Le 23 octobre, Bloomberg :
« Selon Goldman Sachs, les hedge funds mondiaux ont subi l’une de leurs plus fortes baisses depuis le début de la pandémie de Covid-19, suite à la chute des marchés boursiers jeudi… “Pour la première fois depuis le début de la pandémie, les trois principales stratégies actions ont reculé de plus de 1 % le même jour”, a indiqué la firme… Les gérants de fonds long/short fondamentaux mondiaux ont clôturé en baisse de 1,4 % jeudi, leur pire performance depuis le 16 juillet, les fonds spécialisés dans les télécommunications, les médias et les technologies chutant en moyenne de 2,7 %… Les gérants de fonds long/short systématiques mondiaux ont connu leur troisième pire journée depuis décembre 2023, avec une baisse de 1,3 %. »
Jeudi 22 octobre 2026 : une journée de correction brutale sur les marchés, dominée par les doutes sur l’IA et un pic du pétrole
Le 22 octobre 2026 a marqué l’une des séances les plus difficiles des derniers mois pour Wall Street et les marchés mondiaux.
Le Nasdaq Composite a chuté de 2,60 % (à 26 008,86), son plus fort recul quotidien depuis le 5 juin, tandis que le S&P 500 a perdu 1,21 % (à 7 663,43), sa pire journée depuis juillet.
Le Dow Jones a réussi à terminer quasi à l’équilibre (+0,02 % à 52 867,98), masquant une dichotomie nette entre valeurs technologiques et reste du marché.
L’indice des semi-conducteurs de Philadelphie a plongé de 6,7 %, son plus fort recul depuis le 23 juin.
À l’échelle mondiale, les marchés asiatiques ont plongé (Kospi -3,5 %, Hang Seng -3 %, Nikkei -2,7 %), et l’Europe a enregistré sa plus forte baisse en trois semaines.
Les catalyseurs principaux sont évidents mais ils ne sont pas determinants, ce qui l’est c’est la généralisation des doutes, la progression des prises de conscience .
Une trappe de fragilité est ouverte et il suffit ensuite de peu de chose pour que les effets de boule de neige se mettent en branle c’est l’illustration de la criticalité de Per Bak dont je vous parle souvent.
La criticité de Per Bak : un marché au bord de l’avalanche
Cette séance illustre de manière frappante la notion de criticité auto-organisée (self-organized criticality, SOC) développée par le physicien Per Bak dans les années 1980-1990.
Inspirée du modèle du tas de sable, où l’ajout progressif de grains conduit le système à un état critique dans lequel de petites perturbations peuvent déclencher des avalanches de toutes tailles suivant une loi de puissance, cette théorie a été appliquée aux marchés financiers par Bak lui-même et d’autres chercheurs (notamment avec Kan Chen, José Scheinkman et Michael Woodford dès 1993).
Dans ce cadre, les marchés complexes, interconnectés et soumis à des feedbacks (imitation, effet de foule, levier, positions concentrées) s’auto-organisent naturellement vers un état marginalement stable, au bord de l’instabilité.
Les fluctuations quotidiennes restent modestes la plupart du temps, mais des événements rares et disproportionnés deviennent possibles : une petite nouvelle peut propager une « avalanche » à travers le réseau de positions, de liquidité et d’anticipations.
Deux facteurs ont convergé.
D’abord, les résultats de Meta et Tesla ont ravivé les inquiétudes sur la rentabilité et le financement de la course à l’intelligence artificielle.
Meta a affiché un « free cash flow » négatif de 2,12 milliards de dollars au T3 (après 34,91 milliards de dépenses d’investissement), relevé le plancher de sa guidance de dépenses d’investissement ,capex 2026 à 135-145 milliards, et annoncé la création d’une nouvelle classe d’actions non votantes pour financer sa croissance.
23 octobre – Axios :
« Meta, la société de Mark Zuckerberg, a subi une forte correction jeudi après la publication de résultats qui, à première vue, semblaient pourtant solides. Son effondrement en bourse… suggère que les investisseurs s’inquiètent de plus en plus du fait que l’obstination des géants de la tech à investir toujours plus dans les centres de données pourrait leur coûter cher à long terme. Le chiffre d’affaires et le bénéfice ajusté de Meta ont dépassé les estimations de Wall Street, mais la société a également relevé le bas de sa fourchette de prévisions pour ses dépenses d’investissement cette année et a reporté toute prévision pour 2027. « Nous prévoyons de continuer à investir massivement », a déclaré l’entreprise.
