Epilogue. Des bourgeois de Calais au bourgeois d’Amiens

L’élection présidentielle est terminée.

C’est à la fois une victoire et une défaite. Victoire car les structures politiques anciennes du bipartisme  ont été pulvérisées; défaite car la cristallisation, la prise de conscience des enjeux, et l’identification des camps réellement opposés n’a pu se faire, la mystification n’a pu être démasquée.

La clarification  n’a pu se faire car le système a tout fait pour l’empêcher et faire diversion. Elle n’a pu se faire car les candidats n’étaient pas d’un niveau intellectuel et moral suffisant pour faire accoucher des problématiques et des enjeux. Les candidats sont  restés prisonniers  des apparences, aucun n’a réussi à s’élever et donc à éclairer le peuple. Il faut dire qu’il est difficile d’éclairer le peuple quand ce sont les ennemis du peuple qui ont le contrôle de la lumière.

Depuis 2014, l’Europe vit dans un monde faux. La divergence des situations des pays européens est la réalité, elle empêche toute union harmonieuse et productive. La crise financière, monétaire et  bancaire est le déterminant principal de la situation , mais elle est mise sous le boisseau; elle est gelée par l’action de la BCE et la tolérance hypocrite des Pays du Nord et de Bruxelles. La situation de crise est gérée, pilotée, par des stratèges, que nous désignons souvent par le nom d’ingénieurs sociaux, ceux qui fabriquent et manipulent nos sociétés. Il y a une coordination intelligente derrière l’apparente pétaudière que constitue l’Europe. Ce constat n’a rien à voir avec le complotisme, il a voir avec l’organigramme européen et la multitude de think tanks et de lobbies qui y opèrent. Il y a, au niveau européen une superstructure qui élabore une stratégie, qui élabore un agenda et le pilote.

Sans l’ action de la BCE, il y a  longtemps que l’euro se serait disloqué, qu’il aurait éclaté: les pays périphériques auraient vu leur dette se déprécier, leurs banques entrer en faillite et ils n’auraient pu se refinancer. La dépréciation de leur dette à long terme aurait précipité la dévaluation implicite de leur  change et la vraie valeur de leur monnaie, la leur,  aurait refait surface soit par un retour explicite aux monnaies nationales, soit par la création d’un double marché des changes. La BCE a noyé le tout, nié les contradictions, reporté les ajustements en arrosant  le tout  par un déluge de liquidités gratuites.

L’Allemagne a accepté la mutualisation monétaire  qu’elle faisait semblant de refuser au niveau fiscal , mais au lieu que cela soit public, cela est dissimulé. Au lieu de faire intervenir le contribuable, on a interposé le système bancaire, l’Eurosystème bancaire: le tiers payant c’est la monnaie présente et future. L’Allemagne  n’y a consenti qu’à condition que ce soit caché. Son sacrifice se trouve à la fois au niveau du bilan pourri de la BCE et au niveau des comptes Target 2 de l’Eurosytème. L’Allemagne paie, mais cela ne se voit pas, c’est enfoui dans les écritures de comptabilités que personne ne regarde. Elle a une créance colossale sur les autres pays européens, ceux-ci ont une dette gigantesque à son égard.

La BCE a inflaté son bilan en achetant, en monétisant la dette à long terme des gouvernements. Si elle ne l’avait pas fait, les pays périphériques et la France auraient été asphyxiés. Parallèlement les pays du Nord et Bruxelles ont abandonné leur exigence d’austérité et l’ont remplacée par une sorte d’incitation douce aux réformes de long terme destinées à réduire ce que l’on appelle la divergence. Signalons le fait qu’ accessoirement les pays du Nord ont consenti à une dérive inflationniste domestique supérieure à celle qu’il auraient tolérée naturellement. Mais ils ne s’en plaignent pas , il suffit de regarder leur chômage minuscule!

Cette situation ne saurait durer, elle n’était et n’est que transitoire. Il a été décidé de ne la tolérer que le temps que les peuples baissent leur garde: le temps qu’ils soient en condition de ne  pas pouvoir refuser le marché qu’on allait leur proposer. Bref le temps que les consultations électorales clefs soient tenues. Les sommes en jeu sont maintenant trop colossales, les écarts sont trop grands pour qu’ils puissent être corrigés dans les structures et dans  l’organisation actuelles de la Construction Européenne.

