Tentative de réponse à Lisa sur la profitabilité  

Lisa: Quelle est selon vous la première cause de profitabilité insuffisante

Lisa vous me posez une question fondamentale et donc passionnante.

Je ne réponds pas à votre question sur le niveau de la profitabilité car cent volumes n’y suffiraient pas. Sachez simplement que la profitabilité n’est pas une donnée, c’est une résultante, un résidu. et c’est parce que l’on a transformé ce qui devait être une résultante , un residu, un reste  en un objectif, en une norme que nous allons à la catastrophe.

Si je me laissais aller à répondre à toutes vos questions, des ouvrages entiers n’y suffiraient pas car la question tout en étant simple est d’une complexité et d’une richesse extrême.

Par ailleurs vous m’obligez à certaines simplifications abusives qui sont à ce titre critiquables.

Mais je souhaite essayer de vous aider, j’en prends le risque et j’accepte la frustration.

Le capitalisme est le système d’accumulation du capital, le système de la production pour le profit.

Que le capital soit détenu par le public, par une clique nomenklaturiste  ou par le privé ne change pas grand chose aux lois internes du capitalisme.

Une coopérative dès lors qu’elle s’endette pour se financer est soumise aux contraintes du capital comme une entreprise capitaliste. Simplement le capital est fourni par la banque et solvabilisé par la banque centrale, mais il faut payer les agios et le remboursement. Il faut rémunérer.

La situation de la SNCF, surendettée illustre bien mon propos, la dette c’est une forme du capital.

La dette, le crédit, l’usure, exercent leur tyrannie et imposent leurs lois tout comme le capital dit « propre ».

La dette, le crédit, l’usure sont des contrats, ce sont des entités mortes, non bio dégradables: elles sont dues même en cas de mauvaise fortune. Le capital propre lui est vivant car sa valeur s’adapte aux conditions de l’économie. Si les affaires sont bonnes il enfle; si les affaires sont mauvaises il est détruit.

Le capital propre ou encore dit de risque est un capital sain pour le système car il s’adapte, il est bio dégradable. C’est aussi un capital juste sous un certain aspect et sous certaines restrictions, car l’enrichissement est la récompense de l’activité économique socialement efficace.

Le capital sous forme de dette, est un capital malsain, il ne s’adapte pas au conditions extérieures à la vie de l’économie, il exige son dû quel que soit la situation. D’ou d’ailleurs dans l’histoire, la pratique des jubilés qui ont pour fonction de tuer du capital.

Dans nos systèmes vous avez constaté que la proportion de capital-dette par rapport au capital-risque ne cesse de croitre. Le leverage ne cesse d’augmenter. D’ou il découle que le système est de moins en moins souple, de plus en plus rigide, il ne peut plus se permettre de retour en arrière, d’ou la nécessité du keynesianisme, c’est a dire du lissage de la conjoncture. Lequel lissage se fait par … la création de dettes. En passant aussi c’est a cause de la dette que les élites nous disent qu’il faut produire une inflation de 2% au moins: il faut détruire de la dette par l’inflation, effacer les traces du passé.

Sous un autre aspect:

En tant que système le capitalisme est soumis à ses contradictions internes, et la pricipale contradiction est celle de la nécessité du profit pour mettre en valeur ce capital. Si le capital n’est pas mis en valeur, c’est à dire si il ne réalise pas le profit auquel il prétend alors il est victime de la concurrence, il se déprécie, il se dévalorise et cela peut aller jusqu’à la destruction/faillite.

La globalisation et les gains de productivité auraient du précipiter une large vague de destruction de capital car on produit mieux et plus efficacement qu’avant ce qui implique que l’ancien doit être euthanasié. Le serpent ne survit que de sa mue, mais nous avons refusé les mues pour protéger l’ordre social.

Nous avons accepté la destruction du capital enraciné (embedded) dans les travailleurs, nous avons détruit leurs avantages acquis qui sont une forme de capital mais nous n’avons pas osé détruire le capital des couches supérieures proches des politiciens, le Crony. C’est le scandaleux système du capitalisme monopolistque d’état.

Plus fondamentalement:

En tant que Capital, le capital ne peut échapper à la nécessité du profit puisque par definition le capital est un rapport social qui donne droit à un profit, à un prélèvement sur la richesse du système.

Si il faut de plus en plus de capital pour produire de la richesse, pour produire du GDP, on dit que la composition organique de l’économie devient de plus en plus lourde. C’est une tendance séculaire, historique, c’est le progrès.

L’alourdissement de la composition organique c’est à dire la disproportion croissante entre le travail mort qui donne droit à prélèvement ( le capital) et le travail vivant , (la maind’oeuvre) a qui on verse des revenus, cette disportion intrinséque au système est la cause de la tendance à l’érosion du taux de profitabilité. Le travail vivant produit de moins en moins de plus value pour mettre en valeur tout ce capital accumulé qui exerce ses droits avec l’aide/la complicité de l’état. Too much capital for too little profit.

