Macron et l’amnésie bienveillante des journalistes

Ceux qui croyaient que le rôle des médias dans le débat démocratique est de mettre en perspective, de donner les éléments intellectuels et factuels qui permettent de percer la surface des événements, sont de doux utopistes.

Par Natacha Polony
Publié le 23/06/2017 à 18h20

Ne sentez-vous pas cet air nouveau, cette fraîcheur qui fait de la France un pays désirable et plein d’élan? Les commentateurs, cette semaine, rivalisaient d’originalité. On vante son «pouvoir d’attraction», cette façon de «secouer une torpeur». Tel ancien ministre de l’Économie semble nous dire, comme Jack Lang en mai 1981, que «la France est passée de l’ombre à la lumière». L’Europe aussi. Oui, même l’Europe, depuis Macron, «pense printemps».

Ceux qui croyaient que le rôle des médias dans le débat démocratique est de mettre en perspective, de donner les éléments intellectuels et factuels qui permettent de percer la surface des événements, sont de doux utopistes. Intelligence: du latin inter-ligere : relier les choses entre elles (l’imbécile dit «je ne vois pas le rapport»). Mais il y a longtemps qu’on n’exige plus le latin dans le cursus honorum du commentateur professionnel. L’époque est à la séquence. L’une chasse l’autre. La présidence jupitérienne chasse la campagne électorale, la lumière chasse l’ombre du populisme, la célébration du Bien chasse la mobilisation générale et obligatoire contre l’épouvantail du Mal.

Ainsi, avant, il fallait s’élever contre le risque d’une montée du «protectionnisme» qui allait jeter à bas des décennies de construction européenne. Le candidat Macron célébrait la mobilité des travailleurs en Europe, dont bénéficiaient les Français, et fustigeait la tentation du «repli». Aujourd’hui, le président déclare: «L’Europe est le seul espace qui ne se défend pas. Je ne suis pas protectionniste mais un défenseur de la juste protection.» D’aucun appelleraient cela le «protectionnisme intelligent». Mieux, dans sa première grande interview à plusieurs quotidiens européens, dont Le Figaro , il lance: «On ne peut pas continuer à faire l’Europe dans des bureaux, à laisser les choses se déliter. Le travail détaché conduit à des situations ridicules. Vous pensez que je peux expliquer aux classes moyennes françaises que des entreprises ferment en France pour aller en Pologne car c’est moins cher et que chez nous les entreprises de BTP embauchent des Polonais car ils sont payés moins cher? Ce système ne marche pas droit.» Applaudissements journalistiques. Tant mieux! Mais on réclame le droit de s’étonner.

De même, avant, il fallait condamner Bachar, l’assassin de son peuple, et dénoncer l’autocrate Poutine qui le maintenait au pouvoir. Quiconque osait suggérer que la France, si elle veut peser, n’a pas vocation à s’aligner sur les faucons américains mais doit discuter aussi avec le maître du Kremlin était considéré par les éditorialistes comme un «ami des dictateurs», un «fan de Poutine et el-Assad». Le candidat Macron s’inquiétait d’ailleurs de cette dangereuse «allégeance». Aujourd’hui, le président reçoit Poutine et invite le président syrien à la table de négociations sans faire du départ d’Assad un préalable parce qu’on «ne (lui) a pas présenté son successeur légitime!». Admiration médiatique. Tant mieux! Mais on s’interroge.

«Que le président adopte une politique aux accents proches de ceux d’un Védrine, d’un Chevènement ou d’un Séguin, est plutôt rassurant. Mais l’amnésie journalistique ne l’est pas.»

Que le président adopte une politique aux accents proches de ceux d’un Védrine, d’un Chevènement ou d’un Séguin, est plutôt rassurant. Mais l’amnésie journalistique ne l’est pas. Les mêmes se passionnent pour les affaires d’assistants parlementaires du MoDem mais se gardaient d’y mettre le nez quand l’unique combat était contre un FN dont la malhonnêteté était démontrée par… des affaires d’assistants parlementaires. Les mêmes découvrent une enquête pour favoritisme visant Business France, un organisme dirigé par la ministre du Travail, Muriel Pénicaud. Pourtant, le 8 mars, LeCanard enchaîné publiait un petit article sur une soirée à la French Tech Night de Las Vegas organisée sans appel d’offres pour plus de 380.000 euros en janvier 2016 par Havas et Business France pour permettre au ministre de l’Économie de séduire – pardon, rencontrer – les entrepreneurs français du numérique. Mais l’article juste au-dessus, à propos d’un prêt de 50 000 euros accordé à Fillon par un ami, avait mobilisé leur attention.