Il faut, il faudra passer à autre chose: au politique.

A ce jour donc rien n’est réglé, les divergences au sein de l’Europe sont plus grandes qu’en 2012, la masse des dettes et des déficits est encore plus colossale, La monnaie commune ne favorise pas les convergences et surtout la politique de la BCE entretient et finance, elle solvabilise les divergences.

Donc la situation ancienne est une impasse. Il n’y a pas de solution économique et encore moins de solution financière ou monétaire.

L’Allemagne a toutes les cartes en mains: elle a payé en tolérant l’action de la BCE , elle a un pays fort, une économie de guerre , musclée, elle a un bon consensus national cimenté par la fierté de dominer , elle peut priver tous les autres pays d’euro, elle peut les plonger dans la catastrophe comme elle l’a fait avec la Grèce en forçant à la fois Tsipras et le peuple à se renier et à courber l’échine.

Il faut bien comprendre ceci: les peuples ont peur de perdre l’euro, de se faire éjecter et  l’Allemagne le sait, elle a payé quelques centaines de  milliards pour en arriver à cette position de  force. Elle tient ses obligés par la peau des c….les,  elle les tient car elle sait que les peuples, ces peuples de vieux et de jouisseurs,  ne veulent pas perdre le bénéfice d’un euro fort qu’ils ne méritent pas. C’est autour de cette cassette rentière de l’euro que se joue ou plutôt que s’est joué le combat. Il a suffi de faire peur sur les économies, sur les retraites pour emporter l’adhésion aux forces de soumission, on vient de le voir.

En un mot comme en cent, l’Allemagne est en position, elle sera en position après les élections Françaises et Italiennes de provoquer le grand réaménagement et le réaménagement sera politique.

Il s’articulera autour de l’exclusion de certains membres de la Construction Européenne, de la mise en place d’une Europe à géométrie variable afin d’expulser les  membres les plus coûteux, les faibles et les rebelles. Et ce sera également une manière de donner une leçon aux récalcitrants.  Ceci aura le mérite d’isoler et donc d’affaiblir politiquement la France. De façon concomitante,  une forme de gouvernement économique de l’Europe sera mise en place afin de réduire le pouvoir budgétaire et fiscal des pays tiers. Réduire leur nuisance comme l’a dit Schauble. La forme de ce gouvernement économique pourra être variable avec par exemple l’instauration d’un poste de Ministre des Finances européen. Nul doute que ce sera  dans le but d’imposer et de contrôler la bonne orthodoxie ordo-libérale. Contrôler le fait que la Loi du pays le plus fort fonctionne bien. Bref il s’agira d’un abandon, d’une privation, d’une confiscation de souveraineté. Après la perte de souveraineté monétaire, la perte de souveraineté budgétaire.

C’est Schauble le stratège allemand. Il a piloté la réunification allemande, ce que l’on aurait dû désigner comme annexion de l’Allemagne de l’Est. C’est à cette occasion qu’il a élaboré sa ligne de conduite et sa stratégie à l’égard de  L’Europe: il y a isomorphisme total. Ses déclarations et discours le prouvent. L’Allemagne a acheté, annexé la RDA par le cadeau de sa monnaie, par l’échange monétaire a 1 contre 1 alors qu’il aurait du être à 10 contre 1. Schauble a tout compris à cette époque: la veulerie des peuples qui sont prêts à abandonner leur dignité pour jouir d’une monnaie qu’ils n’ont pas gagnée et qu’ils ne méritent pas.

D’ici quelques mois pour peu que certains intellectuels  ou certains médias ou certains hommes politiques reprennent leur liberté, il sera expliqué tout cela; les prises de conscience se cristalliseront.

