La thèse selon laquelle il n’y aurait « pas de nature humaine » et que « tout est culturel » est intellectuellement séduisante pour certains, car elle promet une plasticité totale et une « émancipation » illimitée.
Elle est contredite par la biologie, l’anthropologie, la génétique comportementale et l’histoire.
L’être humain n’est pas une page blanche.
Il est un animal dont les traits psychologiques et comportementaux ont été façonnés par l’évolution, et la culture module ces traits sans les créer ex nihilo.
Nous sommes en 1976, un an après la parution de Sociobiology d’E.O. Wilson, livre fondateur d’une discipline qui suggérait que le comportement humain pouvait s’expliquer en partie par la théorie de l’évolution. Pour combattre cette approche naissante (perçue comme raciste et sexiste), des chercheurs et militants de gauche se regroupent sur les campus. L’un de ces collectifs, modestement nommé « groupe d’étude de la sociobiologie pour la science et pour le peuple », invite Noam Chomsky, figure de la gauche radicale et opposant notoire à la guerre du Vietnam, en espérant qu’il démonte cette discipline.Le jour de la conférence, la salle est pleine et le public attend le « bashing ». À la surprise générale, Chomsky refuse de s’y livrer. Pour lui, la sociobiologie est même potentiellement utile aux progressistes : sans une vision claire de la nature humaine, non seulement on ne saura pas comment subvenir aux besoins et aspirations de tous, mais, de façon plus préoccupante, des régimes totalitaires pourraient se lancer dans de grands chantiers d’ingénierie sociale pour transformer le peuple au prétexte qu’il ne possède pas de nature.Chomsky écrira plus tard : « Si les gens sont, en fait, malléables et plastiques sans aucune nature psychologique essentielle, pourquoi ne pourraient-ils pas être contrôlés et forcés par ceux qui se réclament d’une autorité, d’une connaissance spéciale, et d’une vision unique de ce qui est le mieux pour les moins éclairés ? »L’argument s’applique aux régimes totalitaires du XXe siècle (URSS de Staline, Cambodge de Pol Pot, Chine de Mao). Ces régimes se réclamaient parfois de courants de pensée méfiants du concept de nature humaine. Marx lui-même a écrit que « l’Histoire toute entière n’est qu’une transformation continue de la nature humaine », aphorisme que certains ont interprété comme l’affirmation d’une absence totale de nature humaine.
Contre le « tout culturel »
Pourquoi la nature humaine existe et pourquoi la nier est dangereux
Jean-Luc Mélenchon a récemment réaffirmé une thèse classique de certains courants de gauche : « Il n’y a pas de vérité biologique dans la filiation. La vie des sociétés ne connaît pas d’ordre naturel, elle ne connaît qu’un ordre culturel. […] l’être humain est son propre auteur. »
Cette position nie l’existence d’une nature humaine au profit d’une plasticité totale.
Le texte sur Chomsky en 1976 montre pourtant que cette idée n’est pas seulement scientifiquement fragile : elle est politiquement risquée.
Une nature humaine, pas une page blanche. L’être humain n’est pas une ardoise vierge sur laquelle la culture écrirait librement. Des décennies de recherches en biologie évolutive, génétique comportementale, anthropologie et psychologie ont établi l’existence de dispositions universelles :
- La filiation et la reproduction sexuée sont des faits biologiques irréductibles. Un enfant naît d’un père biologique et d’une mère biologique ; l’ADN en atteste avec une précision que aucune convention culturelle n’égale. Les sociétés peuvent redéfinir les rôles légaux, mais elles ne créent pas la biologie de la grossesse, de l’allaitement ou du dimorphisme sexuel.
- Des universaux humains (langage, émotions de base, tabou de l’inceste, préférence pour les proches, division du travail selon le sexe, jalousie sexuelle, etc.) se retrouvent dans toutes les cultures documentées. Si tout n’était que culturel et contingent, cette régularité serait inexplicable.
- Les études de jumeaux et d’adoption montrent une héritabilité substantielle pour l’intelligence, la personnalité et de nombreux traits comportementaux. L’environnement compte, mais il n’explique pas tout.
- La psychologie évolutive décrit des adaptations psychologiques (détection des tricheurs, attachement parental, préférences de partenaires, etc.) sélectionnées pour résoudre des problèmes récurrents de l’environnement ancestral. Ces mécanismes interagissent avec la culture ; ils ne sont pas abolis par elle.
Chomsky, pourtant issu de la gauche radicale, avait vu juste : sans une conception réaliste de la nature humaine, on ne peut ni comprendre les besoins réels des individus ni se prémunir contre les projets d’ingénierie sociale.
La culture est une caractéristique distinctive de notre espèce et un puissant levier de progrès ; elle ne flotte pas dans le vide. Elle s’édifie sur un socle biologique.
Le texte de 1976 rappelle que les régimes totalitaires du XXe siècle ont souvent rejeté l’idée de nature humaine pour justifier des transformations radicales de l’homme.
Lorsque l’on postule une malléabilité totale (« l’être humain est son propre auteur »), on ouvre la porte à ceux qui prétendent savoir mieux que les individus eux-mêmes ce qu’ils doivent devenir. Staline, Mao ou Pol Pot n’ont pas inventé cette logique, mais ils l’ont poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes.
Mélenchon se réclame d’un « humanisme traditionnel » dans lequel l’homme se fait lui-même. Cette ambition peut être noble lorsqu’elle reconnaît des limites. Lorsqu’elle nie toute contrainte naturelle, elle devient une forme d’hubris.
Reconnaître une nature humaine n’interdit ni l’émancipation, ni la lutte contre les injustices, ni la critique des inégalités. Cela permet simplement d’éviter de construire des politiques qui se heurtent tôt ou tard au réel — et de se protéger contre les tentations de contrôle total.
La position de Chomsky en 1976 reste d’une actualité frappante : une vision claire de la nature humaine n’est pas un obstacle au progrès. C’est une condition pour que ce progrès ne dérive pas en ingénierie autoritaire des âmes.