On s’amusera de cette amnésie «bienveillante». Surtout si elle permet que soit menée une politique qui serve les intérêts de la France et de ses classes moyennes et populaires. Mais une question subsiste. Est-il possible d’être porté au pouvoir sans professer les dogmes atlantistes et néolibéraux qui ont conduit le pays à la désindustrialisation et les classes populaires dans les bras du FN? Et puisqu’un dirigeant peut tenir un discours et son contraire, ces accents nouveaux mariant régulation et juste mesure diplomatique ne servent-ils qu’à donner des gages aux 60 % d’inscrits qui ont voté blanc ou se sont abstenus lors du second tour des législatives? Le système économico-politique qui impose depuis des décennies le libre-échange et la gouvernance technocratique reprend très vite ses droits face aux combattants de circonstance.

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4 réflexions sur “Macron et l’amnésie bienveillante des journalistes

  1. « Admiration médiatique. Tant mieux! Mais on s’interroge. »

    En analyse de discours à la fac en 1991, un Maître de conférence parmi les plus réputés dans le mieu universitaire, ouvrait les yeux de ses étudiants candides (dont moi) :

    « En France, pour déterminer l importance qu on accordera à un signal, on détermine d abord d où vient le signal, puis, éventuellement, en fonction du statut de la source du signal, on analysera le fond ou la forme. Cest le principe de l argument par autorité ».

    Manifestement, notre certes brillant Président, véritable Deus Ex Machina, magnifie cette pratique autocratique de l autorité qui sait mieux que la base.

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  2. Amnésie bienveillante, amnésie sélective, cécité cognitive. Un autre exemple, le « succès » d’après les MSM de Macron au sommet européen…et la réalité très différente selon Eric Verhaeghe.
    https://www.contrepoints.org/2017/06/25/293023-emmanuel-macron-deculottee-sommet-europeen

    Par ailleurs, on comprend mieux maintenant le départ de Sylvie Goulard du gouvernement Macron I.
    Les révélations sur sa rémunération très confortable, alors qu’elle était député européen, par un think tank US soulève notamment de nombreuses questions sur le fonctionnement des institutions de l’UE mais aussi sur la « sélection » de nos gouvernants et des attributions qui leur sont confiées.
    https://francais.rt.com/france/40204-ex-ministre-sylvie-goulard-10-000-euros-mois-think-tank-americain-union-europeenne

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  3. Texte important, période étrange en effet. Je redis et développe ma conviction. Tout d’abord ne personnalisons pas sur EM, ce qu’il pense vraiment importe peu, ce qui compte c’est ce qu’il dit maintenant (car même s’il n’est peut-être pas honnête, dire des choses engage, il sera difficile de faire exactement l’inverse). J’ai toujours pensé que c’est la dernière élections des baby-boomers, EM a été élu par eux, il leur a dit ce qu’il voulait entendre (j’entends pas BB : les BB de la classe moyenne qui se croient jeune mais vieillissen vite et veulent garder leurs sous (€) et leurs bonnes consciences (mondialisation, Europe, antifascisme etc…). Macron a 40 ans, il peut changer (change déjà sous la pression des faits ? jusqu’où est-il idéologue ? ) eux en ont 60 ans et c’est difficile d’admettre la faillite de leur vie. Je pense qu’il est parfaitement conscient de la faiblesse du soutien à son programme mondialiste dans l’opinion.
    EM a deux possibilité :
    – il continue dans la veine néo-vichyste, mondialiste et, bien que plus malin et glamour qu’Hollande, il finira comme lui écrasé par l’Histoire
    – il fait du Mitterrand à l’envers, un 1983 à l’envers. Mitterrand, le contraire d’un idéologue. Ira-t-il jusqu’à faire du de Gaulle après avoir bossé pour Vichy ?)
    Pas mal de signaux qui contredisent ses belles déclarations :
    – Poutine n’est plus un méchant, le néo-conservatisme c’est fini (OK réponse c’est l’Europe mais c’est flou)
    – le retour de l’intérêt national et de la politique industrielle par la petite porte (merci Montebourg pour la loi Florange qu’il utilise)
    – plus anecdotique, mais significatif : le couac gouvernemental sur l’interdiction des pesticides qui tuent les abeilles. Le Ministre de agriculture applique le droit européen et veut lever l’interdiction. Hulot monte au créneau et obtient l’arbitrage du PM en sa faveur. Bluff, mensonge. Peut-être, mais désaveu de la ligne officielle.
    UN grand chef d’Etat a une vision, un bon chef d’Etat au moins tient compte du réel. Il est trop tôt pour se prononcer, mais après le désastre des 20 dernières années, ce serait au moins ça.

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