Nous sommes dans la situation de la RDA. L’histoire se défait, ou plutôt le fil se renoue.  l’Allemagne a annexé la France pacifiquement ce qu’elle n’avait pas réussi à faire en 1940. Les classes sociales dominantes ont réussi ce qu’elles avaient raté dans les années 30, elles ont dompté le peuple français, les travailleurs, les classes moyennes. Ces empêcheurs d’exploiter avec leur exception française. . Elle peuvent jouir tranquillement de leur victoire, bourgeois compradors qui peuvent maintenant exploiter en rond, mettre en concureence, laminer  sous la protection et la  férule de leurs maîtres allemands. En échange tout cela, la France a contracté une dette, en échange de cette dette, nous aliénons notre identité, notre liberté, et peut être notre dignité. Nous allons devenir étrangers à nous mêmes.

Macron va leur remettre  les clefs de la Cité.

Après tout Amiens n’est pas très loin de Calais  n’est ce pas!

Publicités

12 réflexions sur “Epilogue. Des bourgeois de Calais au bourgeois d’Amiens

  1. Merci pour cet article extrêmement éclairant sur l’articulation monétaire / politique au niveau de l’Europe.

    Après sa lecture, et peut-être à l’encontre de ce que vous cherchez, cela fait moins peur.

    La perte de souveraineté de la France s’accompagne, se fait au bénéfice d’une rigueur (ou moins péjorativement d’un sérieux budgétaire) allemand(e): peut-être pas si terrible que cela au final.

    Nos politiques ne pourrons plus promettre monts et merveilles au peuple pour se faire élire. Un sous dépensé devra déjà être récupéré : cela changerait énormément de choses. Se serait déjà, à mes yeux, un vrai gain que celui-ci.

    Encore merci pour votre blog très instructif. Continuez … le manque d’analyses et de réflexions est criant dans les médias qui ne relatent que des faits et ressassent les mêmes points de vues et opinions.

    J'aime

    1. je vous remercie. Je précise que je ne cherche rien si ce n’est à faire réfléchir et prendre conscience.
      Si vous avez une conscience plus claire maintenant, vous serez à même d’interpreter ce qui va se passer à moyen terme, 18 mois à 2 ans et ainsi vous peserez le pour et le contre.

      Il y a des choses qui sont du domaine du savoir, de la verité, de la necessité
      il y a des choses qui sont du domaine de l’opinion et des intérêts

      la politique est l’art de concilier les deux dans l’interet le plus large possible de ceux qui sont là et de ceux qui nous succèderont.

      Aimé par 2 people

  2. Petit sourire amusé lorsque vous évoquez l’ inflation tolérée dans les pays du Nord….

    Fidèle lecteur depuis 4 ans, à la lueur de vos réflexions, je décidai fin 2015 d’ investir dans un appartement à Rotterdam…. je gagnais alors mon salaire en USD et j’ étais tout content de le transformer en Euro hollandais beaucoup trop bon marché….

    Résultat aujourd’hui : +25% de plus-value, 10% de rendement locatif net, et le tout dans une monnaie encore artificiellement sous-évaluée…. Les investisseurs institutionnels, la classe moyenne chinoise…. tous achètent ici et l’ immobilier part comme des petits pains.

    Combien d’ histoires similaires à la mienne grâce à vous ?

    MERCI. Vous êtes un Seigneur.

    J'aime

  3. Je viens de re-re- lire. Bertez reconstitue le puzzle. Oui il y a bien un pilote dans la pseudo pétaudière européenne. Schauble. Toi et moi le soupçonnions. Bertez explique comment.

    J'aime

  4. Vous reliez les points de manière lumineuse. Puisque vous parlez des bourgeois de Calais, la trahison du peuple par ses élites est une vieille tradition française (traité de Troyes en 1422…). Votre interprétation de la situation actuelle par une crise du taux de profitabilité que le système tenterait de retarder par une hausse du taux d’exploitation des classes populaires et moyennes est un cadre d’analyse qui se défend. Néanmoins, je suis un peu gêné que votre raisonnement ne se boucle pas car les solutions sont plutôt limitées. Au fond, notre situation actuelle de collectivisme social-démocrate avec 57% de notre PIB redistribué n’est plus tenable et puisque « spontanément », le peuple français ne peut y remédier, cela se termine par un pouvoir « étranger » qui nous imposera ses solutions. Le vrai sujet est maintenant de savoir qui prendra la paume. L’équité voudrait qu’elle soit partagée entre les bénéficiaires et les ayant-droits du système mais ce n’est pas le chemin emprunté. Ce n’est sans doute pas très clair mais quelques billets de votre part sur les solutions possibles nous éclaireraient.

