Document. Entretien avec Yves Lacoste : Qu’est-ce que la géopolitique ?

Yves Lacoste est un géographe et géopolitologue français né le 7 septembre 1929 à Fès au Maroc. Il est professeur émérite de géopolitique à l’Université Paris-VIII (Saint-Denis). Léa Gobin a réalisé un Master 2 de Géopolitique – Risques et Défense à l’Institut Français de Géopolitique (IFG), Paris 8. Estelle Ménard, titulaire de Masters en Géopolitique (IFG, Paris VIII) et en Relations internationales (MRIAE, Paris I). Selma Mihoubi est doctorante à l’Institut Français de Géopolitique et chargée de cours à l’ISIT.

Voici un entretien exclusif avec Yves Lacoste, une personnalité importante de la géopolitique française et de la géostratégie. Il répond aux questions de Léa Gobin, Estelle Ménard et Selma Mihoubi pour le Diploweb.com, à l’occasion de la publication de son nouveau livre : Yves Lacoste, « Aventures d’un géographe », éd. Des équateurs, 2018.

Cet entretien est disponible sous deux formats : audio et texte.


Entretien avec Yves Lacoste : Qu’est-ce que la géopolitique ?
Y. Lacoste répond aux questions de Léa Gobin, Estelle Ménard et Selma Mihoubi pour le Diploweb.com

Retranscription de l’entretien

Estelle Ménard : Qu’est-ce que l’analyse géopolitique apporte à un sujet d’actualité ?

Yves Lacoste : Cela dépend. Ça apporte beaucoup de choses, à condition de savoir manier le raisonnement géopolitique. La chose qui n’est pas encore passée dans l’opinion et chez les chercheurs, c’est que la géopolitique est la confrontation de raisonnements qui s’opposent, ouvertement ou non, et qui sont des rivalités de pouvoir sur un territoire. Je dis « un » territoire parce que généralement ce territoire apparaît comme un enjeu. Par exemple, quand il y avait la guerre civile au Liban, il y avait des groupes qui s’opposaient pour quelques immeubles. Ils disaient « ici, c’est chez nous » et en face, c’était l’adversaire. En face, il y avait soit des chrétiens qui s’opposaient à des musulmans, soit des tribus différentes. Alors qu’est-ce qu’une tribu… Ça, c’est un autre problème. Philippe Subra a fait faire de gros progrès à l’analyse géopolitique en l’appliquant à des petits territoires, ce qu’il a appelé la « géopolitique locale ».

Entretien avec Yves Lacoste : Qu'est-ce que la géopolitique ?
Yves Lacoste en 2018
Yves Lacoste vient de publier, « Aventures d’un géographe », éd. Des équateurs, 2018. Crédit photographique Léa Gobin pour Diploweb.com, 2018

Estelle Ménard : Pourquoi est-ce plus intéressant de parler de représentations plutôt que de théories ou d’opinions ?

Yves Lacoste : Parce que la théorie, ça se veut scientifique, tandis que si vous prenez le mot « représentation », c’est une façon dont quelqu’un, à tort ou à raison, se représente les choses. Ce sont les leaders ou les intellectuels d’un groupe qui se racontent une histoire. Elle peut être fausse. Mais elle s’oppose à l’histoire que les intellectuels d’en face se racontent. À l’heure actuelle, le fait d’admettre que ce sont des arguments faux qui sont présentés, certains disent « ce n’est pas scientifique ». Mais, justement ! Le raisonnement scientifique consiste à prendre en considération des arguments faux. Ça, c’est très difficile à faire admettre. L’idée de représentations, elle n’est pas passée.

Estelle Ménard : Qu’est ce qui a fait que le terme de géopolitique soit revenu dans l’actualité ?

Yves Lacoste : Ah ça, je n’y suis pour rien. Mais ça m’a beaucoup surpris ! C’est au moment de la guerre entre le Vietnam communiste et les Khmers rouges. Pour les communistes, cette guerre était consternante. Le directeur du journal Le Monde fait à ce moment un éditorial pour dire que c’était une question de géopolitique. Jusque là, le mot géopolitique était très lié au Nazisme. Parce que les géographes allemands – qui ont été de grands géographes, ce qui est difficile à admettre en France – utilisaient ce terme, sans trop le définir, pour justifier leur opposition au Traité de Versailles qui avait privé l’Allemagne d’un certain nombre de territoires. Les géographes allemands ont ainsi publié des cahiers de travaux pratiques pour leurs élèves dans les lycées et collèges, où ils parlaient de géopolitique pour dénoncer les annexions. Ensuite, le nazisme qui vient plus tard à la fin des années 1920, a utilisé la géopolitique pour renforcer son influence. En France, les géographes français n’ont jamais voulu aborder les problèmes politiques. Après la Seconde Guerre mondiale, le terme de géopolitique était proscrit. C’est vers 1989 qu’il a commencé à revenir mais sans avoir été véritablement défini.

Léa Gobin : Quelle importance de la politique dans les études d’un géographe ? Ces questions-là ne semblent pas assez abordées…

Yves Lacoste : Bien sûr. On s’est posé la question quand Béatrice Giblin a créé l’Institut Français de Géopolitique, qui dépendait de l’Université Paris 8, qui était en 1968 à l’Université de Vincennes. En effet à l’époque, les bâtiments ont été construits en toute hâte dans le Bois de Vincennes.

