POUR EN FINIR AVEC LA DÉMOCRATIE (Eloise Lenesley)

Eloise Lenesley

POUR EN FINIR AVEC LA DÉMOCRATIE

Acte I – Comment on m’a volé mon premier tour

Emmanuel Macron a réalisé l’exploit dont rêve tout candidat de gauche ou de droite:  se retrouver au second tour face à Marine Le Pen, l’adversaire que chacun est assuré de battre, grâce au rouleau compresseur électoral du no pasaran, l’inoxydable front pseudo-républicain.

Message subliminal : si tu votes pour le FN, t’es une ordure hors catégorie, une menace ambulante contre la démocratie, les institutions, le suffrage universel et toutes ces fiertés hexagonales dont la salubrité publique et l’irréprochable fonctionnement ont encore démontré leur efficacité ces dernières semaines, au prix d’une impartialité médiatique et judiciaire dont le reste du monde serait bien avisé de s’inspirer.

Notre merveilleux système français a donc admirablement turbiné, torpillant en quelques mois tous les indéboulonnables dinosaures empaillés qu’on essayait de dégager depuis trente ans de la scène politique, grâce à une lumineuse invention piquée aux Yanks, les primaires.

Le concept est simple : tu les colles derrière des pupitres pour qu’ils squattent l’espace médiatique jusqu’à l’overdose en s’écharpant pendant des heures avant de simuler le rabibochage, et à la fin, ils nous ont tellement gonflés avec leurs palabres qu’ils sont éjectés dès le premier tour, pulvérisant dans la foulée leur parti politique.

Faut dire que certains n’ont pas eu de bol. Prenez François Fillon, à peine dans la course à l’Élysée, plombé par de vieilles affaires d’emplois fictifs qui ressurgissent par une étrange coïncidence.

Après ça, essaie donc de te motiver pour donner ta voix à un type pareil, quand tu fais partie des édentés. Tu te fais sacrément violence, parce que son programme te semble le plus pertinent pour rafistoler des décennies de carnages économiques et de capitulations culturelles expiatoires. Mais au bout d’un moment, tu te dis que ça commence à faire beaucoup, les nouveaux scandales au fil des semaines, les costards trop bien taillés, les montres qui créent des complications. T’as beau ne pas aimer les charognards juppéo-sarkozystes qui guettent pour démembrer le cadavre, tu aimes encore moins les bigots momifiés de Sens Commun qui tentent de lui faire repartir le palpitant dans l’espoir de grappiller une place au gouvernement. L’hostie devient dure à avaler, les couleuvres aussi. Plus tu lorgnes la droite Trocadéro, plus t’as la bile Denfert en redoutant la gauche des Victoires. Mais tu refoules ton amertume jusque dans l’isoloir. Peine perdue.

Acte II – Et on voudrait aussi me voler le second ?

Tu te sens floué par la presse, la magistrature, les manigances politiciennes, qui t’ont confisqué ton élection. Mais les sinuosités du destin ne sauraient te faire perdre de vue que la droite, en définitive, ne méritait pas de gagner la bataille. Car Fillon, arcbouté dans sa rigidité hiératique et ses justifications erratiques, n’a été capable ni de jeter l’éponge à temps, ni de rectifier une communication archi-foireuse, ni même de comprendre ce qu’on pouvait bien lui reprocher. Et en cadeau Bonux, on vient te sermonner qu’il va falloir que tu votes pour ton pire cauchemar, le Macron aux vains plans, avec sa tête de premier de la classe énarquisé, ses pochettes surprises pour les actionnaires, ses odes au multiculturalisme, son seveu fur la langue, sa fraternité messianique à dix balles TTC.

À peine les résultats du premier tour proclamés, c’est branle-bas de combat contre le Front national. À côté, le barrage de Nourek ressemble à un parpaing Leroy Merlin. Il faut bétonner d’urgence un plafond en cristal Swarovski qui frôle l’implosion. Chacun y va de sa grosse couche plâtreuse de moraline. On nous serine que Macron est nul, creux, mais qu’il est l’unique rempart contre la peste brune. Seule la France insoumise de Mélenchon semble avoir conservé un ersatz de dignité, en s’octroyant le temps de la réflexion. La droite, elle, hormis quelques électrons libres (Guaino, Fenech, Boutin…), se vautre docilement dans les draps souillés de l’adultère sans même monnayer ses charmes. De gourgandine, elle est carrément passée au stade de Marie-couche-toi-là, appelant à soutenir Macron sans la moindre contrepartie, en attendant de se requinquer aux législatives. En clair : on file les clés de la baraque à notre meilleur ennemi, puis on mure l’entrée pour bien bloquer le pays pendant cinq ans en raflant la majorité parlementaire. Du moment qu’on se garde les meilleures places. Jolie mentalité, et belle démonstration de connivence « UMPS » propre à faire jubiler les frontistes.

