Cet article, vous vous en apercevrez, est « in the box » , conçu pour être utile à la compréhension des évènements actuels grâce à une remise en perspective longue.
La France, je le répète et je l’analyse depuis des décennies , prétend se baigner dans les eaux glacées du Grand large Mondial à dominante férocement capitaliste, mais elle veut en même temps conserver les avantages anciens de son système semi-socialiste. Une fois les bijoux de famille vendus et les autres actifs hypothéqués, elle se retrouve en short.
Les Français et leurs dirigeants veulent aller au Pole Nord, mais rester en short!
BRUNO BERTEZ
Le 7 Novembre
La politique de l’offre à l’épreuve de la contrainte monétaire, du système financier et du consentement social.
Une décennie de rattrapage inachevé.
Début novembre 2026, la France traverse une nouvelle phase de tension aiguë. Ce qui a commencé, à la mi-septembre, par des blocages d’établissements scolaires contre la dégradation des conditions d’enseignement s’est élargi à une contestation plus large sur le pouvoir d’achat, les salaires et les services publics.
Le 5 novembre, une journée intersyndicale de grève et de manifestations a rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes (environ 575 000 selon le ministère de l’Intérieur, près de 1,6 million selon la CGT), au moment où le Parlement rejette la première partie du projet de loi de finances pour 2027.
Simultanément, la dette publique atteint 119 % du PIB à la fin juin 2026 (3 595,5 Md€ selon l’Insee), le déficit reste prévu autour de 5,4 % du PIB pour l’année, et la croissance est quasi nulle ou négative sur les derniers trimestres (–0,1 % au troisième trimestre selon l’Insee).
Les marchés exigent des primes de risque élevées, et le gouvernement minoritaire de Sébastien Lecornu, à six mois de l’élection présidentielle, dispose de marges de manœuvre très réduites.
Cette conjonction d’une crise budgétaire et d’une révolte sociale n’est pas un accident conjoncturel.
Elle marque l’aboutissement d’une décennie de politique de l’offre qui, malgré des succès partiels, n’a pas produit la croissance et la profitabilité durable promises, tout en alourdissant la dette et en creusant un fossé social.
Le texte qui suit en examine les mécanismes, les résultats et les limites structurelles — fiscales, financières, monétaires et politiques — en soulignant particulièrement le défaut de contrat social.
Une amplification cohérente de la logique de l’offre
En 2017, Emmanuel Macron a engagé la France dans une tentative de modernisation plus systématique que le tournant tardif de François Hollande. Ce dernier avait, à partir de 2014, esquissé une réorientation vers l’offre (CICE, pacte de responsabilité) sans l’assumer pleinement, après un début de quinquennat marqué par des hausses massives de prélèvements.
Macron, ancien conseiller et ministre de l’Économie, a accéléré et rationalisé cette logique dès le début : ordonnances travail de 2017 (décentralisation de la négociation, plafonnement des indemnités prud’homales), baisse progressive de l’impôt sur les sociétés de 33,3 % à 25 %, prélèvement forfaitaire unique à 30 % sur les revenus du capital, transformation de l’ISF en IFI, pérennisation et renforcement des allègements de charges, et politique d’attractivité (sommets Choose France, baisses d’impôts de production).
Le mécanisme était clair : augmenter la part de la valeur ajoutée revenant au système productif (profits, investissement) en allégeant le coût du travail et la fiscalité du capital, afin de restaurer les marges, l’investissement et la compétitivité.
Cette orientation fut exposée sans fard à Londres en février 2017 devant un public de financiers et d’expatriés ; en France, elle fut présentée sous un habillage pragmatique sinon trompeur « ni gauche ni droite ».
L’ambition était de sortir le pays de sa faible croissance et de son chômage structurel élevé en rendant le modèle productif plus attractif.
Pourtant, cette logique n’a jamais été pleinement explicitée comme un choix de rupture avec l’ambiguïté historique du modèle français, ni accompagnée d’un contrat social clair, transparent et équilibré.
Des résultats partiels, une profitabilité qui ne suit pas
Sur le marché du travail, des progrès sont indéniables. Le taux d’emploi des 15-64 ans a atteint 69,3 % en moyenne en 2025, son plus haut niveau depuis 1975, et le chômage, qui culminait autour de 10 % en 2015, est descendu à 7,7 % en moyenne annuelle en 2025.
Selon les estimations de la Banque de France, le chômage structurel aurait reculé d’environ 1,3 point entre 2015 et 2025, dont une large part attribuable aux ordonnances, aux réformes de l’assurance chômage et à l’apprentissage.