Estelle Ménard : L’Université Paris 8 était réservée aux Sciences Humaines, par rapport à d‘autres universités en France.

Yves Lacoste : Oui, c’était une décision du Général de Gaulle et de ses ministres. Ils ont décidé que les chercheurs en Sciences Humaines, qui s’étaient beaucoup agités lors des évènements de mai 1968, allaient être éloignés le plus possible. On a donc créé une nouvelle université, qui n’allait pas être vers le Bois de Boulogne, trop près de Nanterre. On nous a donc « déportés » à Saint-Denis.

Selma Mihoubi : Quelle est la différence entre un géopolitologue et un géographe ?

Yves Lacoste : Je ne veux surtout pas être considéré comme un géopoliticien ou un géopolitologue, moi je suis géographe ! À la rigueur, si vous voulez, spécialiste des questions géopolitiques. Je suis capable de mener des raisonnements qu’un géopolitologue ne fera pas. Par exemple, un géopolitologue me dira que les questions géologiques ne sont pas importantes. Or le pétrole, c’est de la géologie !

Estelle Menard : Vous avez mentionné l’utilité du raisonnement géographique dans les questions politiques et dans la lutte contre le patronat. Aujourd’hui est-ce que ce raisonnement est récupéré ?

Yves Lacoste : Pour les grandes entreprises, le raisonnement géographique, c’est extraordinaire ! Si on se rend compte que la géographie c’est un outil, qui sert à faire la guerre… Par exemple, les problèmes de l’eau : Comment vous contrôlez l’eau ? Comment vous détournez l’eau d’un fleuve pour tel projet ? Vous allez présenter ce projet comme parfait, et en plus, parfaitement écologique.

Copyright Octobre 2018-Lacoste-Ménard-Gobin-Mihoubi/Diploweb.com


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Yves Lacoste, « 
 Aventures d’un géographe  », éd. Des équateurs, 2018. Sur Amazon

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Yves Lacoste, « Aventures d’un géographe », éd. des Equateurs, 2018

4e de couverture

Il est le père de la géopolitique française et aussi de la géostratégie. Il est le fondateur de la mythique revue Hérodote. Yves Lacoste est l’un des plus grands noms de la géographie contemporaine.

Il est le père de la géopolitique française et aussi de la géostratégie. Il est le fondateur de la mythique revue Hérodote. Yves Lacoste est l’un des plus grands noms de la géographie contemporaine, dans la lignée d’un Paul Vidal de Lablache même si leurs terrains de recherche furent différents.

Né au Maroc en 1929, fils d’un géologue qui lui apprend la curiosité des pierres et du terrain, il perd cette figure paternelle si marquante pour sa vocation alors qu’il est un jeune adolescent. Il commence donc des études de géographie pour le goût de la géologie et sa vie lui donnera des pères d’adoption et intellectuels, le premier étant Pierre George, grand géographe communiste, professeur à l’école des sciences politiques, qui lui permettra d’écrire son premier  » Que sais-je  » sur les pays sous développés. En effet, dans les années 1950 et 1960, la géographie est marquée par l’émergence des pays sous-développés, la fin des colonisations et les guerres idéologiques (notamment la guerre froide). On ne peut donc faire de géographie sans évoquer la politique.

Curieux du monde, Yves Lacoste est un géographe aventurier, kesselien. Il court en Afghanistan, à Cuba, au Vietnam, en Afrique, notamment à Ouagadougou où il s’intéresse aux populations touchées par les maladies tropicales, car la géographie peut aider aussi la médecine. Mais Yves Lacoste demeurera un homme libre, en dehors des chapelles idéologiques et universitaires. Il sera le premier à concevoir la géographie comme  » un art de la guerre « .

Ses mémoires sont passionnantes tant sur le plan personnel que scientifique. Ils sont le témoignage d’un esprit rebelle et en même temps d’une grande précision. Ce livre nous permet à la fois de comprendre l’essence de la géographie, les écoles françaises qui l’ont animée tout au long du XXème siècle et nous permet de mieux appréhender notre géographie contemporaine si bouleversée.

Biographie : Yves Lacoste est un géographe et géopolitologue français né le 7 septembre 1929 à Fès au Maroc.

Il est professeur émérite de géopolitique à l’Université Paris-VIII (Saint-Denis). Yves Lacoste a contribué à démocratiser et à répandre la pédagogie populaire dans le domaine de la géographie. Il est à l’origine de la revue Hérodote et est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment  » La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre « , mais aussi d’ouvrages sur les pays sous-développés.

Voir Yves Lacoste, «  Aventures d’un géographe  », éd. Des équateurs, 2018. Sur Amazon


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P. Verluise (dir.), « Histoire, Géographie et Géopolitique de la mondialisation contemporaine. Les dessous des cartes, enjeux et rapports de force »

S. Schmit, « Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Amérique latine : Un sous-continent en pleine transition politique, énergétique et commerciale. Dossiers et fiches pays »

L. Bloch, « L’Internet, vecteur de puissance des États-Unis ? : Géopolitique du cyberespace, nouvel espace stratégique »

G-F Dumont, P. Verluise, « The Geopolitics of Europe : From the Atlantic to the Urals »

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