Cette frénésie d’investissements a profondément transformé la dynamique de trésorerie de Meta, la faisant passer de l’une des entreprises les plus génératrices de liquidités de l’histoire des entreprises américaines à une société affichant un flux de trésorerie disponible négatif au troisième trimestre. Bien sûr, elle n’est pas la seule. Le développement de l’IA a eu un impact similaire sur d’autres hyperscalers… » L’
L’action Meta Platforms a chuté de 7 % jeudi et de 12,4 % sur la semaine
Tesla a surpris par un « free cash flow » positif, mais a réduit son guidance de capex 2026 d’« plus de 25 milliards » à « plus de 20 milliards » ; le titre a reculé d’environ 3 %.
Nvidia a perdu autour de 4,4 %, et l’ensemble des valeurs liées à l’IA a été massivement vendu.
Le marché a interprété ces signaux comme un dilemme.
Robert Pavlik, senior portfolio manager chez Dakota Wealth, a résumé le sentiment : « Plus de dépenses, un free cash flow négatif, pas assez de revenus générés par ces dépenses : cela inquiète les investisseurs qui y voient une sorte de gouffre financier. »
Matthew Maley, chief market strategist chez Miller Tabak, a ajouté que les ventes ont commencé avec « la grande question du retour sur investissement de toutes ces dépenses. Il devient de plus en plus évident pour les gens que cela prendra beaucoup plus de temps. »
Paul Nolte, senior wealth adviser et market strategist chez Murphy & Sylvest, a commenté avec ironie : « C’est une journée merveilleuse à Wall Street. La seule partie du marché qui souffre vraiment, c’est la technologie, qui était l’enfant chéri des marchés jusqu’à environ juin. » Il a poursuivi : «Les investisseurs commencent à réaliser qu’il y a des trous dans le récit de l’IA. Et cela a un impact sur les indices parce qu’ils sont si fortement pondérés en technologie.»
Brendon Dashiell, portfolio manager chez Bogart Wealth, a souligné la vulnérabilité des valorisations : « Ce qui rend ces valeurs IA plus vulnérables, c’est simplement qu’elles ont déjà des valorisations très élevées. Donc le moindre accroc sur le marché provoque une forte baisse de certaines de ces actions. »
En parallèle, le Brent a bondi d’environ 4 % pour clôturer à 113,17 dollars le baril, son plus haut niveau depuis mai, après de nouvelles attaques houthis en Arabie saoudite et des tensions accrues au Moyen-Orient.
Saudi Aramco a ordonné l’évacuation de son siège à Dhahran. Ce choc énergétique a ajouté une pression inflationniste et renforcé le flight-to-safety.
Les investisseurs se sont réfugiés dans les valeurs du Trésor: le rendement du 10 ans américain a chuté d’environ 16 à 19 points de base, autour de 4,95-5,01 %.
FORTE VAGUE DE DESENDETTEMENT ET DE REDUCTION DES RISQUES
Le débouclage des positions à effet de levier entraîne une surperformance significative des obligations du Trésor par rapport aux titres à rendement plus élevé, tandis que les signes de dysfonctionnement du marché déclenchent des achats massifs d’obligations du Trésor considérées comme des valeurs refuges.
Les produits dérivés alimentent également ce dysfonctionnement. Des achats paniqués d’options d’achat sur le Trésor ont été signalés, les opérateurs s’empressant de se couvrir contre la flambée des cours et la baisse des rendements.
Cette situation peut rapidement devenir problématique pour diverses opérations de portage qui utilisent des positions courtes sur le Trésor pour financer (ou couvrir) des instruments à rendement plus élevé (obligations d’entreprises et MBS, par exemple). L’instabilité aiguë du marché du Trésor et l’effet de levier ne font pas bon ménage.
Les spreads des obligations à haut rendement se sont creusés de 11 points de base jeudi, pour atteindre 338 points de base, leur plus haut niveau depuis mai 2025.
Ces spreads se sont élargis de 74 points de base au cours du mois écoulé. Le rendement de l’indice Bloomberg High Yield a clôturé vendredi à 8,37 %, atteignant cette semaine un niveau record (8,44 %), comparable à celui d’avril 2025, date de la « libération ».
La liquidation massive des métaux précieux
Le mouvement systémique de réduction des risques et de désendettement toche bien entendu les métaux precieux, notamment au sein des fonds spéculatifs (qui manifestent un intérêt certain pour ces métaux).