L’attractivité étrangère a également progressé, la France figurant régulièrement parmi les premières destinations européennes d’investissements directs.
Ces gains n’ont cependant pas débouché sur le cercle vertueux attendu.
La croissance réelle est restée modeste, autour de 1 % par an en moyenne hors périodes de choc majeur. En 2026, elle est quasi nulle ou négative sur les derniers trimestres, l’acquis de croissance pour l’année étant très faible et l’objectif gouvernemental de 0,5 % jugé difficilement atteignable par le Haut Conseil des finances publiques.
La productivité a stagné ou reculé, annulant une partie des effets de la hausse de l’emploi. La dette publique a continué de s’alourdir, passant au-dessus de 115 % du PIB pour atteindre 119 % à la mi-2026, tandis que les déficits sont restés élevés.
Le point le plus révélateur concerne la profitabilité. Le taux de marge brute des sociétés non financières est resté stable autour de 32 % de la valeur ajoutée. En revanche, la marge nette (après consommation de capital fixe) a baissé de 16,9 % en 1990 à 12,8 % en 2025. La profitabilité de la France figure parmi les plus faibles de la zone euro.
Les cotisations employeurs restent très élevées (15,9 % de la valeur ajoutée contre environ 10,6 % en médiane de la zone euro), les impôts de production sont lourds, et la part de la rémunération du travail est parmi les plus hautes d’Europe.
Une étude de Rexecode de novembre 2026 confirme que, même nettes des aides publiques, les entreprises françaises supportent une charge supérieure à celle de leurs homologues européennes (prélèvements nets d’environ 20,9 % de la valeur ajoutée contre 15,8 % en zone euro).
Les baisses d’impôts et les allègements n’ont pas suffi à produire un rattrapage décisif des taux de profit. La réallocation a été limités par la difficulté a « euthanasier » une partie du système français devenue zombie ou poids mort.
Les limites structurelles : fiscalité, finance, monnaie et consentement
Plusieurs facteurs expliquent cette insuffisance. La politique a été principalement fiscale. Elle a réduit certains coûts, mais n’a que partiellement allégé le poids réglementaire et celui de l’État (dépenses publiques toujours autour de 56-57 % du PIB).
Les occasions d’investissement rentable sont restées limitées face à la concurrence internationale et aux besoins de transition. Le système financier français n’a pas véritablement accompagné la réorientation de la valeur ajoutée vers le système productif. Il est resté largement « rentier » et prudent, dans une logique proche de celle de l’administration publique.
Alors que la politique de l’offre visait à restaurer les marges pour stimuler l’investissement productif de long terme, une part importante des gains a été captée sous forme de distributions aux actionnaires ou orientée vers des actifs financiers et immobiliers plutôt que vers l’accumulation de capital productif.
Les grandes entreprises cotées illustrent clairement cette tendance.
Les groupes du CAC 40 ont atteint des niveaux records de distribution de profits sous forme de dividendes et de rachats d’actions. En 2025, ces redistributions ont dépassé 100 milliards d’euros (dont environ 73 milliards en dividendes et près de 35 milliards en rachats), en forte progression depuis 2017.
Au deuxième trimestre 2026, la France est restée la championne d’Europe des dividendes versés par les grandes entreprises (environ 61 milliards d’euros selon Janus Henderson), devant l’Allemagne. Ces montants, qui ont progressé plus vite après 2017 que sous le quinquennat précédent, ont permis de rémunérer le capital existant et de soutenir les cours, mais n’ont pas été massivement réinjectés dans l’investissement productif domestique.
Les rachats d’actions, en particulier, ont été critiqués pour privilégier la valorisation boursière à court terme au détriment de projets de long terme (R&D, capacités industrielles, transition).
Cette orientation s’inscrit dans un système financier structurellement prudent sinon frileux . Le financement des sociétés non financières repose encore majoritairement sur le crédit bancaire (environ 1 430 milliards d’euros d’encours récents selon la Banque de France), plutôt que sur les fonds propres et les marchés d’actions.
Les PME et ETI, qui portent une grande partie de l’emploi et de l’investissement, restent très dépendantes des banques, dont l’aversion au risque et les exigences de garanties favorisent les projets immobiliers ou les investissements tangibles relativement sûrs plutôt que les innovations plus risquées. Les émissions de titres de dette progressent, mais le financement par fonds propres pour l’investissement productif reste limité, surtout hors des grandes entreprises cotées. Les études de la Banque de France confirment que les entreprises cotées recourent davantage aux marchés, tandis que les non-cotées financent l’essentiel de leurs investissements par le crédit.
