Billet. La poursuite de la vérité ne peut jamais être inutile.

Avertissement: cet article n’est pas un article sur les « fake news »

La thématique des « fake news » me semble devoir être mise en évidence comme la question majeure de cette annnée 2017 qui se termine. Elle est au centre de la problématique historique, politique et sociale. Ce n’est pas un hasard si elle est envahissante: nos sociétés sont englouties, submergées par la pseudo communication, la pseudo information, le pseudo relationnel. Le mot important c’est celui qui est répété: pseudo. Ce qui est pseudo, c’est ce qui se donne pour, mais ne l’est pas.

Nous baignons tellement dans ce monde que nous ne nous étonnons plus de lire que la Russie et les USA s’affrontent par « fake news » interposées, par accréditation et non accréditation de médias, par étiquettes et estampilles sur des révélations. Singulière dérive de la compétition stratégique. Mais il est vrai que le « soft pouvoir », tout en étant cruel, tueur et sans pitié est le masque de la lâcheté qui se donne bonne conscience humaniste. La mort en spectacle n’en est pas moins tuerie!

Présenté autrement, nous aurions envie d’affirmer que cette année qui se finit est celle des réseaux sociaux. On y trouve réunis, la technologie avec le high tech de la digitalisation, la finance avec la performance boursière bullaire exponentielle des groupes monopoleurs concernés, la politique avec la lutte pour la régression et contre les libertés et surtout sa contre offensive vis à vis de sa riposte populiste.

Le totalitarisme social lui même, nouvelle catégorie de la modernité, emprunte cette voie de la communication, des « fake news » et des lynchages médiatiques. Que l’on songe, dans des domaines différents bien sur, à ce qui s’est passé pour le harcèlement sexuel façon Weinstein, ou le racisme imaginaire imputé à un footballeur qui ose se grimer de noir pour rendre hommage à ses idoles de la NBA! !

La « social justice », nouvel avatar de la négativité qui était enfouie dans le marxisme mal compris mais bien récupéré, ne pourrait muter en tyrannie sociale si tous ces moyens n’étaient pas mis à sa disposition. Il y a une colossale convergence qui caractérise notre époque: convergence des progrès technologiques, du pognon, du pouvoir, de la volonté de domination, des pulsions de mort des individus qui tels les aveugles de la Parabole Brueghel l’ancien se laissent guider/conduire dans le fossé.

La maitrise des signes est l’enjeu de notre époque. Et cette année, il nous été donné de voir, pour ceux qui savaient regarder, à quel point tout avait changé. Les catégories de causalité, de vérité, de référent ont volé en éclats: seules comptent la juxtaposition, la répétition, l’inscription émotionnelle, l’auto validation en boucle, bref la manipulation des perceptions, des croyances et la fabrication des convictions.

Est ce que vous vous étonnez encore lorsque l’on vous parle de l’intelligence artificielle et que déjà on accrédite l’idée que cela puisse exister? Non même plus, on est en train de construire un imaginaire, un marché nouveau en vous faisant passer, par abus de langage, une programmation intelligente pour de l’intelligence! Mais l’idée est bonne, elle vaut celle de la globalisation économique qui a permis de substituer la force de travail des « exploités miniers » des émergents aux exploités civilisées humanisés trop couteux des pays développés. Cet abus de langage consiste à vous rabaisser à vous faire abandonner la conviction que que vous êtes le centre de la conscience du monde, cela ouvre des perspectives d’exploitation, d’asservissement de détournement infinies. Il faut créer le surnombre, l’inutilité radicale, bref ancrer le sentiment de la déchéance pour que vous acceptiez tout. On a tué dieu, maintenant il faut tuer l’homme. Il faut vous rabaisser concrètement pour que, n’étant rien, vous ne soyez quelque chose qu’en achetant du L’Oréal qui, sympa, vous dit que vous le valez bien! Allez, quand même vous êtes une merde, mais si vous achetez vous pouvez imaginer que vous êtes; que vous êtes vous, vous même! !

