En guise d’éditorial: Marine, souviens-toi de ce qui est arrivé à Silvio !

BRUNO BERTEZ

LE 24 OCTOBRE

En novembre 2011, Silvio Berlusconi a quitté le pouvoir. Il n’a pas perdu sur un vote à l’Assemblée. Il est parti sous la pression des marchés, de la Banque centrale européenne et des autres pays européens.

Mario Monti, un technocrate, l’a remplacé.

Aujourd’hui, les finances de la France sont fragiles. Les déficits sont élevés à perte de vue. La dette dépasse 115 % du PIB et continue de monter.

Les marchés regardent déjà vers 2027.

Si Marine Le Pen et le Rassemblement national gagnent, la même pression pourrait revenir, en pire.

Ce qui s’est passé en Italie en 2011 me fait irrésistiblement penser à la situation française.

L’Italie avait une dette très élevée et une croissance faible. Les taux d’intérêt sur ses obligations ont grimpé à près de 7 %. C’était dangereux.

Le 5 août 2011, Jean-Claude Trichet et Mario Draghi ont envoyé une lettre secrète à Berlusconi. Ils lui ont demandé des réformes rapides : baisser les déficits plus vite, réformer les retraites, libéraliser l’économie et changer les règles du marché du travail.

Tout devait être fait par décrets avant fin septembre. La BCE n’achèterait des obligations italiennes que si ces mesures étaient prises.Berlusconi a annoncé des mesures, mais elles n’ont pas suffi.

Au G20 de Cannes, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont fait pression. Berlusconi a perdu sa majorité au Parlement. Il a démissionné le 12 novembre 2011.

Ce qui a réussi c’est la chute de Berlusconi, ce qui a échoué c’est le redressement italien. Berlusconi est parti.

Monti a fait une vraie réforme des retraites. Les marchés se sont un peu calmés. Mais la plupart des réformes demandées n’ont pas été faites.

L’Italie a stagné pendant des années.

Le vrai sauvetage de l’euro est venu plus tard, en 2012

Encadré –

Draghi hier, Lagarde aujourd’hui

En 2011, Mario Draghi a signé la lettre qui a mis la pression sur Berlusconi. Quelques mois plus tard, devenu président de la BCE, il a dit en juillet 2012 : « La BCE fera tout ce qu’il faut pour sauver l’euro. » Cette phrase a calmé les marchés. L’euro a été sauvé.

Ce rôle . Christine Lagarde, actuelle présidente de la BCE, peut le jouer aussi. Si les taux français montent fort après une victoire du RN, elle peut refuser d’aider sans conditions. Elle peut aussi intervenir pour protéger le reste de la zone euro si la crise se propage.

La logique reste la même : pas de soutien automatique si les politiques du pays ne sont pas jugées crédibles.

Tout cela peut se reproduire en France! Les déficits français restent autour de 5 %. La dette augmente. Les écarts de taux avec l’Allemagne sont déjà plus élevés qu’avant. Si le RN arrive au pouvoir avec un programme jugé trop dépensier, ou si il est confronté à une économie pleine de chausses trappes, à des comptes trafiqués ou hédoniques, les marchés peuvent réagir vite. Les taux monteront. Le coût de la dette augmentera. Ce sera le chaos.

La Commission européenne se manifestera, par des indiscrétions dans le FT et chez Reuters , elle renforcera sa surveillance. Surtout, La BCE, avec ou sans Lagarde, fera savoir qu’elle peut utiliser ses outils (comme le TPI) mais avec des conditions. Le spectre d’un eclatement de l’euro sera même peut etre evoqué ce qui effraiera les bourgeoisies européennes.

Les autres pays européens feront aussi pression.

La France est plus importante que l’Italie en 2011. Un gouvernement RN résistera probablement plus. Mais les marchés ne s’arrêteront pas aux discours. Sans crédibilité budgétaire, la marge de manœuvre sera faible.

Trois possibilités

  1. Le RN adapte son programme et rassure les marchés.
  2. Un long bras de fer s’installe. Les taux montent et le gouvernement doit finalement reculer.
  3. La crise s’aggrave et la BCE intervient surtout pour protéger les autres pays.

En fait il y a une autre possibilité, terrible: les apprentis sorciers de la BCE et de la Commission vont trop loin, sont maladroits, ils perdent le contrôle de leurs actions malfaisantes et une contagion se déclenche sur les Peripheriques euros d’abord puis elle s’élargit ensuite. On ne sait jamais nos zozos peuvent très bien jouer avec le feu, devenir pyromanes sans réussir à etre pompiers.

Ce qui est arrivé à Berlusconi était un complot. Il est évident que dans la perspective d’une victoire du RN certaines concertations ou nominations actuelles peuvent être considérées comme des débuts de complot ou de coordination si on veut éviter le terme sulfureux de complot. Macron ne doit pas être le dernier à y songer!

C’est la logique qui découle d’une part des règles de l’euro et d’autre part de la situation d’excès de dette. Le rôle que Draghi a joué en 2011-2012, Lagarde peut le jouer aujourd’hui.

Pour l’instant le scenario décrit est perturbé: les marches sanctionnent sévèrement Macron et anticipent ce qui va se passer en 2027, c’est une aubaine pour Le Pen. L’establishment français et européen aura du mal à imputer le dérapage financier et budgétaire au seul RN, l’héritage calamiteux sera devenu impossible à cacher.