Du côté de l’épargne des ménages, le biais « rentier » est également marqué. faute de rémunération suffisante du risque , les Français privilégient massivement l’immobilier, l’assurance-vie (fonds euros), les livrets réglementés et les produits à capital garanti plutôt que les actions ou le capital-risque. Cette préférence culturelle et institutionnelle, renforcée par la fiscalité historique et par la place de la retraite par répartition, limite la canalisation de l’épargne vers le financement dynamique mais patient de l’économie productive.
Les réformes fiscales du capital (flat tax, transformation de l’ISF) ont amélioré l’attractivité relative des placements financiers, mais n’ont pas suffi à inverser durablement ce biais. Les liquidités abondantes, notamment pendant les phases d’assouplissement monétaire, ont davantage alimenté les marchés d’actifs, l’immobilier et les rachats d’actions que l’investissement productif de long terme.
En somme, le système financier français a joué un rôle de frein plutôt que de levier.
Comme l’Administration, il a privilégié la prudence, la préservation des rentes existantes (immobilières, financières, de distribution) et l’évitement du risque, au détriment d’une réorientation massive des ressources vers l’accumulation productive. Les gains de marges obtenus par la politique de l’offre ont donc été partiellement absorbés par les distributions aux actionnaires et par des placements moins risqués, sans générer le sursaut d’investissement et de productivité nécessaire pour transformer durablement le modèle de croissance.
À ces éléments s’ajoute une contrainte décisive et souvent sous-estimée : l’absence de maîtrise de la politique monétaire.
Depuis l’euro, la France ne dispose plus d’une banque centrale capable d’ajuster les taux, la liquidité ou le taux de change à ses besoins spécifiques. La BCE fixe une politique unique pour l’ensemble de la zone, selon une logique qui a longtemps privilégié la stabilité des prix et les conditions des économies du Nord. Cette absence de coordination entre politique monétaire, politique budgétaire et politique de l’offre a rendu plus difficile la réorientation de la valeur ajoutée vers le système productif.
Dans un cadre monétaire national, une politique de baisse des charges et de hausse des marges aurait pu être accompagnée d’un assouplissement monétaire, d’un financement plus abondant de l’investissement ou d’une dépréciation du change permettant de soutenir la compétitivité et de « mettre de l’huile dans les rouages sociaux ».
Les ménages auraient pu bénéficier d’un crédit moins cher et d’un soutien à l’activité, ce qui aurait rendu plus acceptable le transfert de ressources vers les entreprises. Dans la zone euro, cette coordination a fait défaut. Lorsque la politique de l’offre a commencé à produire ses effets, les conditions monétaires ont souvent été trop restrictives pour les besoins français, ou insuffisamment orientées vers le productif lorsque la liquidité était abondante.
Les liquidités ont davantage alimenté les marchés d’actifs, l’immobilier et les rachats d’actions que l’investissement productif de long terme. Sans ce levier, la politique de l’offre est restée essentiellement fiscale et trop réglementaire, menée dans un cadre monétaire parfois mal adapté, ce qui a réduit ses chances de succès et accru son coût social.
La dimension politique : l’absence de contrat social clair
Sur le plan politique, la politique de l’offre a souffert d’un défaut de légitimité et de pédagogie. Emmanuel Macron n’a jamais disposé d’une majorité réelle et durable pour mener cette réorientation jusqu’au bout. Élu en 2017 sur un programme de rupture pragmatique, il a rapidement perdu le soutien d’une large partie de l’opinion et n’a jamais construit de majorité sociologique stable autour de ses réformes. Il s’est avéré incapable de favoriser une recomposition politique adaptée à son projet.
Pire encore, il a manqué de soutien populaire large. Là où un changement de modèle aussi profond aurait exigé un nouveau contrat social explicite, clair, honnête et transparent dans ses principes, la communication est restée technocratique et souvent ambiguë.
Il aurait fallu proposer aux Français un choix assumé : sortir de l’ambiguïté historique entre socialisme dirigiste et économie de marché, et expliquer que la France ne pouvait plus rester à mi-chemin sans en payer le prix en termes de croissance et de compétitivité.
Ce choix aurait pu être présenté comme l’alternative à l’isolement et à la fermeture des frontières — une option que François Mitterrand avait refusée en 1983 en optant pour la rigueur et l’intégration européenne.