    J'aime

    1. Le résultat confirme les analyses économiques, et dans une certaine mesure
      les analyses politiques de B. Bertez.

      A l’évidence les prétendues « élites » en France (on n’est vraiment plus exigeants sur
      les termes) ont capitulé. Depuis belle lurette, elle agissent comme si leur pays
      n’existait plus comme nation, ralliées à la loi du profit d’abord pendant qu’on
      amuse le peuple dans le consumérisme individuel et la propagande pour l’humanisme
      universaliste larmoyant. En ce sens il est vrai, elles ont une grande longueur
      d’avance, une solide habitude d’enfumage, à la mesure justement des moyens dont
      le pays disposait tant matériellement qu’intellectuellement il y a quelques décennies.
      Mais c’est terminé maintenant. Le capital a été dilapidé.

      Il n’y a plus, apparemment, aucun stratège français depuis de Gaulle. Un demi-siècle.
      L’Allemagne a mis la main sur l’Europe, et elle agit (comme au temps d’Arioviste),
      par la destruction de tout ce qui l’entoure. En parfaite conformité, c’est là ce qui
      est grave, avec l’anti-esprit du temps, l’implacable système si bien accordé à sa
      nature congénitale profonde, millénaire, sitôt qu’elle se voit unifiée.

      Les chances françaises sous Micron sont absolument nulles, nous serons sous
      protectorat et Bertez a raison, pas d’échappatoire.
      Déjà faudrait-il prendre conscience au lieu de se contenter d’avoir peur.

      Ensuite, là je m’écarte un peu de Bertez, si le pays a compté bien des traitres,
      il a connu Jeanne d’Arc, Charles V. Plus récemment de Gaulle, mais celui-là
      aidé par des intérêts étrangers, les erreurs stratégiques des nazis
      (effet en grande partie de la nature même de l’Allemagne, heureusement pour nous),
      et puis la décomposition de la 4e République. Mais enfin il était là.

      La morgue de Schauble peut trouver ses limites, de même que le système n’est
      pas si sûr de lui, il peut déraper. Le pilotage que décrit Bertez s’applique tout
      de même sur du vivant, attention. Il me répondra que ce vivant-là est de plus
      en plus décérébré. Certes, lui répondrai-je, mais ce « pilotage » atteindra ses
      limites, il le dit lui-même. Quand les effets surgiront brusquement au coin de la rue…
      Et Paris n’est pas Athènes.
      Une opposition à Micron sera d’autant plus vigoureuse qu’il va devoir découvrir ses batteries, et elle peut gonfler de façon imprévisible.
      Evidemment, mal conduite , mal « comprise », détournée, elle peut -aussi- aggraver
      la situation. Mais c’est la vie, tout le monde n’a pas forcément envie d’être
      « en marche » à quatre pattes derrière Schauble.

      J'aime

      1. Hélas, vous avez bien noté que le peuple français est devenu majoritairement post-politique, et sa servitude maintenant s’est incarnée en un vote Macron.

        Deux fois hélas, nous sommes en France dans un état d’urgence (à géométrie variable c’est vrai) qui permet d’interdire ou bloquer durement des manifestations qui ne seraient pas au gout du pouvoir.

        Enfin, et là c’est une hypothèse incertaine, le pouvoir a fait venir depuis des années (et cela s’est accéléré depuis 2015) une armée de réserve malgré elle, située essentiellement autour des villes ; nous pourrions assister à des montées des tensions inter-ethniques qui paralyseraient ou dévieraient les mouvements de contestation : une stratégie de la tension en somme.

        J’espère évidemment me tromper, mais le piège est bien là.

        J'aime

  5. Tant de fulgurances et d’intelligence en si peu de mots… cela donne un peu le vertige.

    En résumé : l’ordre allemand règne sur l’Europe et Macron sera notre nouveau Pierre Laval…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s