Autrement dit à cause du progrès, à cause de la marche en avant de l’appareil de production, à cause de l’aiguillon de la compétition, à cause du remplacement des hommes par les machines, à cause de la concurrence des capitaux qui est propre au système capitaliste mais amplifiée par la libre circulation globale du capital, le système ne produit pas du profit au même rythme qu’il secrète du capital.

En raison de la hausse de la composition organique du capital du système productif, il y a contradiction, antagonisme entre les besoins de rentabilité du capital et la masse de profit susceptible de lui revenir.

Le capital a sa vie, si on peut dire comme un mort qui grandit toujours, de plus en plus encombrant, comme « Amédée ou comment s’en débarrasser »

Il faut comprendre tout ceci, tout ce que je dis , comme une abstraction, c’est à dire comme une mise en forme théorique du système, avec des opérateurs de raisonnement, des concepts. C’est la logique cristallisée, limpide du capital, ce n’est pas le réel. Tout se passe comme si …

Au niveau concret, au niveau réel les choses n’apparaissent absolument pas comme cela. Elles apparaisent sous une forme masquée, mystifiante et souvent inversée.

Au niveau réel, tout se passe comme si le capital produisait son propre profit, sa propre rentabilité; comme si le capital était auto-productif. Les économistes de l’establishment raisonnent et écrivent comme si le capital produisait du profit! Non le capital ne produit pas de profit, il en prelève et ce prélèvement, c’est le coût du système fondé sur la liberté individuelle et donc fondé sur la propriété.

Etant un rapport social le capital n’auto-produit pas sa mise en valeur, il la prélève sur le travail vivant. Mais comme la disproportion entre la masse de capital et la masse de travail vivant ne cesse de croitre, alors la contradiction fondamentale joue à plein et le capital cherche à baisser les revenus du travail vivant (c’est le néo libéralisme qui a succédé au Fordisme) , a le remplacer par les machines, à le flexibiliser, à le précariser  etc

Le capital réduit le travail à la portion congrue sans se rendre compte qu’il aggrave ses difficultés.

Car, ce faisant il accroit encore ses contradictions internes. L’insuffisance de la demande dont parlent les économistes de l’establishment (les Bernanke) c’est la conséquence de la volonté de maintenir le profit , la conséquence du besoin du capital de réduire les revenus du travail à la portion congrue pour maintenir la profitabilité, mais on recule pour mieux sauter. A moins de vendre aux martiens , on est dans la merde!

Pour vendre les marchandises et les services alors que le pouvoir d’achat est défaillant il faut créer du crédit et ce faisant, les dettes des uns étant le capital des autres, la masse de capital augmente encore et les contradictions s’exacerbent.

Je survole:

-nous ne détruisons plus le capital ineffficace, socialement dépassé , les zombies, car les gouvernements et banques centrales veulent à tout prix eviter les recessions/purges et protéger les copains

-nous créons des dettes pour suppléer au pouvoir d ‘achat insuffisant des consommateurs et au cash flow insuffisant des firmes et ces dettes s’auto-capitalisent quelle que soit la situation économique et leur productivité.

-dans une perspective de long terme,  le rendement des dettes en tant que productrices de GDP diminue inexorablement

-on refuse l’euthanasie des dettes inefficaces et elles s’accumulent en un capital fictif, de poids mort; la bancarisation et l’existence des  TBTF rendent  de plus en plus impossibles les destruction et purges, les mises à valeur réelle.

-On veut la vérité des prix du travail (Macron) , mais on refuse la vérité des prix du capital,  le système est dissymétrique

-les marchés financiers avec la financiarisation, le printing des banqnues centrales permettent une inflation bullaire de la valeur monétaire du capital et cette inflation compte tenu du rapport des forces sociales favorable aux capitalistes et aux banques, cette inflation produit un besoin de rentabilité colossal qui asphyxie les économies . Les managers veulent donner satisfaction aux capitalistes pour toucher leur part. La hausse du besoin de rentabilité est déflationniste.

-Le couple maudit gouvernement/banque centrale ne peut plus se permettre une baisse de la Bourse. C’est marche ou crève. Il faut maintenir l’inflation du capital ce qui produit de la déflation dans Main Street et accroit les contradictions et antagonismes.

En un mot:

La contradiction majeure est celle de l’accumulation infinie du capital face à la finitude du profit.

Le capital s’accumule à une certaine vitesse et le profit, lui s’accroit  à une autre vitesse plus faible .

Le capital s’accumule par exemple en fonction de la capitalisation de l’intéret composé, en fonction de la création de dettes et en dernière analyse a notre époque en fonction du « printing », progression geometrique tandis que le profit varie de façon arithmétique, balbutiante, avec des hauts et des bas.

Le capital symbolise le monde des signes, et ce monde sa « vie » propre, imaginaire, tandis que le profit est le résidu de la vraie vie, le reste, marqué par notre condition, la finitude.

La contradiction interne du capital c’est la contradiction du fixe sur le variable, la contradiction du mort sur le vif.

La sueur (le travail)  est plus douloureuse  que les digits  (l’enrichissement en dormant) , c’est une autre forme , du développement inégal qui caractérise tout ce qui est humain.

