialement

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    1. athéisme éclairé;

      bien entendu, cela crée à chaque fois les catastrophes, mais la solution, c’est toujours plus de ce qui crée les problèmes.

      1789 aura décidément été une grande réussite: l’homme nouveau où les « Turreau »jetaient les femmes et les enfants vivants dans les fours.

      ah les lumières!

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