Déjà on a réussi à vous faire croire qu’une traduction Google est une traduction et que les Big Data qu’ils accumulent, c’est vous, et que vous n’êtes rien d’autre. Leur ennemi, c’est le résidu, il faut que dans l’humain il n’y ait plus de reste, plus de résidu, plus rien qui soit irréductible. L’escroquerie consiste à nier la verticalité et l’épaisseur de l’être humain, à tout réduire à l’horizontalité, il n’y a pas de profondeur, pas d’au delà de la surface du sens. Horizontalité, c’est le grand mot, c’est tout un programme: avant on vivait à genoux on avait encore le souvenir de la dignité, et on avait encore l’illusion et le gout de se relever, maintenant, allongé, vautré on en rêve, et cela suffit rien de plus. La vie n ‘a pas d ‘épaisseur. Elle se réduit à des alternances cool: noir/blanc, zéro/un comme les digits.

Avant Carrefour faisait l’éloge du Positif, maintenant la communication cachée , celle qui s’adresse à votre inconscient, celle qui s’inscrit au plus profond de vous vous répète que vous n’êtes rien, une page blanche ou un tableau noir, sur lesquels « ils », le grand « ils cette fois peuvent écrire ce qu’ils veulent. Avant c’était le règne du Positif, maintenant c’est le règne du Zéro, comme les taux d’intérêt qui sont nullifiés pour nier le temps, son caractère irréversible , bref son humanité. Nullifier les taux d’intérêt c’est toucher à quelque chose de sacré qui est proprement humain, la préférence pour le présent et son corolaire, la pénalité du temps. Son drame. Son sacrifice. Personne n’y pense, mais c’est le symbole de votre vie faite de projets, l’appréciation de votre avenir, de ses espoirs et de ses récompenses. Et vous en jouissez de cette nullification de votre projet de vie, vous en jouissez du « tout tout de suite », puisque vous pouvez dès maintenant accéder au crédit pas cher, juste quelques commmissions pour la BNP à ce crédit liberticide qui va vous enchainer.

Les signes permettent tout et singulièrement d’évacuer la réalité, d’implanter un imaginaire. Un imaginaire qui n’est pas innocent puisque c’est l’imaginaire qui convient au plus fort pour asseoir, perpétuer et reproduire sa domination avec l’assentiment festif de ceux qu’il exploite.

La disposition des signes permet de tracer, de dicter les équivalences: ce qui est le pouvoir suprême. Elle permet de dire que « le différent », c’est « le même », que « l’inégal » c’est « l’égal » que l’eau c’est le feu et même de faire croire que l’injustice c’est la justice.

La combinatoire des signes a ses règles, ses secrets et c’est l’une des caractéristiques de notre époque que celle ci: ce secret n’est détenu que par quelque uns, par une classe. Par une classe de privilégiés qui a ses grands prêtres. Avant il y avait le secret du feu, maintenant il y a le secret de la Com; de la Com qui a le pouvoir, le pouvoir suprême qui est d’être capable de faire prendre les vessies pour les lanternes . La Com gère le pouvoir de l’illusion. Nous vivons à une époque ou le mensonge réussit mieux que la vérité et c’est l’une des questions centrales à laquelle se heurte l’action citoyenne; pourquoi le mensonge réussit il mieux? Réponse: c’est parce que le mensonge s’insère dans une chaine, il respecte les règles, les secrets de la nature et de la culture. Il vient combler un besoin un manque, il vient remplir une faille, une béance et c’est ce qui nous renvoie à la nullification, à votre zéroification. Ce qui nous renvoie au Grand Inquisiteur de Dostoievski.

C’est le pouvoir que confèrent les signes qui permet de décréter que ceux qui s’opposent, souffrent, des évolutions scélérates en cours, sont des nazis. Le pouvoir de manipuler les signes, la mémoire, le sens des discours, de tracer de fausses évidences, produit le pouvoir de nazifier, de mettre au ban social, de priver de souveraineté et de nier la démocratie concrète. Même les plus subtils, même les bien pensants tombent dans ces pièges faits d’amalgames entrelacés, tordus qui constituent de véritables labyrinthes logiques. Car ne vous y trompez pas, tout a l’apparence de la logique, y compris les fausses vérités les plus grosses.

