Agenouillez vous devant la misère du monde

Texte de Jan Marejko publié dans notre site ami lesobservateurs.ch

« Je regarde un film sur les massacres de Bosnie en juillet 1995. Des mères qui pleurent sont montrées sur l’écran. Elles ont perdu un enfant. Je sens que je dois pleurer avec elles et je n’ai pas vraiment envie de pleurer avec elles. C’est étrange car les films sur les souffrances provoquées par les guerres ou l’univers concentrationnaire m’émeuvent jusqu’aux larmes. Pourquoi donc ce film m’exaspère-t-il au point que je pense à ces quelques épouses ravies d’avoir vu leur mari disparaître dans l’effondrement des « Twin Towers ». Pas de larmes avec elles. Que leur mari leur ait été enlevé c’était, pour elles, une divine surprise. Après tout, un gamin bosniaque insupportable, meurtrier peut-être, ça existe et ça a existé ! Il n’est donc pas impossible qu’une mère bosniaque n’ait pas du tout pleuré après la disparition de son fils, simplement parce qu’il était menteur, pervers, meurtrier, bref un être humain. Sans compter qu’il y a des mères indignes et des épouses parfaitement indifférentes au sort de leur mari dans un camp de concentration. Nous avons des récits de détenus du goulag revenant chez eux et voyant leur épouse atterrée, froide, leur faisant comprendre qu’ils auraient mieux fait de rester en Sibérie.

Donc je m’interroge. Pourquoi ce film sur le génocide bosniaque m’exaspère-t-il ? Après discussions et réflexions, je trouve une piste. Il y a un genre de lamentation qui nous force presque à nous agenouiller devant la misère du monde. Je n’aurais pas été étonné de voir surgir, à la fin du film, les gardiens de quelque révolution compassionnelle m’ordonnant de pleurer. « Allez, à genoux, et des larmes, plus vite que ça ! »

Une telle opération de nettoyage des âmes par les larmes présente un grand avantage. Elle accrédite l’idée que, selon la formule de Susan Sontag, un autre monde est possible. Un monde dans lequel il n’y aurait plus de larmes, plus de sang, plus de violence. Montrer des mères éplorées, des tueurs et des exterminateurs, puis sous-entendre, comme par quelque message subliminal, qu’on va purifier le monde de tous ces affreux, quel meilleur moyen de faire croire qu’on va éliminer le mal ? Et qu’un beau jour adviendra, pour au moins mille ans, un règne immaculé de paix et de justice ! La compassion, nouvelle arme de destruction massive pour purifier le monde de toute cause de souffrance. Comme ça, on vivra heureux, un sourire aux lèvres, et le mal se dissoudra à l’horizon pour ne plus jamais revenir. Premiers pas dans le paradis avec le lion serbe qui lèche tendrement la gazelle bosniaque ou quelque djihadiste lové dans les bras de François Hollande.

Le paradis qui n’en rêve pas ? Mais faut-il prendre ses rêves pour la réalité ? Le faire, c’est confondre paradis et utopie. Le faire, c’est acheter un ticket pour l’enfer, parce que devant un monde où il y a des méchants, il faut purifier fissa !

A la différence du paradis, toujours hors de portée, l’utopie nourrit un projet de construction du paradis sur terre. C’est cette utopie qui se dessine en filigrane chez les pleureuses du millénium. Leurs larmes n’étanchent pas la soif de pureté mais, au contraire, l’exaspèrent. Plus on pleure avec elles, plus le monde devient insupportable, injuste, une horreur. Combien de temps va-t-il s’écouler avant que les responsables de cette horreur soient liquidés, éradiqués, exterminés ? Quand est-ce que se réveillera « l’ogre philanthropique » d’Octavio Paz pour réclamer de la chair fraîche ? Le poète mexicain a bien senti que la nouvelle bête immonde est d’une tendresse dévorante. Que sa rage de détruire dans un grand élan de purification compassionnelle s’exprime désormais par un sourire zen.

Il n’y a pas que la Bosnie hélas ! Lorsque l’Airbus de German Wing s’est écrasé en France, Merkel et Hollande sont allés se recueillir sur le lieu du crash. Avec eux nous étions invités à célébrer un culte laïc qui fait apparaître la mort comme une catastrophe épouvantable et indépassable. Lorsque la mort est indépassable, on l’invoque à tout bout de champ pour rassembler les citoyens atomisés des sociétés modernes. Dépouilles de leur avenir, gouvernés par une classe politique sans vision, ces citoyens regardent anxieusement autour d’eux, ne voyant que la mort pour les rassembler. Alors, ils se mettent en quête de grands cimetières devant lesquels ils nous invitent à pleurer quand ils ne nous l’ordonnent pas.

La mort, horizon ultime d’une modernité qui a perdu le sacré. La mort, toutes les civilisations l’évoquent, que ce soit par des pyramides, quelque rituel, un corps sur une croix. Mais cette évocation esquissait en même temps une vie traversant la mort pour conduire au-delà. Nous seuls, spectres sécularisés dans les ruines du monde, avons fait de la mort un horizon indépassable. Agenouillés au bord de fosses communes, de génocides, d’avions écrasés, nous n’arrivons plus à nous relever. On ne se relève plus, en effet, devant un trou dans la terre. On y tombe. »

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