Editorial: l’amnésie organisée, institutionalisée

« Financial disaster is quickly forgotten. There can be few fields of human endeavor in which history counts for so little as in the world of finance ».

John Kenneth Galbraith

« les désastres financiers sont rapidement oubliés. Il y a peu de domaines de l’activité humaine ou l’histoire compte aussi peu que dans le monde de la finance« .

je ne vais pas m’appesantir sur les causes de cette réalité soulignée par Galbraith, un jour peut être je le ferai. Mais j’avance ce jour simplement quatre remarques;

-la finance est branchée sur le jeu et le jeu rend les gens stupides, dominés qu’ils sont par l’appât du gain et les animal spirits. L’irrationalité empêche le travail intellectuel nécessaire à l’analyse et à la mémorisation; surtout quand on perd, on veut vite oublier! Le jeu fait entrer dans le monde de la magie,  de la superstition, des prophètes.

-la finance est entourée de rideaux de fumée car elle est le lieu de l’exploitation contemporaine des producteurs et à ce titre il faut qu’elle soit opaque, mystérieuse, non connue, non sue, ce qui implique qu’elle doit être d’une complexité telle que l’analyse et la mémorisation sont difficiles, la finance s’avance et se répète masquée.

-la finance ne fait que répéter , elle fonctionne de tous temps de la même façon: le Ponzi. Et toute l’innovation consiste à chaque fois à habiller les mêmes réalités d’habits nouveaux et de discours dits modernes afin que les fidèles croient que cette fois c’est différent. Le discours financier est un roman, un narrative comme on dit maintenant,  dont la fonction est de permettre la reproduction des mêmes cycles à l’infini sans que cela soit reconnu. La finance consiste toujours à faire en sorte qu’une classe de gens se dessaisisse de son argent et que son argent aille dans la poche d’une autre classe de gens.

-la finance produit un discours totalitaire, c’est à dire qui englobe toute la réalité économique et sociale ; la fonction de ce discours totalitaire est de faire croire que c’est ainsi et pas autrement, que le monde change, que 2 plus 2 font 5, que c’est la loi du progrès et donc qu’il n’y a pas d’alternative.

Le Wall Street Journal produit un article qui a retenu mon attention en cette période de grande sérénité boursière. C’est un bon moment en effet car comme il ne se passe pas grand chose en apparence, il y a un créneau pour prendre un peu de recul.

[WSJ] A Decade Later, U.S. Stocks Behave Like Lehman Never Happened

Il touche du doigt un phénomène que beaucoup de gens expérimentés connaissent bien : l’absence de mémoire de la chose financière.

On pourrait aller plus loin et étendre le constat à la mémoire économique en général, c’est un phénomène mal connu, peu étudié. Je soutiens depuis très longtemps que le facteur « temps » est l’un des déterminants de la vie économique, mais que bizarrement il n’intéresse personne. Le facteur temps est tellement évident, comme l’air que l’on respire, que personne n’y fait attention. Je soutiens également que les élites elles, elles ont compris et assimilé ce facteur temps, son importance et en ont fait un atout.  Elles gèrent le temps, elles gèrent les rythmes, elles sont les maîtres du temps perçu par les sujets. La technique dite de la boiling frog utlisée par les élites est une forme de maîtrise du temps. Par exemple, ici en Bourse elles gèrent le temps en procédant à un atterrissage contrôlé, lent, qui ne dit pas son nom, tellement lent que les participants aux marchés ne s’aperçoivent pas que l’on est en phase d’atterrissage.

C’est comme un autre facteur évident, le facteur monétaire, nous baignons tellement dedans qu’il ne vient pas à l’esprit des observateurs de considérer que c’est lui qui est déterminant dans les évolutions  économiques. Tout est exprimé en monnaie, et cette monnaie a cessé d’être un invariant, elle est relative et élastique, elle n’a aucune des qualités requises pour être un instrument de mesure,  et pourtant on continue de faire comme si c’était  le cas.

On a multiplié les quantités de monnaies en circulation afin de d’inflater les indices boursiers et créer un effet de richesse , pure fiction, ainsi on exprime  la relation entre la valeur d ‘une action, part d’enrteprise, en unités monétaires comme si seule la part d’entreprise  variait alors que c’est en grande partie, l’autre coté de l’équivalence, l’équivalence-monnaie qui fluctue.

On réussit le tour de force de faire passer le vide pour quelque chose qui existe. On croit en effet que la richesse globale est exprimée par la masse des actifs financiers alors que les masses des actifs financiers et des passifs financiers, par définition et construction s’annulent! Les créances des uns sont les dettes des autres et en matière d’entreprise la valeur des actions a pour contrepartie les obligations, les liabilities futures des entreprises.

