Un Editorial raisonnable, presque « in the box », la représentation nationale est en crise, moribonde

BRUNO BERTEZ

Le 19 Octobre

Editorial

La représentation nationale est en crise, moribonde.

La rue a pris le relais. Et c’est une catastrophe.

Personne n’ose le dire clairement.

On continue d’appeler « représentation nationale » ce qui n’en est plus une. Les élus ne transmettent plus. Ils administrent, ils gèrent, ils s’alignent. Pire ils obéissent pour la soupe sinon les prébendes..

Quand la société civile en a assez d’être ignorée, elle descend dans la rue. Elle y prend des coups, y perd un œil, y laisse une main. Elle y perd son âme aussi.

Ce n’est pas un hasard. C’est le symptôme d’un système qui a cessé de fonctionner. Un système d’allégeance, pas un système de représentation honnête .

Le mandat non impératif, la pratique qui consiste à donner au Président une majorité, la dévitalisation des partis transformés en écuries présidentielles, la professionnalisation de la politique et le décalage social entre élus et électeurs ont produit une classe politique qui se représente davantage elle-même que ceux qui l’ont envoyée « sous les ors de la République ».

Sous Macron, cette logique a été poussée à son paroxysme : Macron dès les premiers jours de son mandat a annoncé la couleur, il serait le président d’une classe sociale et lui, contrairement à Hollande aurait le courage d’imposer ses choix. ou ceux qui allaient lui être dictés.

D’où un pouvoir vertical, des gouvernements successifs non représentatifs, bricolés, sans majorité claire, arbitrages économiques et sociaux perçus comme imposés d’en haut ou d’aileurs.

Les Français ne se sentent plus représentés. Ils ont raison de le constater. Et de là à conclure que la « représentation nationale » a été purement inversée et ne sert plus que le pouvoir, il y a un pas.

Les élus restent responsables devant les urnes. À six mois d’une présidentielle, le vrai moyen de les sanctionner n’est pas le cortège : c’est le bulletin de vote.

Prétendre le contraire, c’est mentir aux gens.

La rue n’est pas la solution . Les mobilisations du 17 octobre ont rassemblé des centaines de milliers de personnes. Les revendications sur la vie chère, les services publics et l’éducation ne sont pas artificielles. Elles sont inscrites dans les chiffres et les courbes.

Mais les pillages, les mairies envahies, les préfectures vandalisées et les symboles de la République attaqués ne sont pas l’expression d’une «démocratie directe». Ce sont des actes qui détruisent le cadre dans lequel une démocratie peut encore exister.

La foule n’est pas le peuple. Elle est une minorité active, facilement instrumentalisée par des groupes organisés. Les blessures graves des deux côtés — main arrachée, lycéen éborgné dans des épisodes précédents, centaines de policiers blessés — sont le prix d’un désordre que personne n’a su ou voulu empêcher.

Dire que ce désordre prouve l’échec total du système représentatif, c’est confondre la cause et le symptôme. La violence ne rend pas les revendications plus légitimes. Elle les étouffe.

« Choisir son camp » : c’est le contraire de l’unité! Le Président est le garant constitutionnel de l’unité nationale. Macron, dans son allocution, a distingué les revendications légitimes de la casse et a appelé au calme. C’est de la posture, de la rhétorique sans contenu. Posture verbale, minimale exigée par la fonction. En revanche, la formule de Sébastien Lecornu — « c’est désormais le moment de choisir son camp » — est une erreur politique majeure. Elle transforme un problème de fond en confrontation binaire. Elle renforce la fracture qu’elle prétend combattre. Un pouvoir qui veut préserver l’unité n’a rien à gagner à exiger des allégeances publiques. Nos sociétés sont traversées par la lutte des classes certes, mais le jeu politiuque pour être possible repose sur un mythe, une sorte de mensonge utile, conventionnellement admis: le peuple est uni.

Les grands médias ont couvert les faits et les bilans. Ils ont moins examiné le mécanisme qui pousse une partie de la société à court-circuiter ses élus. Réduire le débat à « sécurité contre social » évite la question centrale : comment des institutions élues peuvent-elles produire des décisions perçues comme légitimes quand la confiance s’est effondrée ?

La dérive réelle n’est pas une représentation purement retournée. C’est l’érosion progressive du lien entre élus et électeurs, qui pousse une fraction de la population vers des modes d’action extra-institutionnels.

La réponse n’est ni le déni des causes (pouvoir d’achat, services publics, sentiment d’abandon), ni la sacralisation de la rue.

Les élections de 2027 offrent un cadre pour trancher. Des réformes — dose de proportionnelle, authentique ouverture des débats, meilleure redevabilité des élus, outils de participation réels — peuvent réduire le fossé. Elles ne le feront pas si l’on continue de confondre manifestation et gouvernement de la foule.

La question des médias serveurs de soupe doit être abordée, la derive est criminelle.Tout comme doit être revue la question de la communication politique et les mensonges qui l’alimentent.

Le système représentatif est mort parce qu’il est « godillot ». Il est affaibli parce qu’il a cessé de convaincre qu’il sert encore à quelque chose. Il suffit de lire les enqêtes du CEVIPOF pour mesurer l’ampleur du dysfonctionnement institutionnel français.

L’opinion générale, largement majoritaire est qu’en France tout dysfonctionne , pareille perception ne tombe pas du ciel, elle est étayée.

Rétablir un fonctionnement sinon harmonieux du moins paisible exige d’entendre les causes légitimes sans céder à la violence, et de rappeler preuves et pratiques à l’appui que le bulletin de vote reste le seul moyen par lequel le peuple, dans son ensemble, peut encore parler.

La rue ne le remplacera pas. Elle ne fait que confirmer que le lien est rompu.

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