L’argent a chuté de 5,9 % lors des échanges chaotiques de jeudi. Sur la semaine, l’argent a reculé de 5,4 %, l’or de 4,1 % et le platine de 4,3 %. Les métaux précieux sont ainsi pris dans les filets de la réduction des risques et du désendettement des fonds spéculatifs.
À cela s’ajoute la détérioration du contexte de liquidités mondiales.
Charlie McElligott, strategist chez Nomura Securities, a noté dans une note aux clients : « Le marché semble réévaluer en temps réel les probabilités d’un ‘growth scare’ américain suite au reset de l’IA. »
Joe Saluzzi, partner et co-head of equity trading chez Themis Trading, a observé la rotation : « Ils sortent des techs, des IA, et entrent dans des trades plus défensifs, que ce soit les obligations ou certaines grandes valeurs du Dow Jones. »
Autres Commentaires
Art Hogan, chief market strategist chez B Riley Wealth, a résumé le contexte : « C’est une semaine très volatile. Il ne fait aucun doute qu’à un moment donné, une inflation plus élevée, surtout si elle est alimentée par des prix de l’énergie durablement élevés… devra se refléter dans les résultats des entreprises. Ce n’est pas encore le cas, mais c’est la préoccupation. »
Rick Meckler, partner chez Cherry Lane Investments, a ajouté que les nouvelles sur les revenus IA restent très solides, « c’est juste à quel coût et pendant combien de temps cette croissance est durable. Nous n’avons pas encore vraiment atteint le point où le marché se concentre sur les gagnants et les perdants. C’est resté un gros trade sectoriel chaque jour. »
Mon opinion
Cette journée n’a pas été une panique systémique, mais une correction ciblée, sévère, profonde , révélatrice à la fois de la situation technique tres fragile du marché et des tensions entre l’enthousiasme pour l’IA et les contraintes de financement, exacerbées par un choc pétrolier géopolitique.
Les positions concentrées des hedge funds ont amplifié le mouvement, tandis que la rotation vers les valeurs défensives et les obligations a montré un marché en mode risk-off sélectif.
La mutation des esprits a été lente, mais d’un seul coup elle accélère. Le contexte finacier a profondément changé ces dernières semaines . L’ère de la liquidité illimitée, du crédit facile et des conditions financières ultra-accommodantes est révolue.
Ce nouveau paradigme aura des conséquences importantes pour les régulateurs de l’économie et des marchés; la question n’est plus celle d’un atterrissage en douceur de l’economie, non, la question est celle d’un atterrissage en douceur de la sphere financière.
N’oubliez jamais une evidence ; une chaine du bonheur financiere n’est jamais plus solide que son maillon le plus faible!
Deux éléphants roses dans le magasin de porcelaine: SPACEX-TESLA et SOFTBANK;
EN PRIME
23 octobre – Bloomberg :
« Les efforts de SpaceX pour finaliser une structure de dette hors bilan de 40 milliards de dollars destinée au développement de son intelligence artificielle ont été perturbés par les récentes turbulences des marchés, qui ont fait grimper les coûts d’emprunt dans tout le secteur et compliqué les négociations sur les prix. L’opération en discussion vise à financer l’acquisition des puces de Nvidia Corp. par le biais d’une société ad hoc, permettant ainsi à SpaceX de ne pas inscrire ces engagements dans son bilan et de préserver sa notation de crédit, selon des sources proches du dossier… Des banquiers, menés par Goldman Sachs… discutent de cette structure avec des investisseurs menés par Apollo Global Management Inc., Atlas SP, soutenu par Apollo, étant pressenti pour gérer l’entité… Alors que les discussions sur les prix se poursuivent, la recherche d’un niveau acceptable pour les deux parties est compliquée par l’anxiété qui s’est propagée sur les marchés du crédit ces derniers jours, ont indiqué les sources. »
Le rendement des obligations SpaceX (à 36 %) a bondi de 22 points de base vendredi pour atteindre un record de 7,61 %. Les rendements ont progressé de 40 points de base sur la semaine, atteignant une hausse de 170 points de base par rapport au niveau d’émission du 15 juillet.
Le CDS de SpaceX a bondi de 25 points de base vendredi pour atteindre un record de 266 points de base, soit une progression de 49 points de base sur une semaine. Il y a seulement cinq semaines, le CDS de SpaceX affichait une hausse de 150 points de base.
À noter que le rendement des obligations SoftBank (échéance 34) a encore progressé de 28 points de base cette semaine pour s’établir à 10,23 %, soit une hausse de 75 points de base sur deux semaines.