Si vous faites la sommes des actifs que sont les portefeuilles obligataires des capitalistes avec la sommes des passifs que sont les dettes obligataires des émetteurs, la somme est zéro: et même chose pour les actions, car dans la sphère financières, les actifs des uns ont toujours pour contrepartie les passifs des autres. Mais le mythe a la vie dure, il permet d’occulter la réalité qui est qu’il n’y a de vraie richesse que réelle…

Allez savoir pourquoi tout cela marche! Pourquoi? Mais tout simplement parce que c’est l’intérêt des élites; elles ont la clef du coffre monétaire et elles en jouent sans cesse pour parvenir à leurs agendas et elles ne veulent pas que le mystère monétaire soit résolu, percé, elles ne veulent pas que la boite de Pandore de la connaissance du fait monétaire doit ouverte.

Et bien il en va de même  du temps; il faut que ce qui reste dans l’histoire soit faux, tordu pour servir les agendas. Il faut que la mémoire soit mystifiée et que la vérité soit    occultée. C’est la fonction systémique des historiens, des enseignants, des « academics », des journaux, des gourous, des artistes… Si les choses ne se passaient pas ainsi,  les élites ne seraient plus maîtresses de votre destin. Si vous voulez toucher du doigt ce processus de falsification systémique, je vous conseille de lire l’historien de grand renom, issu de l’establishment, Carroll Quigley.

Seul le prix Nobel Maurice Allais a attiré l’attention sur ce facteur temps/mémoire, mais il est tricard parce qu’il n’est pas un grand fan de la théorie du commerce international/division internationale du travail,  qui est le dogme des élites. Donc Allais, on ne connaît pas.

J K Galbraith est l’un des grands de l’histoire de la crise de 29, un vrai pas comme Bernanke qui est un imposteur. Et il est utile, de temps à autre de rappeler son point de vue sur la spéculation et sur le facteur  temps, le facteur mémoire courte.

Hussman se sert souvent de cette  citation de Galbraith rappelée ci dessus, afin de replacer le mouvement boursier présent dans une perspective historique longue. Et il a bien sur raison de le faire… même si cela ne sert qu’à une infime minorité d’observateurs dont je fais partie.

Je replace toujours mes écrits dans la perspective longue, l’analyse, les scénarios doivent toujours rester cohérents et les écarts explicables par la raison et la logique, sinon il faut changer de cadre d’interprétation, tel est mon point de vue.

Vous avez en effet remarqué que mes analyses s’inscrivent dans le temps, dans la durée et que pour être sûr d’être suivi, très souvent, périodiquement, je fais une sorte de rappel des chapitres précédents, c’est à dire de mon cadre analytique d’ensemble.

Rien ne peut se comprendre de la situation actuelle si on ne la replace pas dans le continuum de la crise financière de 2007; la crise financière de 2007 ne se comprend pas si on ne comprend pas celle de 2000, celle de 2000 ne se comprend pas si on ne connaît pas celle de 1987 et les innovations du « Put » de Greenspan et les innovations du Put de Greenspan ne se comprennent pas si on n’intègre pas la financialisation et la dérégulation du début des années 80 et la dérégulation ne se comprend pas  si on ne tient pas compte de la fin de la vitrine de l’or et du début des changes flottants et eux même ne se comprennent pas si on n’intègre pas  le beurre et les  canons de la guerre du Viet Nam, la Great Society de Johnson et Kennedy et la crise de la Livre britannique.

En un mot rien ne se comprend et tout tombe du ciel comme un mystère si on n’intègre pas le déroulement historique dans un cadre d’interprétation logique , articulé organiquement, qui est marqué par le ralentissement de la croissance du début des années 60 ce qui a obligé Kennedy à faire pression sur la Fed pour qu’elle soit plus laxiste,  qui est marqué par la tendance à la baisse de profitabilité du capital qui s’est manifestée alors et qui a donné naissance à sa parade qui est le néo, l’ultra libéralisme, la fin du fordisme. Le retour à la surexploitaion doublé de son complément nécessaire pour pallier les insuffisances de revenus gagnés , l’inflation de  crédit.

C’est ce qui me permet de produire des textes honnêtes, didactiques et je l’espère utiles.

Je considère que tout ce qui touche l’investissement est durable, non éphemère et doit s’inscrire dans une perspective de préconisation éthique et responsable qui engage la réputation, ce qui est exactement l’opposé de la pratique actuelle qui a ravalé l’investissement au marketing de produits financiers dont les promoteurs  espèrent qu’ils sont bio-dégradables, c’est à dire que le client les achète comme il achète une savonnette. L’image de la savonnette en matière  boursière et  financière est riche car elle permet de comprendre pourquoi ceux qui vous ruinent .. s’en lavent les mains.

