EDITORIAL. Macron ou l’emploi du passif comme technique d’irresponsabilité. Produire ou séduire.

BRUNO BERTEZ

Le 6 octobre

Pendant qu’en France on pillait, cassait, gazait et éborgnait, Macron se promenait en Rolls Royce en Espagne . A Madrid, il s’est rendu dans une université locale pour partager des réflexions avant-gardistes sur l’Europe avec d’éminentes personnalités culturelles espagnoles.

Un écrivain local à profité de l’occasion pour poser une question cruciale : sur la montée mondiale du populisme , son assimilation au fascisme, et les tentatives de les présenter ainsi comme une menace existentielle pour la démocratie.

Cette question a , bien sûr, a donné à Macron l’occasion idéale d’expliquer à qui il fallait attribuer la faute dans ce fiasco.

Et la réponse est péremptoire, sans appel , absolument, sans équivoque, ce n’est pas la sienne.

« Le coup dur pour la France a été la crise de 2008-2012. Et qui en a payé le prix ? Les classes moyennes. Même dans les pays moins touchés, certaines catégories de la population n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de pouvoir d’achat et de vie d’avant la crise. Et c’est une véritable trahison », a-t-il déclaré.

Le même homme qui dirige le pays depuis près de dix ans doit remonter le temps de quinze à vingt ans pour trouver un responsable de la situation catastrophique dans laquelle se trouve actuellement la classe moyenne française.

Car, évidemment, lui, il ne peut y être pour rien, malgré ses dix années au pouvoir.

Il attribue la situation actuelle à la crise de la dette subprime de 2008 et à la crise européenne de 2010, comme s’il n’était qu’un simple touriste innocent prenant des selfies devant le palais de l’Élysée plutôt que le capitaine du navire.

« Un facteur clé de la compétitivité européenne était le gaz russe à très bas prix. Cela a pris fin en 2022 », a déclaré Macron.

« Mais notre principal marché d’exportation était la Chine. C’est terminé aussi. L’Europe accuse désormais un déficit commercial avec la Chine. Aujourd’hui, chaque jour, nous perdons un milliard d’euros dans nos échanges commerciaux avec la Chine. »

Un observateur superficiel comme ceux des médias au service du pouvoir se precipiterait pour opiner et avaliser ces causalités et donc absoudre Macron l’ex Jupiter tout puissant de toute responsabilité.

Un rebellocrate serait un peu plus sévère et s’interrogerait sur les décisions de gestion de Macron face a la situation dont il a hérité et conclurait que c’est la faute à l’Europe ou aux riches, ils ont empêché toute solution .

Je vous invite à porter votre attention sur l’astuce, sur le procédé de Com: l’emploi du passif

Il faut reconnaître la poésie, l’audace de l’emploi du passif.

Relisez les declarations de notre Jupiter, tout est tombé du ciel.

Ça s’est terminé en 2022. Comme un orage ! C’est tout simplement fini. Complètement indépendant de sa volonté. Que peut faire un simple mortel ? Idem pour les ventes à la Chine. Pouf, c’est terminé ! Qui sait pourquoi ? Un mystère complet. Perdre un milliard d’euros par jour en restant là, à hausser les épaules. Idem pour le gaz russe: cela a pris fin en 2022§

Le passif de Com est une technique d’irresponsabilité et Macron ne se prive jamais de l’utiliser quand il fait face à du négatif : ce n’est que face au positif qu’il emploie les formes actives avec le « je » mis en avant à grands coups de menton.

Mais il faut aller plus loin dans l’analyse , etre plus radical ne pas s’arrêter aux personnes, elles ne sont que des rouages, des tenants lieu. Elles endossent selon que cela les sert ou pas , mais elles ne décident pas.

Tous ces gens n’agissent pas, ils sont agis, ils surfent sur des vagues qui les depassent plus ou moins habilement, avec plus ou moins de brio .

« Macron ment-il ? » non! La question est « de quel système est-il le symptôme et le lubrifiant ? ».De quel dieu accomplit il l’œuvre?

L’emploi du passif de Madrid n’est pas une maladresse. C’est le langage d’un monde où les signes commandent le réel. « Ça s’est terminé en 2022 », « c’est terminé aussi » : la phrase efface le sujet politique.

Le gaz russe à bas prix n’a pas disparu comme un orage. Il a été interrompu par un choix sanctions, alignement énergétique, refus d’une autonomie nucléaire accélérée bien avant 2022.

Le gaz russe a disparu comme effet du système de la vassalitude et du néocolonilalisme qui s’est réactivé après la crise de 2008.

Le déficit commercial avec la Chine n’est pas une fatalité météorologique : c’est le solde d’une fuite systémique dans la financiarisation, les délocalisations, l’effet d’une désindustrialisation ancienne, non renversée, et d’une politique commerciale européenne qui a longtemps confondu ouverture avec chien crevé au fil de l’eau emporté par le courant du plus grand profit.

Ce qu’on peut reprocher à Macron n’est pas d’avoir inventé le mal. Il ne l’a pas inventé. On peut lui reprocher de l’avoir incarné et prolongé. Il a géré le stock. La dette publique est passée d’environ 2 000 milliards à plus de 3 500 milliards ; le ratio flirte avec 115-120 % du PIB ; le déficit reste autour de 5 % ; la dépense publique demeure près de 57 % du PIB.

Cette dette a permis de ne jamais trancher entre le social, le productif et le financier. La BCE, en plafonnant les rendements, a rendu ce laxisme honteux viable. La signature française ne vaut pas grand-chose si elle n’est pas, de fait, contresignée par l’Allemagne. La France est doublement vassale , vassale des USA directement et de l’Allemagne indirectement. Macron sait tout cela et il n’a rien fait !

Il n’a pas créé cet arrangement ; il s’y est installé, et il a rongé ses os dans les ors de la niche du Palais avec Brigitte.

La « trahison » des classes moyennes qu’il « dénonce » à Madrid est réelle dans les faits , pouvoir d’achat non retrouvé, smicardisation, productivité atone, emplois souvent peu qualifiés financés par exonérations. Mais elle n’est pas le résidu d’une crise vieille de quinze ans. Elle est le produit d’un non-choix : d’une impuissance réelle masquée par un spectacle d’agitation narcissique .

Le résultat de cette fuite dans l’imaginaire narcissique c’est « un mort qui croît plus vite que le vif ».

Macron à Madrid n’a pas menti sur les symptômes. Il a menti sur le sujet de l’histoire: il trompe parce qu’il usurpe.

Les classes moyennes n’ont pas retrouvé le niveau d’avant 2008. C’est vrai. Le gaz russe bon marché a cessé en 2022. C’est vrai. L’Europe est en déficit commercial avec la Chine C’est vrai. Rien de tout cela n’a été voulu, tout est advenu, tout s’est imposé comme conséquences nécessaires de forces aveugles .

La grande, la très grande tromperie de Macron c4est d’avoir fait croire qu’il allait gouverner, piloter, agir. Macron s’est revelé au terme de son mandat être un impuissant suprême, flambloyant au début, médiocre à la fin.

Macron est un pur produit de notre société post moderne dans laquelle la réussite consiste non plus produire mais a séduire.

La crise de 2008-2012 a frappé. Depuis 2017, on joue, on brasse, on gesticule, on se montre, on s’arbore, on se met en scène l’écart entre l’imaginaire et le réel n’a jamais été aussi grand et on emprunté pour combler la différence.

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