Publicités

5 réflexions sur “Tentative de réponse à Lisa sur la profitabilité  

  1. Et un jour ou l’autre, même si certains ne le veulent pas, le capital zombie finira par être euthanasié…. Ce jour-là, beaucoup souffriront, intuitivement : malheureusement pas ceux qui auront le plus profité des entourloupes des TBTF/gouvernants/banques centrales. Il faudra se réinventer, se reconstruire une dignité…

    J'aime

    1. Ne peut-il pas y avoir deux sortes d’euthanasie du capital zombie, de la dette ?

      Soit parce que le système s’effondre seul sous ses contradictions.
      Soit par décision d’un certain nombre d’humains encore dignes de ce nom.

      Dans le premier cas il faudra voir si les manipulateurs auront le temps et le
      pouvoir de disperser le chaos en catastrophes successives, pays par pays comme
      cela tend à se produire actuellement, ou non.
      Dans le second cas, savoir si les « humains survivants » auront la volonté suffisante
      pour tenir le choc face à une inévitable coalition zombie.
      Dans les deux cas ça va tanguer fortement, mais si c’est pour faire du Tsipras…

      J'aime

      1. Merci Monsieur Bertez de cette réponse sur notre situation.

        Pour clin d’œil au passé, nous sommes bien en crise de surproduction cette fois non pas de biens mais de crédit.
        Pouvons nous dater le début de cela en 1978 quand Paul Volcker a sacrifié la classe moyenne américaine pour continuer la domination US sur le monde ?

        Quand il a monté les taux d’intérêts pour drainer les capitaux extérieurs tout en protégeant les firmes US d’un coût trop élevé de financement en faisant en sorte que la variable d’ajustement soit le salarié US à qui il suffisait alors de refiler plus de crédit pour le faire continuer à consommer. ?

        Pouvons nous acter le développement de cette nouvelle forme de crise avec le modèle US des déficits jumeaux ?

        Pouvons nous dire qu’ici en Europe nous n’avons fait que suivre le modèle avec plus ou moins de retard et de culot et que le dollar est bien notre problème mais que par ailleurs nous sommes responsables : nous n’avions rien d’autre à proposer depuis le 15 août 1971 par manque de créativité et de cran dans la copropriété d’intérêts divers qu’on appelle l’UE ?

        Il me semble que le dollar contrairement à l’étalon or a permis un développement sans précédent puisqu’il suffisait d’en imprimer puisque tout le monde en voulait. Il a dopé l’économie comme jamais.
        Seulement la mariée était trop belle… Les invités à la noce se sont arrangés avec elle et ils ont laissé les inconvénients aux absents.

        Les invités n’ont toujours voulu qu’une seule chose tirer partie le plus longtemps possible de sa beauté….après eux le déluge…

        J'aime

  2. Bonsoir M. Bertez
    Merci pour vos explications techniques.
    Deux remarques:
    Dans les études faites sur le bonheur aux USA, il a été mis en évidence que le sentiment de bonheur, pour le citoyen américain moyen, implique le fait d’avoir plus que les voisins et qu’ils le sachent.
    Sénèque, qui fut de fait , un temps, gestionnaire de l’empire romain ( sous Néron) fait remarquer que les parvenus qui ne cessent de quémander auprès de lui ne voient plus que les quelques dizaines d’individus qui sont plus riches qu’eux et oublient totalement les millions d’individus qui ont moins , ou beaucoup moins qu’eux…..
    Tant que la plupart des humains n’atteindront pas le niveau de conscience qui permet de dire en riant , devant des rayons surchargés des centres commerciaux:  » Que de choses dont je n’ai nul besoin! » , le capitalisme, vivant ou mort, propre ou pétrifié sur des dérivés titrisés jusqu’à l’invraisemblable, aura de beaux jours devant lui.
    Marcel Duchamp disait que les supermarchés étaient les derniers lieux de l’érotisme dans nos sociétés et que la carte de crédit c’est la p.te qui tortille des fesses dans l’escalier, histoire d’entretenir le désir!
    Cordialement.

    J'aime

  3. 1818- 2018: Anniversaire de la naissance de K.Marx.

    D’aucuns appelleront sa doctrine « marxisme » et la retourneront pour justifier le capitalisme d’état bolchevique et autres capitalismes d’état » communistes » criminels…

    Cette utilisation scélérate du concept de « marxisme »ne doit pas occulter le travail profond de compréhension radicale des lois du capitalisme proposé par cet homme génial et visionnaire s’il en fût..

    Travail vivant exploité / travail mort ( machinisme etc…), baisse tendancielle du taux de profit, crise de surproduction,prolongation par la mise en marche du crédit chimérique ( années 1970..jusqu’à nos jours..) et enfin résolution par la guerre/destruction/reconstruction (à quand?).

    Certes le monde selon Marx, le « communisme universel », monde sans argent ,sans état, sans travail apparaît encore plus utopique aujourd’hui mais le constat est toujours valable et tout est sous nos yeux désormais, révélé par la crise terminale du capital dont 2008 n’est qu’un amuse bouche. Qui vivra verra,…

    Bon WE à tous et encore merci à B.Bertez pour son travail remarquable.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s