Editorial; en réponse à un lecteur qui m’interroge sur la négativité.

Je vous remercie.

Toute société évolue et se transforme à la fois en vertu de ses contradictions internes et en vertu des contradictions externes auxquelles elle est exposée.

Les civilisations sont mortelles. Celui qui a cru pouvoir écrire la fin de l’histoire, Francis Fukuyama, s’est trompé : l’histoire ne s’arrête pas, elle continue d’être mue par des antagonismes, par la confrontation de forces de sens contraire.

Les unes sont positives, en ce qu’elles tendent au maintien de l’ordre ; les autres sont négatives, en ce qu’elles travaillent à sa destruction.

La négativité n’est pas l’opposé extérieur de la positivité : elle en est indissociable.

Ce sont les deux faces d’une même médaille.

Dans le cadre du matérialisme marxiste, cette négativité était incarnée, assumée et portée par les travailleurs. Exploités, ils n’avaient en théorie rien à perdre que leurs chaînes.

La modernité a changé cette équation. Nos sociétés n’exploitent plus seulement leurs propres salariés : elles s’appuient aussi sur le travail, parfois proche de l’esclavage, d’autres continents et d’autres pays.

Nos salariés bénéficient, directement ou indirectement, d’un transfert inégal de richesses des pays dominés vers les pays dominants. Nos salariés ont un niveau de vie supérieur à celui qu’ils pourraient avoir sans cette exploitation impériale ou coloniale des pays a bas salaires et des producteurs de matières premières..

Dans leur inconscient, ils savent qu’ils sont à la fois exploités et exploiteurs.

Cette double position les rend, en quelque sorte, petits-bourgeois : ils cessent de croire qu’ils n’ont rien à perdre, et savent qu’ils sont plus ou moins solidaires des classes dirigeantes.

Leur combativité s’en trouve presque annulée. Ils se contentent de râler, de se défouler, sans vraiment se battre

Seule une partie de nos sociétés reste encore exclue du partage. Celle-là considère qu’elle n’a rien à perdre : on ne peut rien lui prendre, elle n’a rien, et pire encore, rien à espérer.

Ce sont ceux-là, me semble-t-il, qui portent aujourd’hui la négativité de nos sociétés.

La négativité n’est pas un simple refus, ou un mal moral. Dans la tradition dialectique, c’est le moment par lequel une forme sociale cesse de coïncider avec elle-même et produit sa propre transformation.

L’analyser, c’est suivre ce moment depuis Hegel jusqu’à la situation que je décris, où le porteur historique de cette négativité semble s’être déplacé.

Chez Hegel, la négativité n’est pas l’opposé extérieur du positif. Toute détermination est déjà une négation : dire ce qu’une chose est, c’est exclure ce qu’elle n’est pas.

Mais la négation qui compte est la négation déterminée. Elle ne détruit pas pour le plaisir de détruire ; elle conserve ce qui, dans l’ancien, peut passer dans une forme supérieure. L’ordre et sa mise en cause ne sont donc pas deux camps séparés. Ils sont les deux faces d’un même processus. Une institution ne se maintient qu’en refoulant ce qui la contredit, et ce refoulé finit par la travailler de l’intérieur.

C’est le sens de mon image de la médaille : la positivité de l’ordre et la négativité qui le ronge ne s’additionnent pas, elles se présupposent.

Marx reprend cette structure et la matérialise. La contradiction n’est plus d’abord celle du concept, mais celle des rapports de production.

Le capital a besoin du travail salarié pour se valoriser, et ce même travail est ce qui peut le nier. Le prolétaire, dans le schéma classique, porte la négativité parce qu’il est à la fois indispensable et dépossédé : il produit la richesse dont il est exclu, et n’a rien à perdre que ses chaînes.

Sa position n’est pas un sentiment, ou même un vécu, c’est une place dans le rapport. Tant que cette place reste pure avec une exploitation sans participation au partage , la combativité dure ; c’est la conséquence logique de n’avoir aucun intérêt au maintien de l’ordre.

Ma thèse consiste à dire que cette pureté s’est brouillée. Le salariat des pays dominants n’est plus seulement l’exploité du schéma marxien. Il est aussi, par le transfert inégal de richesse, le bénéficiaire indirect du travail sous-payé ailleurs dans le monde. Le salarié americain aimerait bien mettre la main sur les richesses russes et même le Français sans parler de l’Allemand!

Il reste subordonné au capital, mais il n’est plus extérieur au partage. D’où le glissement vers une conscience de petit-bourgeois : non pas au sens du petit propriétaire, mais au sens de celui qui a quelque chose à préserver, même modeste ; un statut, un niveau de consommation, une sécurité relative, une place dans l’ordre mondial.

Dès lors, la négativité se dégrade en plainte. En défoulement. On râle contre l’ordre sans vouloir sa suppression, parce qu’on en tire encore une rente, fût-elle de position. La solidarité objective avec les classes dirigeantes n’a pas besoin d’être voulue : elle est inscrite dans ce qu’on risque de perdre.

Si cette mon analyse est juste, le porteur de la négativité se déplace. Il ne suffit plus d’être salarié. Il faut être exclu du partage au point de n’avoir ni bien à défendre ni espoir crédible d’y entrer. Rien à perdre, et rien à espérer : ma formule est plus dure que celle de Marx. C’est pour cela que je suis un pessimiste radical.

Le prolétaire classique avait au moins l’avenir comme enjeu, le mythe, la perspective d’une appropriation. L’exclu radical, dans ma formulation, n’a même plus cette promesse. Sa négativité est donc plus pure, mais aussi plus indéterminée. Elle peut nier l’ordre sans être capable de le dépasser. C’est la destruction , le nihilisme, le terrorisme. Les blackbloks par exemple..

Hegel dirait qu’elle risque de rester une négation abstraite : destruction sans conservation, sans élévation , colère sans forme nouvelle.

C’est là la limite non seulement dialectique et réthorique mais aussi sociale . Une négativité qui ne produit pas de sujet collectif, de projet, ou de rapport capable de remplacer celui qu’elle conteste, reste un moment, pas un dépassement. C’est une phénomène Gilets Jaunes.

L’histoire, contrairement à ce que Fukuyama a cru figer, continue d’être travaillée par des antagonismes ; mais le simple fait d’avoir rien à perdre ne garantit pas qu’on porte une négation déterminée.

On peut aussi ne porter qu’une rupture stérile.

La question reste de savoir si l’exclusion dont je parle est encore une contradiction interne du système , donc dialectique , ou si elle est devenue un dehors, une négativité sans médiation, capable de détruire l’ordre sans le transformer.

J’ai mon opinion mais il faudrait encore des heures de reflexion et de murissement pour pouvoir l’exposer.

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