EN PRIME

La lettre Trichet-Draghi du 5 août 2011

C’était une lettre confidentielle adressée à Silvio Berlusconi, signée par Jean-Claude Trichet (président de la BCE) et Mario Draghi (alors gouverneur de la Banque d’Italie).

Elle a été écrite le lendemain d’une réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE, alors que les taux italiens grimpaient fortement.

La lettre commence ainsi : le Conseil des gouverneurs juge « essentielle » une action urgente de l’Italie pour restaurer la confiance des investisseurs. Les mesures déjà prises ne sont pas jugées suffisantes.

Elle liste ensuite des demandes précises :

  • Budget : Avancer d’au moins un an le retour à l’équilibre budgétaire (équilibre dès 2013 au lieu de 2014), principalement par des coupes de dépenses. Objectif d’un déficit net de 1 % en 2012.
  • Retraites : Durcir les conditions des pensions d’ancienneté et aligner rapidement l’âge de départ des femmes du privé sur celui du public.
  • Libéralisations et privatisations : Libéralisation complète des services publics locaux et des professions réglementées, avec des privatisations à grande échelle.
  • Marché du travail : Réforme de la négociation collective , révision des règles d’embauche et de licenciement, système d’assurance chômage et politiques actives.
  • Clause automatique : Mise en place d’une clause de réduction automatique des déficits en cas de dérapage.
  • Finances locales : Contrôle renforcé des dépenses et de la dette des régions et des collectivités.
  • Administration publique : Réductions possibles de coûts, notamment sur les salaires ou le turn-over.
  • Calendrier et méthode : Toutes ces mesures doivent être prises « le plus rapidement possible » par décrets-lois, avec ratification parlementaire avant fin septembre 2011. Une réforme constitutionnelle renforçant les règles budgétaires est aussi jugée appropriée.

La lettre conditionnait implicitement la poursuite des achats d’obligations italiennes par la BCE (dans le cadre du programme SMP) au respect de ces demandes.

La lettre était expressément confidentielle. La BCE a même refusé des demandes d’accès, en affirmant qu’elle devait rester secrète pour préserver l’efficacité de ses messages aux gouvernements.

Le 5 août 2011 (le jour même de la lettre), Berlusconi et le ministre de l’Économie Giulio Tremonti tiennent une conférence de presse pour annoncer de nouvelles mesures.

Dès ce moment, la presse italienne commence à évoquer l’existence d’une « lettre secrète » de la BCE.

Le texte intégral a été publié le 29 septembre 2011 par le quotidien italien Corriere della Sera (scoop du journaliste Mario Sensini). Le journal a publié à la fois la version anglaise originale et une traduction italienne. C’est ce qui a rendu le document public.La source exacte de la fuite vers le Corriere della Sera n’a jamais été officiellement confirmée, mais elle provenait très probablement des cercles gouvernementaux ou institutionnels italiens (la lettre était entre les mains du gouvernement Berlusconi). La BCE n’a pas publié elle-même le texte à l’époque ; elle ne l’a déclassifié que bien plus tard, en 2021.

EN PRIME

De Draghi à Lagarde : le rôle de la BCE peut se rejouer

Mario Draghi a incarné les deux faces de la BCE dans la crise italienne.

C’est lui qui, en co-signant la lettre d’août 2011, a explicitement lié le soutien monétaire de la BCE à un programme de réformes imposé à Berlusconi, avant de devenir, quelques mois plus tard, le sauveur de l’euro avec son « whatever it takes » de juillet 2012.

En août 2011, en tant que gouverneur de la Banque d’Italie, il co-signe avec Trichet la lettre qui conditionne le soutien monétaire à un programme détaillé de réformes.

Quelques semaines plus tard, devenu président de la BCE, il prononce le 26 juillet 2012 le fameux « whatever it takes », suivi de l’annonce du programme OMT.

Cette phrase suffit à calmer les marchés et à sauver l’euro sans que l’instrument ne soit jamais activé.

Ce double rôle — contrainte par la conditionnalité, puis sauvegarde ultime de la zone euro — n’est pas lié à la personne de Draghi. Il est structurellement inscrit dans le mandat et les outils de la BCE.

Christine Lagarde, actuelle présidente de la Banque centrale européenne, est en mesure de jouer valablement un rôle analogue si une crise française se matérialisait. En cas de tensions sur les OAT après une victoire du RN, Lagarde pourrait à la fois rappeler les conditions d’activation du TPI et, si la contagion menaçait la zone euro, mobiliser les instruments de la BCE pour protéger l’ensemble sans pour autant offrir un blanc-seing à Paris.

Aujourd’hui, les instruments ont évolué (notamment le TPI – Transmission Protection Instrument, créé en 2022), mais la logique demeure : la BCE peut refuser ou conditionner son soutien à un pays dont les politiques sont jugées non crédibles ou contraires aux règles européennes, tout en disposant de la capacité d’intervenir massivement pour préserver la transmission monétaire et l’intégrité de la zone euro si la contagion menace l’ensemble.

Lagarde a déjà rappelé, dans d’autres contextes, que les solutions de fond doivent d’abord venir des États membres. Dans un scénario français de spreads qui s’envolent après une victoire du RN, elle pourrait donc à la fois signaler les limites de l’intervention automatique et, si nécessaire, mobiliser les outils de la BCE pour protéger la zone — exactement comme Draghi l’a fait en 2011-2012.

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