[WSJ] A Decade Later, U.S. Stocks Behave Like Lehman Never Happened

Les profits des entreprises cotées en Bourse  sont en apparence élevés. C’est un phénomène bien connu. Les analystes financiers le mettent en avant pour justifier le marketing boursier. En réalité , ces profits extériorisé sont fabriqués, faits à la main. les comptes nationaux montrent que les profits stagnent en réel et que seuls les astuces comptables et les rachats d’actions, les buy backs permettent de faire ressortir  des performances.

Mais pour satisfaire les marchés et ratifier les cours de Bouse il faut :

-augmenter le taux d’exploitaion c’est à dire baisser la part des salaires;

-il faut décapitaliser, euthanasier du capital par les rachats d’actions

-faire des fusions/acquisitions et du Private Equity

-laminer les coûts financiers, c’est dire tuer les rentiers, les retraites,  et la masse des  épargnants par les taux zéro

-obtenir des autorités monétaires que les robinets du crédit soient toujours grands ouverts pour solvabiliser la demande des consommateurs

-obtenir du gouvernement des baisses de taxation sous prétexte de compétitivité et d’emploi

Quand les profits apparents des firmes sont élevés, il n’y a pas de miracle,

c’est parce que :

-les ménages touchent des salaires faibles et qu’ils s’endettent pour maintenir leur niveau de vie; de façon savante on peut dire que le coût de création de la demande doit être de plus en plus faible. L’idéal étant de vendre à l’étranger comme les Allemands, le cout de création de la demande, remplacé par le pillage de la demande des autres, est faible.

-le gouvernement accepte des déficits accrus; pour faire face à ses dépenses, au lieu de prélever les impôts nécessaires,  ce gouvernement accroît ses dettes.

La contrepartie obligatoire, des profits élevés des entreprises c’est la chute de l’épargne des ménages et la chute de l’épargne du gouvernement, ce n’est pas une hypothèse, c’est une identité de base qui découle du fait que rien ne se perd et rien ne se crée.

Pour que le système fonctionne et continue de tourner il faut que les dettes continuent de croître ce qui signifie qu’il faut que le fardeau des dettes s’accroisse sans cesse et que la qualité de ces dettes se dégrade elle aussi en continu.

On en a vu l’exemple lors de la grande phase de création de crédit hypothécaire pour le logement, il a fallu faire des crédits de plus en plus subprimes, pourris.

Ici depuis la crise, les agents économiques qui s ‘endettent le plus vigoureusement, sont les entreprises et le gouvernement. La qualité du crédit dans le système baisse de plus en plus et surtout elle touche tous les agents économiques et tous les secteurs. Les ménages étaient déja surendettés par l’automobile, le logement et les  prêts  étudiants.

Ce qui signifie trois choses:

-le système devient de plus en plus fragile car dépendant de la croissance continue du crédit

-le système ne  peut supporter un renchérissement sensible du coût des dettes, c’est à dire des taux d’intérêt ou des exigences de garanties de banquiers

-les marges bénéficiaires apparemment élevés ne peuvent être extrapolées à l’infini, elles butent sur une limite, celles du surendettement systémique.

En Prime quelques graphiques pour les pros.

salaires et profits

Wages, salaries and profit margins

Un marché du travail auquel pres de 100 millions de personnes ne participent pas! 

 

 

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6 réflexions sur “Editorial: l’amnésie organisée, institutionalisée

  1. Everyone knows where we have been. Let’s see where we are going!

    Vous êtes un de mes penseurs préférés, oui c’est vraiment utile ce que vous écrivez, c’est même d’utilité publique, merci.

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  2. Bonjour Mr Bertez,
    Toujours heureux de pouvoir lire vos éditos très éclairants sur la situation actuelle, ses fondements, pour lever le voile de fumé qui nous bouche la vue …

    Je vois dans le monde réel les mécaniques du système que vous décrivez (nécessité de l’augmentation du crédit pour poursuivre le Ponzi). Néanmoins, cela ne peut durer éternellement : dixit les Allemands, les dettes doivent être honorées… donc « nous » (les vrais gens) ne pouvons pas nous endetter à l’infini, de même que les entreprises (qui doivent créer du bénéfice pour soutenir les nouvelles dettes) ou les états (qui doivent inventer de nouveaux impôts)… Tout cela a ses limites (lorsque nous serons taxé à 100%, je pense que je me mettrai au chômage). Aussi, quid du moment ou nous aurons tous touché le plafond des limites de nos endettements ? … car alors, le système en demandera toujours et encore plus …

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    1. Nous vivons dans une époque où il semble que la guerre ne nous concernerait plus, c’est totalement faux, la dissuasion atomique n’empêche nulle guerre voulue.

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