La défense de l’ordre ancien menée par les élites dominantes s’articule autour de tout cela: la technologie, la modernité, la mainmise sur la monnaie, les fausses valeurs de la finance, les mensonges, les déformations, les propagandes. Et bien sur le couple peur/espoir. Ce « sale espoir » comme disait la merveilleuse Antigone qui avait tout compris et en particulier que l’espoir peut quelque fois être l’alibi de la lâcheté.

Il y a intersection, rencontre, télescopage entre les moyens mis à disposition des hommes et le besoin de les manipuler, de les convaincre, de les forcer à faire et à croire ce que spontanément ils ne feraient pas. A partir du moment ou les moyens existent, ou les besoins sont pressants, ou les enjeux sont colossaux, alors il n’y a rien d ‘étonnant si cette question des « fake news » s’impose.

Mais vous devez comprendre qu’elle est trop importante, on brule, on touche au grand secret, elle ne peut se permettre d’apparaitre dans sa vérité, dans sa nudité car elle serait rejetée, en un mot elle risquerait de devenir trop révolutionnaire.

La question des « fake news » se doit d’être exprimée de façon à être socialement acceptable ce qui veut dire qu’elle doit être posée pour que la réponse soit au profit de l’ordre établi. Donc c’est une question qui à la fois exprime quelque chose mais en même temps la dissimule. Advenir tout en le dissimulant c’est un mode classique d’apparaitre de ce qui est refoulé. Les corps sociaux voient émerger un problème, un conflit, mais cette émergence ne peut se produire, voir le jour, que si elle est déformée, biaisée, tordue afin de devenir acceptable:récupérable pour le corps social. Le diamant que constitue la cristallisation de cette question, qui n’est rien d’autre que la question de la Vérité dans le corps social, ce diamant ne peut apparaitre que sous une forme tronquée, mystifiante. Elle doit traverser l’épaisseur des résistances sociales et ainsi elle se déforme.

Celui qui parle le fait toujours pour une raison, pour un objectif et ici la récupération du thème des « fake news » par les pouvoirs a un objectif: faire taire. Celui qui parle a toujours un projet, une raison de l’ouvrir. On n’ouvre pas sa gueule pour rien. J’aime cette histoire idiote du gamin qui n’a jamais parlé , tout le monde croyait qu’il était muet. Et puis un jour, brutalement à table il s’est écrié: merde alors! Tout le monde le regarde; mais tu peux parler ? Et lui de répondre jusqu’à présent la soupe avait toujours été assez salée. Ici la semaine dernière ou celle d’avant, le pape a osé affirmer qu’énoncer des fake news est un péché! Il a en quelque sorte béni la thématique.

Les grands thèmes sociaux ne peuvent pas apparaitre dans leur clarté. Attardez vous sur cette affirmation car elle est une pierre angulaire de notre analyse. Les grands thèmes sociaux émergent des profondeurs du non-dit. Ils viennent des structures enfouies au plus loin et au plus noir de l’inconscient social. L’inconscient c’est ce qui nous détermine et dont l’efficacité vient de son statut de secret, du fait d’être non-su, du fait de ne pas être formulé, du fait de ne pas donner prise à la conscience/raison . Tout ce qui est conscient est susceptible de choix avec une part de liberté, tout ce qui est enfoui dans le secret est hors de notre portée. Tout ce qui nous détermine, tout ce qui nous anime , tout ce qui nous meut, vient de cette partie de l’humain qui lui échappe, les instincts, l’anima, l’inconscient, le refoulé, ce que je formule souvent, mais pas toujours, par le « il »; pas le grand « ILS », non cela c’est autre chose, mais le petit « il », celui de il faut, celui de il pleut, bref le « il » qui tombe du ciel .
********

« Let us not, in the pride of our superior knowledge, turn with contempt from the follies of our predecessors. The study of the errors into which great minds have fallen in the pursuit of truth can never be uninstructive. »

– Charles Mackay
Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds

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5 réflexions sur “Billet. La poursuite de la vérité ne peut jamais être inutile.