Il aurait également fallu proposer quelque chose de positif en échange des sacrifices demandés aux ménages et aux salariés : un engagement clair sur la contrepartie (emplois de qualité, pouvoir d’achat à moyen terme, investissement public ciblé, ou amélioration des services, reformes démocratiques, destruction de privilèges ), plutôt qu’une logique purement technique de restauration des marges. Cela n’a pas été fait.
Macron a préféré une méthode verticale et distante, qui a fini par l’aigrir et l’éloigner d’une partie croissante des Français. L’absence de ce contrat social a transformé une politique économiquement rationnelle dans ses objectifs en une réforme perçue comme unilatérale et injuste, renforçant le rejet et ouvrant la voie au reflux politique.
De l’échec relatif à la révolte et au reflux
Ce rattrapage inachevé a produit l’effet inverse de celui escompté. Au lieu de consolider une majorité autour d’une modernisation libérale, il a nourri la frustration.
La croissance molle, le pouvoir d’achat sous pression, la montée des inégalités perçues et le sentiment que les gains allaient surtout aux entreprises et aux plus aisés ont alimenté un rejet diffus. La polarisation s’est accentuée, la majorité parlementaire s’est effritée, et la popularité a chuté. La maladresse et le narcissisme ont fait le reste.
Dans ce contexte, l’espace politique s’est ouvert à un retour en force des tentations anciennes. Face à une politique de l’offre jugée insuffisante et injuste, les réponses socialistes (redistribution prioritaire, hausse des salaires, contrôle renforcé des profits), dirigistes (planification, intervention accrue de l’État, protectionnisme) et autoritaires (verticalité renforcée, contournement des corps intermédiaires, solutions d’ordre) ont regagné en audience.
Ce reflux n’est pas seulement rhétorique : il se manifeste dans les débats budgétaires, les propositions de taxation accrue du capital, les appels à la réindustrialisation dirigée et la fragmentation politique. Là où la politique de l’offre promettait de sortir la France de ses blocages par la compétitivité, son échec relatif a redonné de la force aux réponses qui avaient elles-mêmes contribué aux difficultés initiales.
La crise de l’automne 2026 est le symptôme visible de l’épuisement d’une décennie de politique de l’offre qui a déplacé des ressources vers le système productif sans parvenir à engendrer le rattrapage durable de profitabilité, d’investissement et de croissance promis.
Les progrès réels sur l’emploi et l’attractivité n’ont pas suffi à compenser la stagnation de la productivité, la faiblesse persistante des marges nettes et l’alourdissement de la dette.
L’absence de levier monétaire autonome, le caractère rentier et prudent du système financier, et surtout le défaut de contrat social clair ont amplifié ces limites en rendant plus douloureuse la compression relative de la part des ménages et en limitant les occasions d’investissement rentable.
Cette impasse ouvre un espace politique dangereux.
Face à une politique jugée à la fois insuffisante économiquement et injuste socialement, les tentations du retour en arrière se renforcent.
Ces voies, qui avaient elles-mêmes contribué aux blocages initiaux de l’économie française, redeviennent attractives précisément parce que la tentative de modernisation par l’offre n’a pas tenu ses promesses et n’a pas été légitimée par un choix démocratique explicite.
Sortir de ce cycle exigerait de reconnaître à la fois les limites structurelles de la politique menée depuis 2017 — y compris la contrainte monétaire et l’inertie financière — et la nécessité d’un contrat social transparent qui assume le choix entre modèles et propose des contreparties aux efforts demandés.
Sans cela, la France risque de prolonger l’alternance entre des réformes inachevées et des réactions dirigistes, au détriment d’une croissance durable et d’un consensus social minimum.
Références principales
- Banque de France (2026), Bulletin de la Banque de France, n° 264/1, « Taux de chômage et chômage structurel en France » ; statistiques sur le financement des entreprises.
- Insee (2026), Comptes nationaux trimestriels et données de dette publique au sens de Maastricht (fin juin 2026).
- Rexecode (2026), Document de travail d’Anthony Morlet-Lavidalie sur la profitabilité des sociétés non financières (marge nette 12,8 % de la VA en 2025).
- Direction générale du Trésor (2026), Note n° 404, « Marché du travail : quelles marges pour retrouver le chemin du plein emploi ? ».
- Janus Henderson (2026), Données sur les dividendes européens (France championne au T2 2026).
- Haut Conseil des finances publiques (2026), Avis sur la loi de finances de fin de gestion 2026.
- Analyses antérieures sur les réformes du capital (Institut des politiques publiques) et sur les effets des ordonnances travail.