L’ex-ministre de la Déconnomie de François Hollande, lui, se voit déjà en haut de l’affiche. La larme à l’œil, les trémolos dans la voix, il nous pond un discours démago digne des Oscars hollywoodiens, remerciant avec sollicitude tous les rivaux qui se sont viandés, sa famille, son épouse et, bien sûr, les militants sans lesquels rien n’eût été possible. En prime, le voilà qui, avec un aplomb sidérant, se met à tricoloriser son mantra, s’affirmant comme patriote (mot qu’il case toutes les trois phrases), s’opposant en cela à l’abject « nationalisme » du FN. Bref, après avoir chouré à Marine Le Pen le monopole de l’antisystème, il s’emploie à lui ravir celui du patriotisme, lui qui ânonnait il y a encore deux mois que la culture française n’existe pas. Mais Emmanuel Macron a de la chance : les Français sont si saturés par la politique menée depuis trente ans qu’ils sont prêts à gober tous ses revirements, ses mièvreries, ses promesses clientélistes, pour s’offrir, croient-ils, du flambant neuf à l’Élysée, et se conformer aux consignes de bien-votance de la galaxie politico-médiatique.

Le braquage électoral, jusqu’au bout. Tant pis pour eux, ils n’hériteront que de la vieille quincaillerie socialiste ébréchée pour un mandat supplémentaire. Pendant ce temps, la Bourse s’envole déjà, c’est bien l’essentiel, non ?

Mais en face, qu’avons-nous ? Un parti de contestation qui s’est évertué tant bien que mal à dédiaboliser sa ligne, à se gauchiser pour capter les doléances d’une France périphérique qui souffre en silence et n’intéresse plus personne, tout en veillant à ménager les susceptibilités de son électorat de base, plus porté sur les thématiques sécuritaires et migratoires.

Tendance bâbord, Marine Le Pen et Florian Philippot nous la jouent RPR d’il y a trente ans, souverainiste et laïc, l’antilibéralisme en plus. Tandis qu’à tribord sévit Marion Maréchal, la censeure pour les fachos, qui racole le catho tradi en pestant contre le planning familial et l’IVG, 40 ans après la loi Veil (comme quoi il n’est jamais trop tard pour dire des conneries), alors que les enjeux bioéthiques de demain ont mis le cap depuis belle lurette sur le transhumanisme et l’intelligence artificielle. Faudrait peut-être se mettre à la page, ma bonne dame. Une fois le FN au pouvoir, on n’ose imaginer les revendications décomplexées des groupuscules identitaires ou intégristes qui gravitent alentour et dont l’adrénaline s’en verra survitaminée.

Acte III – On a les élus qu’on mérite

En vérité, à l’issue de ce premier tour, tu te retrouves tenaillé par une irrépressible envie de déchiqueter ta carte électorale et de l’enfoncer dans le gosier de François Hollande. Parce que ton rejet de Macron devrait logiquement te conduire à voter pour un parti dont une part non négligeable de la base militante est constituée d’un ramassis de gerbantes pourritures misogynes, homophobes, misoxènes (désolée, les termes « raciste » et « xénophobe » me sortent par les yeux), rustres, bêtes à manger du foin, de bourrins aigris qui écument de jalousie devant le bonheur des autres, de petits bourges cathos qui prônent les belles valeurs familiales et cocufient Simone avec la première greluche qui passe, de réacs aussi désopilants qu’une conférence de presse de Kim Jong-un. Tu ajoutes au tableau un programme économique ésotérique qui va exploser la dette publique, assorti d’une panoplie de mesures sociétales et sécuritaires inapplicables, quand bien même réchapperaient-elles aux écrémages de l’Hémicycle, et t’as plus qu’à te tirer une bastos dans le carafon en reluquant, sur l’autre rive, les macronneries qui veulent t’inféoder aux joies de l’ubérisation, de la finance et du vivrensemble, un éden high-tech aseptisé où le seul credo est le fric, et l’islamisation un inoffensif et lucratif business parmi d’autres.

De même que tu régurgites viscéralement ceux qui votent Macron pour faire barrage à Le Pen, tu n’es guère enthousiaste à l’idée de voter Le Pen uniquement pour faire barrage à Macron ; posture antifasciste d’un côté et rebelle de carnaval de l’autre.

Voter « contre » et non « pour » est un leurre de la bonne conscience d’où germent les désillusions à retardement. Pourtant, qu’elle serait jouissive, la tronche déconfite des bobos zieutant Marine à l’Élysée.

Ainsi, le seul défi réel est de réfléchir, si ce luxe nous est encore perceptible dans les méandres de la lobotomie de masse, et de le faire en vase clos, à l’abri des prescripteurs de vertu d’apparat. Ne laisser personne nous dépouiller par effraction de ce deuxième scrutin comme nous le fumes du précédent. Se réapproprier la liberté de choisir son candidat ou de n’en choisir aucun sans être enseveli sous la culpabilisation inquisitoriale de ceux qui s’enorgueillissent de tout savoir mais n’ont jamais mis les pieds dans une cité « sensible ».

Et si, dans cette France camisolée jusqu’à la suffocation par sa pusillanimité, le peuple était, après tout, heureux, soulagé, reconnaissant, de ne pas avoir à se prononcer, mais de s’en remettre une fois encore à la volonté du plus fort, du plus riche, avec l’obédience pavlovienne d’un petit animal domestique nourri d’information prémâchée ? Quelle aubaine, finalement, de savoir d’emblée où se situent le bien et le mal sans être contraint d’y cogiter trop longtemps et, le devoir accompli, se sentir suavement envahi de cette gratifiante, radieuse et inébranlable certitude d’avoir fait ce qui était le mieux pour son pays.

Eloïse Lenesley

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