  1. Bonjour Mr Bertez,
    Ah et dire qu’hier vous nous avez laissé un billet en affirmant que vous vous faisiez discret car vous n’aviez plus rien à dire …. Fort heureusement qu’il n’en est rien. Vos billets sont tous très instructifs (hélas pour moi, dans le sens premier du terme), ils nous montrent la verticalité dont vous parlez justement et qui fait tant défaut dans le débat & monde actuels … La création des fake news est là aussi pour cela: tout réduire à l’horizontalité … tout ce qui dépasse est suspect / à abattre… Ils ne veulent même plus de débat, juste lui jeter un halo d’horreur pour que nous nous détournions de l’idée même et restions dans le « chemin du bien » qu’ils nous ont tracé.
    Donc continuez ! … Et passez d’excellentes vacances de fin d’année

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  2. . À un client le mois dernier : « Digitalisation, piège à… pardon… Miroir aux alouettes »
    . Il me RÉPOND (sautant sur sa chaise) : « mais enfin, vous ne pouvez nier, quand-même, cette lame de fond, cette euh… DISRUPTION !
    . Prononcer ce mot lui faisait manifestement du bien… Ça le rassurait… ce vocable à la mode que tout le monde emploie comme une évidence, un sésame vers l’avenir…
    . 3 ou 4 conférences sur le digital plus loin et ce matin même le ministre de l’éducation avenue Friedland à la « 3ème Matinale de la Disruption » organisé par la Tribune… Ai entendu ce mot 20 ou 30 fois… Utilisé soit pour étiqueter ce qu’on ne comprend pas, soit pour légitimer la fin du CDI…
    . Il devient urgent pour moi de changer de secteur (oui, l’IT, pardon… le numérique… Pardon maintenant on. dit le DIGITAL…) : j’hésite entre anthropologue ou soigneur dans un zoo…
    . LOL…

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  3. Joyeux Noël à tous les lecteurs de ce blog,

    Notre époque est une psychose d’humains fainéants et lâches qui ne veulent pas se regarder dans un miroir et qui s’inventent des ce sera mieux demain pour oublier que c’était une promesse pour hier.

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  4. Bonsoir M. Bertez
    Vous écrivez: « La « social justice », nouvel avatar de la négativité qui était enfouie dans le marxisme mal compris mais bien récupéré, ne pourrait muter en tyrannie sociale si tous ces moyens n’étaient pas mis à sa disposition. »
    Il me semble qu’elle était aussi inscrite dans la structure de base du western: en bref, le gros propriétaire, le juge et le shériff sont corrompus, cad tout l’establishment, on confie donc le soin de rétablir la justice au garçon vacher, cad celui qui occupe le plus bas niveau dans l’échelle sociale , quasi analphabète de surcroît, qui arrive et flingue tout le monde. Magnifique négation du concept d’Etat de droit , qui seul permet de sortir de la tyrannie temporelle ou spirituelle.
    Quand à ceux qui croient qu’ils sont parce qu’ils ont, c’est un fabuleux renversement de sens qui a été opéré : j’appartiens à une génération qui trouvait extravagant d’arborer le nom de ses fournisseurs, écrit en gros sur ses vêtements: il y en avait pourtant: on les appelait des « hommes-sandwich » et ils étaient payés, fort peu, pour se balader en ville avec des panneaux publicitaires sur le dos. De nos jours, les bredins payent, et cher, pour ce faire!
    La première inversion de sens, d’importance, se trouve dans la Genèse quand le tentateur transforme l’interdit de manger du fruit d’ UN arbre , un seul, en interdit de manger de TOUT arbre ….. La suite, mon voisin jardinier la résume simplement: une pomme, deux poires, et tout un tas de pépins!
    Vivons heureux en attendant l’année prochaine.
    Cordiales salutations.

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