La conscientisation qui nous rapproche du point de rupture

La conscientisation qui nous rapproche du point de rupture

VENDREDI, 24.02.2017
Agefi Suisse

Marchés. L’idée de l’échec irrémédiable des banques centrales fait son chemin dans les têtes.

Bruno Bertez

Les théories modernes se focalisent sur l’immédiat, sur les effets de nouvelles, sur l’information, sur la communication. Elles ne sont utiles que dans une optique de très court terme. Au-delà ce sont des phénomènes complexes qui entrent en jeu, et qui se composent, s’articulent, se combinent; agissent, réagissent  et interagissent.

Nous considérons que le phénomène le plus important, la prise de conscience, n’est quasi jamais abordé. Il s’agit d’une alchimie peu étudiée, mystérieuse qui fait intervenir les mécanismes les plus profonds de la connaissance, la venue claire à la conscience de quelque chose qui était plus ou moins su mais ignoré en même temps. (Un phénomène voisin comme « la conviction » , lui aussi est quasi laissé dans l’ombre par les intellectuels et les chercheurs. Au passage , lisez Jacques Bouveresse, « Nietzsche contre Foucault », sur la vérite, la connaissance et le pouvoir, Agone) ) 

La prise de conscience est un processus mal connu de  maturation lente, très étalée qui fait que peu à peu les choses, les situations apparaissent non plus pour ce qu’elles paraissent, mais pour ce qu’elles sont. Le temps de la prise de conscience est lent, c’est un temps dit «logique».

Dans le cas qui nous occupe le début de la prise de conscience majeure de la situation économique a eu lieu en 2014, quand on a parlé du «Taper» chez les élites, puis seconde étape en 2015 lors de l’éclatement de la bulle chinoise et enfin en février 2016. Pour comprendre comment fonctionne le phénomène il faudrait beaucoup de travaux, ils n’ont jamais été entrepris parce que ce qui intéresse les élites c’est la Com, les effets de nouvelles.  Mais quand Greenspan évoque la nécessité de mieux connaître, d’étudier et de modéliser les «animal spirits», il brûle, il n’est pas loin de la vérité. Greenspan a été a deux doigts de comprendre quelque chose! Bernanke et Yellen, eux, s’en sont éloignés avec leur théorie de la transparence et des guidances. Ils sont revenus aux chiffres, aux signes, et ce faisant ils ont chassé « l’ombre » au lieu de se concentrer sur la « proie ». Le quantitatif dans nos sociétés a pris le pas sur le qualitatif, les corrélations ont évincé la compréhension. (Nous soutenons que ceci provoque un défaut fondamental d’adaptation et est/ sera la cause des grandes crises qui sont devant nous.)

Les élites, façonnées par le quantitatif, les mathématiques, l’enseignement du MIT, se sont fourvoyées. Il faudrait qu’elles s’intéressent au sens des choses or elles s’en fichent: elles sont ralliées au modèle Google qui croit pour les besoins de son commerce  qu’il n’y a de sens qu’horizontal, c’est à dire que des combinaisons de mots ou de chiffres. Or l’humain c’est à la fois le présent, c’est à dire l’horizontalité et la mémoire, le passé, l’histoire, les empreintes mnésiques, la verticalité. Non seulement les mots ont de multiples sens, mais les sens ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Et que dire de l’assemblage des mots, de la Gestalt, de la forme/perception globale d’un énoncé! Le fondement philosophique si on peut dire de Google, lequel est en réalité négation de la philosophie, c’est la répétition, l’accumulation du même. C’est un monde de mêmitude. La doctrine Google, c’est celle de l’humain à deux dimensions, donc qui évacue le sens et ne conserve que l’information, alors que la vie, l’histoire, c’est l’humain à trois dimensions, la troisième étant celle qui introduit le sens, la croyance, la conviction, la verticalité.

Dans le cas de crise, il faut longtemps pour que les éléments constitutifs soient connus, révélés, car dans les crises comme dans les guerres on cache tout. La vérité doit franchir les barrières des intérêts acquis. Puis au fil du temps les fait sont connus, les gens parlent, partent à la retraite, écrivent leurs mémoires, alors la prise de conscience gagne lentement. Les faits sont non seulement connus mais  interprétés et  mis en ordre de façon à devenir compréhensibles. Ensuite il leur faut franchir l’épaisseur du crâne humain, la barrière du déni, les résistances des intérêts et des biais de la névrose sociale, mais finalement ils viennent au jour. Et alors tout change, mais brutalement, en rupture.

Greenspan, depuis qu’il a quitté ses fonctions nous en a appris beaucoup plus sur la Fed, ses méthodes, ses insuffisances, ses erreurs que nous n’en avons appris tout au long de sa tenure. En incidente nous vous invitons à lire le remarquable ouvrage de Danielle DiMartino Booth, « Fed Up » . C’est un ouvrage d’initié.

La prise de conscience est une taupe, elle creuse, elle mine et un jour tout s’effondre. C’est ainsi que les marchés fonctionnent, vous vous en apercevrez au fil du temps. Une crise boursière c’est une rupture due à une prise de conscience brutale. Et c’est pour cela que souvent, on fait appel à un mystère pour l’expliquer, le fameux catalyseur. La goutte d’eau qui fait déborder le vase, le fétu de paille qui brise le dos du chameau et autres images du sens commun. Les catalyseurs sont, bien sûr, des refuges de nos ignorances. Ce que nous proposons, c’est de s’arrêter sur « la rupture » et d’en faire l’objet essentiel de la réflexion: qu’est ce qui fait qu’hier c’était ainsi dans la tête des gens et qu’aujourd’hui,  cela est mis en forme autrement?

Ici, ce qui émerge peu à peu c’est l’idée de l’échec irrémédiable des banquiers centraux et de leurs théories. Jamais ils ne la formulent cette idée, mais on peut la reconstituer au travers leurs colloques privés, leurs vibrionnages, leurs dégagements en touche vers les gouvernements. On peut la reconstituer au travers l’élaboration, par les plus en vue, de nouvelles théories ou de nouvelles hypothèses. Ils ne l’évoquent pas car ils ont peur pour leur statut, mais cela se reconnait par défaut. L’échec est le point de fuite, la réalité cachée derrière le rideau  qui ordonne tout ce que vous voyez et entendez depuis 18 mois ou 2 ans. Jamais les gouvernements ne le disent, n’en débattent  eux aussi car ils sont lâches, ils préfèrent enfouir leur tête dans le sable. Rendez vous compte: depuis 2008 ils n’ont rien fait d’autre que de mentir en se reposant sur les banques centrales!

Mais les conséquences sont là avec la chute de la croissance, avec l’affaissement des échanges mondiaux, avec l’instabilité aggravée et en face des bilans pléthoriques des banques centrales et des taux au plancher. La croissance est comme l’huile qui permet aux engrenages sociaux de tourner sans gripper, mais c’est aussi ce qui empêche la bicyclette de perdre l’équilibre. Maintenant tout le monde reconnaît, voit les symptômes économiques, financiers, monétaires, politiques, sociaux et peu à peu on comprend que seule une hypothèse donne son sens a tout cela, permet de le comprendre, c’est l’hypothèse de l’échec des banques centrales. Elles n’ont pas réussi parce que jamais cela ne pouvait réussir. Les obstacles à la croissance n’ont jamais été d’origine monétaire, ce qui signifie que lever des contraintes qui n’existent pas ne peut relancer la croissance. Pire ils ont cru disposer de leviers monétaires alors que leurs digits ne sont pas de la monnaie! La monnaie, cela se crée ailleurs et autrement que ce que disent leurs théories.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s